François Ier
BnF

François Ier au combat

Du Roi Chevalier au maître de guerre
Par Jean-Marie Le Gall

Sur trente-deux années de règne, François Ier en a consacré environ dix-sept à la guerre, en Italie et aux frontières du royaume.

De Marignan à Pavie


Le royaume de France sous le roi François n'est pas sanctuarisé : les fureurs de Mars ont aussi ravagé l'intérieur du territoire lors de deux invasions de la Provence et d'incursions impériales et anglaises en Picardie, en Champagne et en Languedoc. Mais la mémoire collective a surtout retenu la figure du Roi Chevalier armé par Bayard à l'issue du triomphe de Marignan, victoire qui inaugure le règne militaire. « Le glorieux et triomphant César subjugateur des Helvétiens », comme le désigne sa mère, est célébré pour sa vaillance et sa victoire sur des Suisses méprisés, car illustrant une plèbe de mercenaires et un régime républicain. Sur le tombeau du roi figureront, en bas relief, les étapes de cette bataille.
« Marignan, 1515 » est cependant une victoire qui cache une forêt de rencontres indécises et de défaites, notamment cette bataille de Pavie qui, en 1525, valut au roi plus de un an de captivité en Espagne, amorça l'hégémonie de la monarchie des Habsbourg et compromit l'aventure italienne des Valois. La propagande, la mémoire et l'historiographie ont préféré valoriser cette bonne fortune plutôt que d'inventorier les échecs. Historiciser le rapport du roi à la guerre, par-delà l'image d'Épinal, suppose de tenir compte moins de la victoire de Marignan que de la défaite de Pavie : celle-ci, qui fut le véritable sacre chevaleresque du monarque, conduisit pourtant aussi à sa métamorphose en roi de guerre, dirigeant mais évitant d'apparaître sur les champs de bataille.

Le roi, maître de la guerre et de la paix

En 1515 et 1525, le roi s'engage personnellement dans la conduite d'opérations militaires en Italie. Ses motifs de guerroyer sont divers. Comme son prédécesseur, François Ier estime que le roi de France a des titres légitimes sur le Milanais. Non seulement parce que les droits des Orléans liés aux Visconti ont été reconnus par investiture impériale accordée à Louis XII et transmis à la Couronne, mais aussi parce que, ayant épousé la fille de Louis XII, Claude de France, François Ier entend défendre ses droits. Voilà l'objectif qu'il s'assigne en passant les monts en 1515 et en 1524. En revanche, il ne se dirigea jamais en personne vers Naples, que la Couronne revendiquait depuis qu'elle avait hérité des droits des Angevins en 1481, après la mort du roi René. Mais il y envoya deux expéditions, en 1525 et 1527. Si la première fut plutôt une manœuvre de diversion et un moyen de pression sur Rome, la seconde ressembla davantage à une revendication territoriale.
Il serait toutefois réducteur de mesurer le rapport royal à la guerre en termes exclusivement juridiques. Le roi souhaite aussi défendre son honneur et venger les humiliations. En 1515, il faut faire oublier la désastreuse retraite de la péninsule de 1513. En 1524, il s'agit de prendre sa revanche sur les échecs infligés depuis 1521, qui ont conduit à la perte du Milanais. Enfin, l'aventure de la ligue de Cognac en 1526 ressortit du désir de compenser l'affront subi à Pavie, tout en posant le roi en défenseur des libertés du pape et de l'Italie. Celles-ci sont menacées par les Suisses en 1515 ou, plus tard, par les armées impériales. Le roi trouve appui auprès de maintes factions.
 

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Avec l'essor des tensions religieuses dans l'Empire, François Ier aimera aussi se présenter comme le défenseur des franchises germaniques dès lors qu'il pourra ainsi affaiblir le pouvoir de Charles Quint. Il aurait pourtant aimé ceindre la couronne impériale. Aucun roi de France n'a été avant lui un aussi sérieux candidat à l'élection impériale de 1519, qui aurait fait de lui le chef temporel de la chrétienté. Il s'est rêvé en nouveau César, en nouvel Alexandre ou en nouveau Charlemagne et a envisagé une croisade en 1518. Faute d'avoir été retenu par les électeurs impériaux, François Ier a ensuite tout fait pendant dix ans pour empêcher celui qu'il n'appelle que « l'empereur élu », Charles Quint, de descendre en Italie prendre ses couronnes et se faire sacrer par le pape. Tant que ce rituel n'est pas accompli, Charles ne peut faire élire un successeur sous le nom de « roi des Romains », ce qui laisse ouverte l'élection impériale s'il venait à mourir. Là encore, Pavie fut le tournant qui permit à l'empereur de se rendre à Bologne et d'être le dernier empereur romain couronné par le pape, en 1530, le jour anniversaire de Pavie.
Mais l'imaginaire impérial est aussi pétri d'une aspiration messianique à la monarchie universelle, pour faire régner la paix entre princes chrétiens, réformer l'Église et dilater la foi chrétienne en repoussant la menace ottomane. Le monarque universel doit régner sur diverses contrées, paradigme qui peut expliquer la multiplication des monarchies composites, comme celles du roi d'Angleterre ou de Charles Quint. En régnant sur le Milanais, Naples, la Bretagne, le roi de France accomplirait lui aussi cette agrégation de divers royaumes. Dans une version plus humaniste et moins prophétique, l'imaginaire impérial est une dynamique conquérante qui réactive la geste des douze Césars. Dans son texte De l'institution du prince, écrit peu avant Pavie, Guillaume Budé n'a-t-il pas affirmé que « l'empire joinct au royaume comme il a esté autrefois seroit un corps complet » ?

Le roi au combat

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Durant tout son règne, le roi est resté celui qui décide de la guerre et de la paix. Mais, entre 1515 et 1525, il a été aussi à la tête de ses troupes. Dans sa lettre d'août 1523 où il annonce son départ vers l'Italie, le monarque estime que sa présence aux armées est un moyen « pour plus promptement et facilement mettre à exécution ». C'est aussi une façon de construire l'image autojustificatrice d'un roi prêt à se sacrifier et attendant de ses sujets qu'ils n'épargnent ni leur sang ni surtout leur argent. Pour un gentilhomme, aller en Italie c'est « mettre sa valeur en vue », « avoir part à l'honneur du triomphe », « s'enrichir », « perpétuer son nom » et « marcher vers le chemin de chevalerie ». Lors du siège d'Hesdin, en 1521, de jeunes gentilshommes « voyant le roi présent » firent preuve d'un héroïsme sacrificiel en se lançant à l'assaut, « par convoitise d'honneur et de réputation ». Le roi réprouva cette inutile fougue et interdit de monter sur les brèches avant qu'il n'en donne l'ordre. La présence royale stimule aussi l'acheminement des moyens financiers, indispensables pour s'assurer de la loyauté des mercenaires, nombreux dans les armées du temps. En outre, lorsqu'un roi de France descend en Italie, des princes italiens se placent sous sa protection, tandis que d'autres paient tribut. Sa présence est donc un facteur de succès.
D'autant que depuis le début des guerres d'Italie, en 1494, à l'exception de Ferdinand d'Aragon à Naples en 1506, seuls les rois de France sont parvenus à faire des entrées triomphales à la tête de leurs troupes dans les cités de la péninsule. La présence royale est une présomption de victoire. Le triomphe de Marignan semble conforter l'idée que l'armée royale est invincible avec le roi à sa tête. Et cette participation du souverain n'est pas le résidu d'un esprit médiéval, puisque Machiavel comme plus tard Botero recommandent au prince de faire le capitaine.
 
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