François Ier
BnF

François Ier au combat

Du Roi Chevalier au maître de guerre
Par Jean-Marie Le Gall

Ayant renoncé à ses ambitions impériales, François Ier devient un roi de guerre qui dirige et surveille son territoire, mais qui n'apparaît plus en première ligne.

Un roi de guerre


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Cette critique des différentes facettes de la figure du Roi Chevalier conduit, après 1525, à un nouveau rapport du roi à la guerre, qu'illustre le traité de la Discipline militaire, rédigé par Guillaume Du Bellay vers 1539 mais publié beaucoup plus tard par Raymond de Fourquevaux.

La guerre pour raisons de sécurité intérieure

L'échec de Pavie, le succès de Charles Quint en Italie et son sacre à Bologne, en 1530, conduisent François Ier à renoncer à ses ambitions impériales. Si le traité de Madrid et la paix des Dames de 1529 entérinent le renoncement du roi à ses droits italiens, la mort sans héritier de Francesco Sforza, en 1535, réveille les revendications françaises sur le Milanais. François Ier l'aimerait pour un de ses fils cadets, afin de dédommager ce dernier de la perte de la Bretagne, attribuée au dauphin et incorporée à la Couronne. S'il espère l'obtenir par la diplomatie, il ne s'est pas mis hors d'état d'intervenir en Italie, surtout après l'occupation de la Savoie et du Piémont, en 1536, qui lui ouvre les portes de la péninsule. Mais cette invasion et cette progressive francisation de la Savoie visent aussi à garantir les frontières du royaume.
François Ier semble de plus en plus soucieux de les protéger. Il avait déjà arpenté les limites les plus exposées de son domaine, avant 1525, pour s'assurer de l'état des fortifications. L'équipement et la modernisation des places s'intensifient avec la menace croissante de l'encerclement impérial. Le roi vit dans une crainte obsidionale qui grandit, et la fin de son règne est marquée par de nombreuses tournées d'inspection. Les réalisations du Roi-Soleil et de Vauban ont souvent fait oublier ces grands chantiers du règne de la Salamandre.
La défense passe aussi par la création, en 1534, de sept milices provinciales de six mille hommes, affectées à la garde des régions frontalières. L'expérience entend doter l'armée royale d'une infanterie nationale, chère à l'humanisme militaire, pour diminuer le recours à des mercenaires allemands et surtout suisses, ces derniers ayant été peu efficaces à Pavie et, même, accusés de fuite.

Un roi de guerre plus qu'un Roi Chevalier

Si la guerre reprend après 1536, le roi ne veut plus apparaître en première ligne. Revenant au conseil donné par Louis XI dans son Rosier des guerres, Fourquevaux estime qu'un monarque doit s'occuper de la guerre mais pas de la bataille ; il ne doit pas quitter le royaume, parce qu'il se mettrait à la merci de son éventuel vainqueur en laissant son pays sans ressort. De fait, François Ier ne se rend plus en Italie. Il attendra désormais ses adversaires dans son royaume.
En février 1536, c'est Saint-Pol qui est chargé d'envahir la Savoie et Claude d'Annebault qui dirige l'occupation du Piémont. L'absence de François Ier démontre que le roi n'est pas l'agresseur. Cependant, si d'aventure l'empereur s'aventurait en Piémont, le roi assure qu'il se porterait à sa rencontre. Mais c'est vers la Provence que se dirige Charles Quint, et c'est Montmorency qui est désigné par le roi pour s'opposer à un empereur auréolé de sa victoire de Tunis. À Montmorency de juger de la situation, d'assurer la victoire ou d'assumer l'échec. On sait qu'il opta pour une efficace politique de la terre brûlée, qui lui vaudra le titre de connétable en 1538. Lorsque, en septembre 1536, Charles Quint a menacé d'attaquer le camp où se trouve le dauphin, près d'Avignon, le roi a certes éprouvé l'envie d'aller défier l'empereur, mais son conseil l'a détourné de s'exposer. Non pas tant pour ménager sa vie que pour préserver son image de souverain. Si le roi est dans son camp et que l'empereur vient le défier, ce dernier pourra accuser le roi de n'avoir osé sortir. Si, au contraire, il vient défier le roi qui n'y est pas, et se retire, la honte de la fuite retombera sur lui seul. Le roi décide cependant de descendre vers Avignon, car il « ne suffriroit jamais que véritablement on luy peust reprocher que l'empereur étant en personne venu l'assaillir de si près il feust demeuré à Valence ». C'est alors que l'empereur décide de se retirer.
Sa piteuse débandade ne provoque toutefois pas chez le monarque l'exercice d'un droit de suite : il laisse Montmorency poursuivre l'agresseur. Non qu'il n'ait pas envie de s'en charger, mais la situation en Picardie exige sa présence. Il s'y rend alors et dirige en mars 1537 le siège d'Hesdin, contrôlant le feu et le chantier d'encerclement. Et s'il éprouve le besoin en octobre de reconquérir le Piémont et « désire se trouver au combat », force est de constater qu'il n'est plus en première ligne, laissant cette place au dauphin et à Montmorency. Au moment où il s'apprête à franchir les Alpes, en novembre, la trêve de Carmagnola est signée. François Ier est devenu très prudent. Il dirige la guerre, mais il s'expose moins et préfère les sièges aux batailles.
L'âge venant, cette direction des armées à distance s'accentue. En 1542, ce sont ses fils qu'il envoie au Luxembourg ou en Roussillon. Certes, il aurait choisi de porter le fer dans cette dernière province afin de forcer l'empereur à venir le combattre en personne dans la lice. Mais lorsque celui-ci envahit la Champagne et assiège Saint-Dizier, en 1544, le roi ne se porte pas au secours de la place : il envoie le duc de Guise, qui entame là une brillante carrière militaire. Alors que le royaume est envahi par les armées anglaise et impériale menées par leurs souverains respectifs, le roi reste à Paris pour défendre la capitale, dit-il au parlement. En Italie, c'est Enghien qui remporte Cérisoles. La paix signée avec l'empereur en 1544, la guerre n'en continue pas moins avec l'Angleterre. François Ier assiste, en 1545, au départ de la flotte de débarquement au Havre, mais il ne part pas. Ce n'est pas à 51 ans qu'on joue les Guillaume le Conquérant.
 
Le Roi Chevalier est ainsi devenu le maître d'une guerre qu'il ne fait plus en personne. La défaite de Pavie, qui avait porté au paroxysme l'exaltation du Roi Chevalier afin d'en conjurer l'échec, a aussi montré les limites de cette figure qui n'assume pas le traité de Madrid, ne revient pas se constituer prisonnier, s'allie avec le Turc et ne se rend pas aux cartels de défi lancés par l'empereur. Le roi préfère se dégager de cette posture pour devenir un roi de guerre qui dirige, surveille, arpente son territoire, mais qui n'apparaît plus en première ligne. Dans le même temps, l'hégémonie impériale grandissante permet au contraire à Charles, devenu un véritable entrepreneur de guerre, d'apparaître sur les champs de bataille à Tunis, à Alger… Comme le fait remarquer Brantôme, « cet empereur se m[i]t fort tard en la dance de Mars ; mais il y persévéra si bien par l'espace de vingt ans, qu'il devint et fut estimé des meilleurs danseurs de la feste ». Au moment de la mort de François Ier , Charles Quint remporte contre les princes protestants allemands la bataille de Mühlberg, qu'immortalisera Titien en peignant l'empereur cuirassé, « Empereur Chevalier ». Nouvelle démonstration que l'imaginaire chevaleresque informe moins sur les pratiques de la guerre, que les rois doivent conduire en bons capitaines, que sur le jeu de rôles qui se déroule entre les souverains et leur noblesse, pour se justifier et se glorifier.
 
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