François Ier
BnF

François Ier rex christianissimus

Entre rite et pragmatisme
Par Frédéric Gabriel

Réunissant les liturgies ecclésiastique et royale, le sacre est autant une promesse à l'Église qu'un serment au royaume.

La cérémonie du sacre


Si cet investissement dans un destin ardemment soutenu est cantonné au cercle des proches, il prend toute sa dimension dans une cérémonie qui scelle la convergence des chemins dynastiques et stratégiques : ce lien tout particulier de Dieu avec le royaume par le roi est concentré dans le sacre. À l'âge de 20 ans, le 25 janvier 1515, François est sacré et couronné à Reims, le statut d'exception du roi étant proclamé publiquement au sein d'une assemblée on ne peut plus représentative. Dans le sacre, qui réunit liturgies ecclésiastique et royale, le service rendu à la communauté est mis en évidence dans la promesse et le serment, qui constituent deux des temps forts de l'action.

Conservation des privilèges canoniques

En premier lieu, la promesse concerne la conservation des privilèges canoniques de l'Église et la défense de ses évêques. On doit, à ce sujet, insister sur la tonalité particulière que prennent ces paroles à l'époque : nombreux sont les ecclésiastiques – également porteurs de la culture humaniste – qui occupent des charges élevées ou à qui l'on confie des missions de première importance. Leur rôle dépasse largement la Chapelle royale et innerve tout le royaume et ses relations diplomatiques. Dès lors, « la figure du cardinal-ministre s'impos[e] à travers des personnalités comme Guillaume Briçonnet, Georges d'Amboise, François de Tournon, Jean de Lorraine, Charles de Lorraine », en même temps que les liens féodo-vassaliques sont remplacés par une fidélité réservée au Roi Très Chrétien. D'autant que ce dernier, disposant après 1516 (et le concordat de Bologne, conclu avec Léon X) du pouvoir de nomination, récompense ses proches en leur distribuant des bénéfices ecclésiastiques majeurs, qui ne coûtent rien aux finances civiles. En effet, cette promesse du sacre ne saurait se lire de manière seulement harmonieuse et idéaliste, puisque le concordat est au contraire vécu, par une partie de l'Église gallicane, comme un dépouillement et un asservissement.

Le serment « du royaume »

Mais le rapport du roi à la sphère ecclésiale ne se limite pas à cette première promesse. En second lieu, le serment dit « du royaume » situe encore une fois la parole royale au centre de l'attention et du contexte théologique : François, les mains posées sur l'Évangile, jure au nom du Christ de maintenir la paix au peuple chrétien, la justice, l'équité et la miséricorde des jugements, et de s'engager dans la poursuite des hérétiques désignés par l'Église. Ce dernier aspect a pris un poids tout particulier au regard de la diffusion des idées luthériennes. Dans un premier temps, les fractures confessionnelles ne sont pas nettes, et la sœur du roi, Marguerite de Navarre, comme certains prélats influents, sont sensibles à des arguments qui promeuvent une réforme de l'Église. Mais quand les idées prennent un tour perçu comme séditieux, ou, à tout le moins, se matérialisent par un trouble à l'ordre public, la réaction ne tarde pas.
Ainsi, la fameuse affaire des Placards, en octobre 1534, joue un rôle de déclencheur : immédiatement, une procession est organisée, renforcée par une autre, de grande ampleur, en janvier 1535, qui aboutit à une messe du saint sacrement à Notre-Dame. La persécution de la Réforme luthérienne est désormais enclenchée, et les historiens contemporains mettent directement en lien la lutte antihérétique avec le titre de « Roi Très Chrétien ». Dans son Histoire générale de la France, Scipion Dupleix expliquait ces « rudes secousses » par une mise à l'épreuve de la grâce divine accordée à François : « Qui n'eût jugé que sous un roi tant religieux, la vraie religion n'eût été portée au plus haut point de sa pureté dans ce royaume ? Néantmoins ce fut lorsque l'hérésie commença d'y prendre racine. » La mémoire des historiographes n'est pas la seule à conserver trace de cet événement. Il n'est pas anodin que le Code du Roy Henry III débute par un « De la foi et religion catholique », dont le premier article est constitué par un acte de François Ier promulgué en juillet 1543, qui prône « l'unité, intégrité, et sincérité de la foi catholique, comme le principal fondement » de « notre royaume très chrétien ». Lui-même, « comme Roi Très Chrétien », s'oppose aux doctrines qui divisent le royaume et occasionnent des « séditions en notre peuple ».
 
Au-delà de ce rapport conjoncturel aux formules du sacre, il importe de revenir sur le poids de cette cérémonie pour prendre la mesure de ce qu'elle implique dans cette élaboration de la figure royale sur le temps long. L'un des puissants ressorts du sacre réside dans sa répétition, celle des formules et des actes en un même lieu, aussi bien que des images fondatrices qui y sont attachées : en l'occurrence, l'aura du miracle advenu lors du tout premier sacre, celui de Clovis, qui signe le lien particulier de Dieu avec le royaume.

Le sacre de Clovis

Moment d'exception, l'onction coïncide chez Clovis avec le baptême, qui intègre l'individu à l'institution. Loin d'être métaphorique, cette cérémonie puise son efficacité dans une théologie sacramentelle qui en est l'exemple : le pouvoir du verbe y est un écho qui réitère et réalise à chaque fois la parole d'institution. Aussi, dans cette action liturgique, l'onction distingue-t-elle le roi en même temps qu'elle le situe dans une lignée d'ancêtres prestigieux dont il recueille la légitimité. Le souverain s'inscrit donc au croisement de l'exaltation de sa personne propre et de celle de sa généalogie régalienne, dynastique et providentielle. Grâce à toute la plasticité que suppose la répétition, on est à la fois dans l'ordre du paradigme et de la tautologie, de la présentification et de la mise en scène de l'immémorial. Plus loin encore que Clovis, la cérémonie plonge ses racines jusqu'au sacre des premiers empereurs chrétiens. Les liens en miroir se renforcent les uns les autres. Comme Du Peyrat le rappelle, « Clovis, appelé nouveau Constantin par Grégoire de Tours (Historia Francorum), le plus ancien de tous nos Historiens, est le premier de tous nos rois qui a porté ce titre de "Très Chrétien", lequel il a laissé héréditaire aux rois de France, jusqu'à présent ». Or, les « rapports de Léon X et de François Ier […] étaient décidément placés sous l'invocation de Constantin ». En deçà des empereurs, les rois de l'Ancien Testament sont les premiers, depuis Saül et surtout David, dont l'identification ait été remplacée par le titre de « Très Chrétien » au XIIIe siècle. Cet ancrage permet de donner toute son extension au terme de christomimesis : « Les rois […] sont les christi, les rois oints de l'Ancien Testament, qui ont préfiguré l'arrivée du vrai Christus royal, l'Oint de l'éternité. »
Combinant l'Ancien et le Nouveau Testament, la préfiguration et la réalisation, cette cérémonie tend à naturaliser le christianisme au sein de la royauté et à le présenter comme coessentiel à sa hiérarchie et à ses assises dynastiques, sociales et juridiques. Aux caractères acquis de l'hérédité s'ajoute l'accumulation des preuves d'élection ; à cette naturalité s'ajoute le surnaturel.
 
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