Frédéric Desmons (1832-1910)
S. Martin.
Photographie, tirage argentique sur papier
Paris, musée de la Franc-maçonnerie
© Musée de la Franc‑maçonnerie
Au XVIIIe siècle, une immense majorité des maçons sont des chrétiens, et en particulier, dans les pays latins, des catholiques. La tolérance religieuse, promue par les Constitutions d’Anderson, a conduit les loges à accueillir, très tôt, des juifs… et même, un peu plus tard, quelques musulmans. En France, l’excommunication de 1738 n’a eu aucun effet, et la question religieuse ne se pose pas dans les loges jusqu’en 1789. C’est la Révolution française qui marque une rupture : l’opposition de l’Église romaine aux idées nouvelles, et l’esprit du temps, amènent les cadres de la franc-maçonnerie à passer d’un christianisme ouvert et libéral à un déisme voltairien hostile aux religions traditionnelles. Au début du XIXe siècle, dans le sillage des religions de la Révolution – culte de l’Être suprême puis théophilanthropie –, la franc-maçonnerie se réclame de la « religion naturelle », voie raisonnable entre le « fanatisme et la superstition » des religions révélées et un athéisme niant l’« évidence » d’une réalité qui dépasse l’homme.
Aussi, en 1849, lorsque le Grand Orient souhaite compléter ses règlements par une déclaration de principes, l’ajout d’un article précisant que la franc-maçonnerie professe « l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme » ne suscite-t-il aucun débat. Cela va de soi pour ces fidèles disciples de Voltaire. Le Dieu des maçons est le « Grand Horloger » du vieux philosophe des Lumières.
Les choses changent dans les années 1850-1860 : le poids sur la société d’une Église catholique dominante, devenue de plus en plus opposée à tout progrès, fait passer les francs-maçons d’un libéralisme philosophique un peu platonique à un militantisme laïc. Avec la diffusion des idées d’Auguste Comte, le nouveau rationalisme positiviste agnostique supplante le vieux rationalisme déiste du XVIIIe siècle. Ces circonstances conduisent de plus en plus de maçons français à remettre en cause la profession de foi déiste intégrée en 1849. Après des années de vifs débats, en 1877, le frère Frédéric Desmons – un pasteur protestant libéral qui deviendra un dignitaire maçonnique important et un parlementaire radical – propose au convent du Grand Orient de France d’abolir la formule déiste. La franc-maçonnerie n’étant pas de nature religieuse, elle n’a pas à exiger de ses membres des « croyances dogmatiques ». Cette évolution en faveur de la « liberté de conscience » sera interprétée par les Grandes Loges anglo-saxonnes comme une rupture avec la nature fondamentalement spiritualiste de la franc-maçonnerie. La décision de 1877 est donc à l’origine d’un grand schisme séparant – jusqu’à aujourd’hui – d’un côté les maçonneries dites « régulières » et de l’autre les maçonneries dites « libérales » ou « adogmatiques ». Les premières, surtout présentes dans le monde protestant, continuent à exiger de leurs membres « la croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme » ; les secondes, fortement implantées dans les pays catholiques, accueillent, au nom de la « liberté de conscience », croyants comme non-croyants.
 
 

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