Franc-maçonnerie
BnF

Le fonds maçonnique de la Bibliothèque nationale de France

Par Sylvie Bourel et Francis Delon

Le fonds maçonnique de la BnF est l’un des plus importants au monde.
L’apport du Grand Orient de France dans sa constitution est premier, et primordial.

Des documents d'une grande valeur

Cette exposition est l’occasion de présenter au public un certain nombre de documents extraits du fonds maçonnique conservé au département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France. La richesse et l’intérêt de cet ensemble étonnant, atypique, sont peut-être encore méconnus, bien que de plus en plus de chercheurs chaque année, notamment des historiens, et en général de plus en plus d’universitaires demandent à le consulter pour les études les plus sérieuses. Il faut tout d’abord signaler que ce fonds maçonnique est l’un des plus importants au monde. Il l’est par sa taille d’une part (environ mille mètres linéaires), par la valeur des documents qui y ont été rassemblés depuis son entrée à la Bibliothèque nationale, en 1945, d’autre part.
Un bref historique est nécessaire pour rappeler les circonstances, liées aux grands événements d’une époque, dans lesquelles le fonds maçonnique du département des Manuscrits s’est constitué.

La confiscation des archives maçonniques sous Vichy

Fin 1940, à la suite des mesures prises contre les sociétés secrètes par le gouvernement de Vichy, les archives des obédiences furent raflées en masse et déposées pour l’exploitation qu’on sait par les services de Bernard Faÿ, d’abord dans les locaux du Grand Orient de France, puis en 1944 à la Bibliothèque nationale.
À la fin de la guerre, quand il fut question de rétrocéder leurs archives aux obédiences, le Grand Orient de France jugea que ses locaux sinistrés n’étaient plus en mesure d’abriter la totalité des siennes dans les conditions requises pour leur bonne conservation. Il fut donc décidé, par un contrat passé entre le grand maître, Arthur Groussier, et l’administrateur de la BN, Jean Laran, le 14 septembre 1944, que toute la partie des archives allant des plus anciennes (1735) à 1851 resteraient – assez naturellement puisqu’elles y étaient déjà – à la Bibliothèque nationale. Ce n’était pas fini, car en 1954, le 8 décembre, un premier avenant au contrat fut signé à nouveau entre le GODF et la BN afin qu’à la suite du premier don un deuxième fût fait par l’obédience de ses archives allant de 1852 à 1875. Le dernier avenant en date est celui qui fit entrer à la Bibliothèque nationale de France en 2001 les archives du Grand Orient de France couvrant la période 1876-1900.
L’apport du Grand Orient de France dans la constitution du fonds maçonnique est donc, on le voit, premier, et primordial. D’autant que le contrat passé en 1944 reste ouvert. Il ne faut pas oublier cependant d’autres apports moins importants numériquement, mais dont la valeur historique et l’intérêt pour les chercheurs ne sont assurément pas moindres.

Les dons

Outre les archives centrales du Suprême Conseil restées à la Bibliothèque nationale en vertu du premier accord de septembre 1944 – dont on voit qu’il fut signé aussi par la Grande Loge de France pour cette partie de ses archives –, on doit citer les principaux ensembles entrés au fil des années, par dons ou par achats, au département des Manuscrits pour le fonds maçonnique.
Dans l’ordre chronologique, sont entrées par don, en 1979, la collection d’archives maçonniques de Jean Baylot (fondateur en 1964, à la Grande Loge nationale française, de la loge de recherche Villard de Honnecourt) ainsi que sa bibliothèque. Ce don a notablement enrichi le fonds maçonnique d’un ensemble iconographique (gravures, aquarelles, recueils), qui contenait l’extraordinaire « Géométrie du maçon », de François-Nicolas Noël, qui est d’ailleurs un des clous de l’exposition.
 

Le « fichier Bossu »

Arrivé par legs en 1987, le « fichier Bossu » est l’une des grandes attractions du fonds maçonnique de la Bibliothèque nationale de France. Ses plus de cent trente mille petites fiches brunes, aujourd’hui numérisées et accessibles en ligne, sont plébiscitées par les chercheurs de tout poil. Son auteur, lui, y aura consacré sa vie entière. Jean Bossu était maçon à la Grande Loge nationale française, et ami de Jean Baylot. Il eut d’ailleurs accès à la collection de celui-ci avant qu’elle n’entre dans les fonds publics. Pour constituer ses fiches, nominatives, il a commencé avant 1945 par sonder les collections de brochures anciennes, ainsi que les archives et les bibliothèques des départements. Après 1945, il puisa dans les archives du Grand Orient données à la BN.
Le « fichier Bossu » est réputé exhaustif, compte tenu en tous les cas des sources actuellement accessibles, jusqu’en 1850. Les maçons les plus célèbres y sont répertoriés, ainsi que les détails de leur carrière maçonnique, à côté de personnages illustres dont l’appartenance à la franc-maçonnerie n’est pas confirmée, d’inconnus, et enfin de tous les maçons français rencontrés par Jean Bossu au fil des archives qu’il dépouilla systématiquement. Le dernier apport de taille (et le mot n’est pas vain) à signaler au fonds maçonnique de la BnF est l’énorme et précieux fonds de la Revue internationale des sociétés secrètes, magistralement étudié et classé par Emmanuel Kreis. Témoins exceptionnels de l’antimaçonnisme allié à l’antisémitisme en France au début du XXe siècle, les archives de Mgr Jouin, fondateur en 1912 de la fameuse Revue internationale des sociétés secrètes, qui traque sans relâche ce qu’elle appelle le « complot judéo-maçonnique », notamment dans l’entre-deux-guerres, y côtoient les archives de la Revue et celles de la Ligue franc-catholique. S’y ajoute une bibliothèque considérable non seulement par la quantité des ouvrages qu’elle rassemble, mais aussi par l’extrême rareté de certains des volumes, monographies ou périodiques, notamment étrangers, qu’elle recèle.

Le classement des archives maçonniques

Cette nébuleuse, dont la nature de type « archives » resta longtemps atypique pour le département des Manuscrits, s'organise matériellement en une dizaine de grandes séries : « FM1» pour les archives centrales des obédiences (Grand Orient de France, Suprême Conseil) ; « FM2 », la série la plus consultée, pour la correspondance des loges avec les obédiences, qui contient par exemple les très courus « tableaux » qui indiquent chaque année la liste des membres de la loge ; « FM3 » pour les registres, notamment de procès-verbaux des tenues de loge (livres d’architecture) ; « FM4 » pour les rituels ; « FM5 » pour les diplômes (diplômes personnels et « patentes » pour l’installation des loges) ; « FM6 » pour les archives des historiens de la franc-maçonnerie ; « FM7 » pour l’antimaçonnisme ; « FM8 » pour les obédiences autres que le Grand Orient de France, et notamment les obédiences étrangères ; « FM9 » pour la documentation sur la franc-maçonnerie ; « FM-Iconographie » pour tous les documents iconographiques ; « FM-Photos » pour tous les documents photographiques ; « FM-Musique » pour les documents musicaux ; « FM-Imprimés » pour le fonds, très considérable, et notamment alimenté par le dépôt légal, des imprimés traitant de franc-maconnerie.
Du côté des outils mis à la disposition des chercheurs pour son exploitation, le fonds maçonnique du département des Manuscrits entre peu à peu dans le XXIe siècle. L’indispensable « fichier Bossu » est numérisé et accessible en ligne, de chez soi, à partir du site Web de la BnF, depuis 2013. Une partie des inventaires, essentiellement pour les séries « FM1 » (accessible intégralement) et FM2 (accessible en partie), est visible dans le catalogue BnF Archives et Manuscrits. Le reste, qui n’est encore consultable par le public que sous la forme d’un fichier manuel en salle de lecture, fait l’objet d’un projet de rétroconversion intégrale à court terme.
Le fonds maçonnique du département des Manuscrits est de plus en plus consulté et, depuis quelques années maintenant, par un public de plus en plus varié. Des seuls maçons auxquels son accès était réservé à l’issue du premier contrat de 1944, il s’est assez vite ouvert aux chercheurs, qui se sont multipliés, des universitaires spécialistes de l’histoire de la franc-maçonnerie aux particuliers curieux de leur généalogie, en passant par beaucoup d’historiens en général, notamment les biographes, parmi les plus sérieux et attachés aux domaines les plus divers. L’intérêt de ce fonds n’est donc plus à démontrer. 

Deux donateurs du fonds maçonnique

Jean Baylot

Employé des postes et militant syndical actif au sein de la Fédération postale CGT, Jean Baylot (1897-1976) rejoignit, dès 1923, au Grand Orient de France, la loge La Fraternité des Peuples puis celle des Amis de l’humanité, dont il tint le premier maillet (1936-1938) avant d’être élu grand maître adjoint au cours des années 1950. Engagé très tôt dans la Résistance, il poursuivit ensuite une brillante carrière préfectorale (il fut préfet de police de 1951 à 1955). Influencé par les œuvres de Wirth et de Guénon, il créa, en 1954, une loge fortement empreinte de christianisme, L’Europe unie. Député indépendant de Paris après son ralliement au général de Gaulle, il refusa de suivre les consignes de vote du Conseil de l’ordre et passa, avec la majorité de son atelier, à la Grande Loge nationale française. Le grand maître Van Hecke lui confia aussitôt d’importantes fonctions : grand orateur (1961-1963) et grand maître provincial de Guyenne (1966-1968). Il fonda en 1964 une loge d’études et de recherches, Villard de Honnecourt, dont il fut le premier vénérable puis l’inamovible secrétaire et l’éditeur des Travaux. Il publia également, en 1968, son principal ouvrage historique, La Voie substituée, recherche sur la déviation de la franc-maçonnerie en France et en Europe. Appelé au Suprême Conseil pour la France en 1965, il servit aussi comme grand chancelier (1962-1973) puis grand prieur (1973-1976) du Grand Prieuré des Gaules. 
   

Jean Bossu

Issu d’une ancienne famille vosgienne, fils d’un magistrat républicain franc-maçon, Jean Bossu (1911-1985) interrompit ses études de droit en raison d’une timidité maladive. Libre-penseur devenu compagnon de route du mouvement libertaire, il collabora à l’Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure. Journaliste à la Liberté de l’Est d’Épinal, il fut un des rédacteurs du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier tout en se consacrant surtout à l’élaboration d’un fichier exhaustif des francs-maçons français des origines à 1850. Après avoir sollicité son admission, il fut reçu, le 28 octobre 1961, par la loge rectifiée Marianne n° 75, fondée à Maubeuge par Jean Baylot pour accueillir les frères belges en quête de régularité. Affilié à L’Europe unie dès janvier 1962, il ne participa pas toutefois à la création de Villard de Honnecourt en raison de son éloignement géographique.
haut de page