François Ier
BnF

François Ier rex christianissimus

Entre rite et pragmatisme
Par Frédéric Gabriel

L'alliance du roi avec Soliman révèle un souci de pacification plus que de croisade et une politique pragmatique sans rapport avec le message chrétien.

De la croisade à l'alliance turque


Le pôle providentiel est de fait relié à celui du messianisme, dont témoignent les projets de croisade – avec un François Ier censé fédérer tous les souverains européens – et plus encore le désir de la couronne impériale. Face à la dynastie habsbourgeoise et à l'empire de Charles Quint, l'échec de la France renforce une vraie rivalité en termes de légitimité sacrale : au-delà de l'insistance sur la reconnaissance de la particularité du royaume de France par Dieu et la papauté, la réalité diplomatique dévoile bien une guerre de légitimité entre les souverains européens. Pour tenir son rang militaire et symbolique et multiplier les fronts contre les impériaux, François Ier contracte une alliance retentissante avec Soliman, jusqu'alors impensable puisque les Ottomans sont perçus comme l'ennemi commun par excellence et incarnent l'infidèle, sur les terres mêmes de l'ancien Empire romain chrétien d'Orient. Si l'accord de 1536 est surtout militaire et commercial, les apologistes ont pu faire valoir le rôle du roi de France comme protecteur de tous les chrétiens en Orient et en Terre sainte, notamment des pèlerins. Cette polarité n'est pas oubliée par Grassaille, qui parle du roi de France comme vrai roi de Jérusalem ; mais l'accord diplomatique et la pacification se substituent à la croisade et à l'opposition frontale. Aussi, même si les justifications s'orientent vers la guerre juste et le droit des gens, Blaise de Montluc remarque-t-il, en 1542, que c'est bien « sans préjudice du nom et de l'honneur de "Très Chrétien" » que le roi « a accepté les forces qui luy ont été envoyées par le Grand Turc ». Le superlatif de qualité a donc survécu, avec toutes les opérations qu'il recouvre, à la fracture confessionnelle et au renversement radical du front oriental.
 
Le roi le conserve et, avec lui, cette relation qui le définit et le légitime : relation
avec Dieu, médiation par sa fonction prééminente des relations du royaume, relation
au sommet d'une hiérarchie, et médiateur des idéaux éthiques. Pour autant,
en ce que cette relation est rapportée à un absolu, elle est aussi conflictuelle,
puisque ses modalités et sa normativité sont toujours discutées. Tout le génie
de ce dispositif collectif et de ses exaltations consiste à subvertir de l'intérieur
cette sacralité participante pour présenter comme éminemment admirable un
règne dont la réalité recouvre une pragmatique politique sans rapport avec le
message chrétien. Robert Knecht peut ainsi conclure : « Une chose est sûre : dans sa manière de gouverner, François Ier est très éloigné de la philosophia Christi ».
 
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