Description de l’hiéroglyphe universel…
Manuel maçonnique, ou Tuileur de tous les rites…
Manuel maçonnique, ou Tuileur de tous les rites…
Claude-André Vuillaume (1766-1833), Manuel maçonnique, ou Tuileur de tous les rites de maçonnerie pratiqués en France, dans lequel on trouve l’étymologie et l’interprétation des mots et des noms mystérieux de tous les grades qui composent les différens rites, précédé d’un Abrégé des règles de la prononciation de la langue hébraïque, dont presque tous les mots sont empruntés, et suivi du Calendrier lunaire des Hébreux, à l’usage des institutions maçonniques… par un vétéran de la maçonnerie .
Paris, Hubert, 1820, frontispice et page de titre
BnF, département des Manuscrits, Baylot-FM-IMPR. (82)
© Bibliothèque nationale de France
« Tuiler » signifie, en franc-maçonnerie, vérifier si quelqu’un qui se présente comme franc-maçon à la porte d’un temple l’est en effet, et à quel grade. Le « tuilage » consiste en un échange stéréotypé de demandes et de réponses qui doivent attester de la qualité maçonnique de la personne « tuilée » par le « tuileur ». Le tuileur est donc d’abord un officier de loge, préposé aux vérifications, garantissant que le temple est « couvert », c’est-à-dire à l’abri des « profanes ».
À partir de là, le mot désigne les aide-mémoire, destinés aux frères « tuileurs » aussi bien qu’aux frères « tuilés », tous engagés dans la restitution de l’échange stéréotypé qui permet de se reconnaître entre maçons et de se situer dans l’échelle des grades, dans la multitude des rites. Tous ont besoin de savoir que demander et que répondre. Les tuileurs (ou « thuileurs » selon la graphie archaïque) désignent ainsi des recueils manuscrits ou des livres imprimés, qui récapitulent, selon chaque rite et par grades, l’essentiel de cette reconnaissance maçonnique. Ils rassemblent donc l’essentiel des rites et des grades et composent un compendium de leur symbolique, souvent accompagné d’illustrations. Au-delà de cette fonction de base, la réalité du tuileur se révèle diverse, allant du mémento le plus sec au véritable traité maçonnique. Elle est attachée à l’histoire et évolue sensiblement dans le temps. Les manuels maçonniques d’aujourd’hui n’arborent plus le titre, par lui‑même daté, de « tuileur ». Le XIXe siècle marque l’âge d’or et l’apothéose du tuileur imprimé (donc livré à la divulgation). Les deux petits livres du frère Abraham (L’Art du thuileur, 1804 ; L’Unique et parfait thuileur, 1812) conservent une forme succincte et cryptée. Mais un marché s’ouvre : des éditeurs lancent des versions rivales, chacune prétendant à plus d’extension, de complétude ou d’exactitude que les autres, une course au bonus pour attirer le chaland ou le frère de bonne volonté. C’est l’âge d’or des « instructeurs », à qui expliquera plus et mieux, « rectifiera » les mots ou les usages, fera œuvre de saine critique, livrera une vision plus étendue ou plus juste de ce qu’est ou doit être « la » franc-maçonnerie. François Henri Stanislas Delaulnaye (Thuileur des trente-trois degrés de l’écossisme…, 1813, nouvelle éd. 1821) et Claude-André Vuillaume (Manuel maçonnique, ou Tuileur de tous les rites de maçonnerie pratiqués en France…, 1820 puis 1830) se talonnent dans la course au tuileur, qui est une course à l’autorité. Derrière ces instructeurs viennent les compilateurs, qui vendent un livre moins gros, moins cher, mais garanti à jour des derniers acquis de la « science » maçonnique. Ainsi, Caillot lance en 1819 son Thuileur portatif, qu’il actualise en 1828.
Dans la voie du toujours plus, la fin du XIXe siècle voit apparaître le tuileur à contenu maximal, qui ambitionne de chapeauter tous les rites, d’offrir le panorama de toutes les formes maçonniques voire paramaçonniques : ceux de Jean-Marie Ragon (Tuileur général ou Manuel de l’initié…, 1861), ou Jacques-Étienne Marconis de Nègre (Tuileur général de tous les rites maçonniques connus…, années 1860)… Apparemment technique et purement ancillaire dans son rôle d’adjuvant de la mémoire, le tuileur imprimé, dont l’explosion marque la franc-maçonnerie du XIXe siècle, révèle donc l’identité de la maçonnerie française à une étape de son histoire. Bien sûr, il documente les états du rite à travers les temps et les lieux, mais mieux encore il révèle un imaginaire : un grand désir d’instruction, à l’intérieur de la maçonnerie, et quelques figures d’instructeurs en chef, aussi discutables que passionnés (comme Jean-Marie Ragon). Au-delà, c’est le rêve d’une synthèse totale, d’une vision de l’Unité appliquées au maquis même du paysage maçonnique, et à son foisonnement de symboles. Delaulnaye exprime à travers ses tuileurs à la fois une histoire et une philosophie des religions, et, cherchant la « récapitulation » ultime, il synthétise sa propre vision en un tableau total, la Récapitulation de toute la maçonnerie, ou Description et explication de l’hiéroglyphe universel du Maître des Maîtres (1812), illustrée d’un tableau-tablier de sa propre composition, qui sera repris par John Yarker en 1883 (Recapitulation of All Masonry…). Le genre du « tuileur » couvre un vaste terrain : l’ambition de condenser un essentiel de la maçonnerie (la définition de cet essentiel restant fluide et vivante) va du mémento bien commode à l’encyclopédie et à la vision fabuleuse du « tout ».
 
 

> partager
 
 
 

 
> copier l'aperçu