François Ier
BnF

François Ier rex christianissimus

Entre rite et pragmatisme
Par Frédéric Gabriel

D'abord réservé aux empereurs chrétiens de l'Antiquité tardive, l'exlusivité de ce titre, qui souligne le soutien du roi de France au pape, s'impose rapidement.

Un titre dévolu aux rois de France


Rex christianissimus, ou « Roi Très Chrétien » : le titre se donne dans la simplicité d'une évidence approuvée par les siècles. Il contribue à qualifier la monarchie française avec la transparence d'un superlatif qui renvoie à sa grandeur et à son prestige.
La désacralisation opérée par la Révolution n'a d'ailleurs pas totalement eu raison de ce doux parfum d'éternité. Pourtant, avant même que ne se soit développée la conscience de ce trait identitaire, pleinement acquis durant le règne de François Ier, le titre a son histoire et renvoie à différents aspects du gouvernement.
Il fait d'abord partie des épithètes louangeuses adressées aux empereurs chrétiens de l'Antiquité tardive. On le retrouve dans le Liber pontificalis, et la chancellerie de Rome l'utilise plus fréquemment encore au XIIe siècle, reconnaissant notamment l'aide appréciée de Louis VII de France. Pour autant, l'usage en est flottant, et le terme sert aussi à qualifier les souverains d'autres royaumes. En revanche, les clercs de la cour carolingienne vont se l'approprier toujours davantage, et le soutien du roi de France au pape lors du Grand Schisme contribue à renforcer ce qui s'impose rapidement comme un acquis. Dès lors, « personne dans l'entourage de Charles V, personne, après sa mort, à la cour de son fils, ne semble plus douter de l'existence d'un titre appartenant en propre aux rois de France ». On est passé d'une épithète reçue à un titre revendiqué et reconnu. Certains auteurs médiévaux enregistrent cet état de fait, mais son origine est toujours rappelée, comme chez le juriste Charles de Grassaille (1495-1582), qui mentionne sa présence dans les décrétales de Jean XXII, et qui perçoit cette appellation comme un droit particulièrement élevé. En effet, si l'on a pu déceler une période de flottement avec Louis XII, prédécesseur de François Ier, le pontificat de Léon X (1513-1521) confirme de nouveau l'exclusivité au roi de France. C'est d'ailleurs pendant le règne de François Ier qu'est inaugurée une nonciature permanente en France.

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Une fois le titre de « Très Chrétien » assuré, un récit plus linéaire et intemporel peut être fixé par les historiographes officiels. Lors de la mise à jour des Chroniques et annales de France de Nicole Gilles, François de Belleforest et Gabriel Chappuys affirment « qu'entre les titres et prééminences de nos rois, le plus honorable et auguste est le nom de "Très Chrétien", attribué de toute antiquité à cette Couronne […]. Presque de temps immémorial ce titre est héréditaire à la maison de France ». Au siècle suivant, les frères Scévole et Louis de Sainte-Marthe évoquent les papes qui, « écrivant à nos rois, les ont perpétuellement qualifiés de ce même titre suréminent ». Ces derniers « l'ont obtenu presque dès la naissance de la Monarchie, et depuis ce long temps leur a été continué par le consentement universel des Souverains Pontifes de l'Église, par la voix commune des Potentats, et de tous les peuples ».
 
 
Si l'on constate le changement du processus d'attribution et la reconnaissance obtenue par ce nouvel exclusivisme, rien n'est encore dit du contenu du titre. Différents axes sont nécessaires pour appréhender ses références, outre les services rendus par le roi à la papauté, qui sont mis en relation avec sa piété. Celle-ci est censée témoigner d'une élection particulière des rois de France : « Ce sont eux que le Tout-Puissant a choisis pour la défense et la protection de son saint Nom et de l'Église chrétienne. » Mieux encore, leur piété doit montrer la cohérence desdits actes politiques avec une foi sincère, tout comme la claire conscience d'un ensemble d'impératifs éthiques qui dessinent le gouvernement parfait, et donc légitime.

Dieu, le roi et le royaume


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La hiérarchie des autorités suppose que, pour gouverner tous les membres de son royaume, le souverain doit d'abord être capable de régner sur lui-même et de se proposer à tous comme modèle, à l'opposé du roi tyrannique enchaîné à ses passions. D'emblée, le titre semble supposer l'adéquation du titulaire à ces impératifs. Débutant leur chapitre sur les « grandeurs, prééminences, titres et prérogatives des rois », les Sainte-Marthe font justement de « l'insigne Piété » la première marque de la couronne de France. À la mesure de la fonction, la foi du souverain est donc exemplaire et, en retour, dans un puissant dispositif spéculaire, elle trouve son équivalent dans la fidélité accordée au roi par ses sujets. Loin d'être privée, sa foi est sociale et constitue l'un des socles les plus fermes du royaume. La publicité conférée à cette qualité est essentielle à la communauté ainsi créée entre sa source souveraine et sa réalisation dans les regards qui convergent vers elle. Lors de l'entrée royale à Lyon en 1515, le « F » de François est identifié avec celui du mot « Foi », explicitement rapproché du titre de « Très Chrétien ». Au moins un autre manuscrit joue sur ces allitérations rendues possibles par le prénom du roi.

Transfert de sacralité

L'entourage de François Ier, retravaillant cette sédimentation chrétienne pluriséculaire, a œuvré pour transférer la sacralité de la dignité à la personne du roi. L'office est alors identifié à ce dernier, qui incarne par excellence la monarchie. Pour caractériser cette glorification de la personne et son individualisation, plus marquée et plus recherchée qu'auparavant, on a pu utiliser, outre les expressions de « culte royal » et de « religion monarchique », le terme de « christomimesis ». Loin de le considérer comme une simple analogie, Grassaille enregistre cet ancien tropisme et parle effectivement du roi de France comme « vicaire du Christ en son royaume ». Plus généralement, le lieu commun biblique du roi comme image de Dieu est omniprésent : en découlent sa légitimité, sa gloire, son rapport direct à la grâce, à la transcendance, et son rôle providentiel. De manière aussi officielle qu'intemporelle, les Sainte-Marthe constatent à propos des rois de France que Dieu a fait « découler sur eux et leur postérité des Grâces non communes aux autres princes, et des Bénédictions très spéciales. Car sa Providence éternelle établit et maintient les monarchies et prend un soin particulier des rois, ses images vivantes ». Ce mimétisme, qui désigne le rôle central et hiérarchique du roi, légitime aussi le surinvestissement de ses portraits, permettant de souligner cette représentation et sa présence éminente : idéalité et concrétude se conjuguent. L'exemplarité a été particulièrement mise en avant dans le cas de François Ier, d'autant que, dès son enfance, sa mère, Louise de Savoie, a placé en lui des attentes fortes et continues. Elle le prénomme d'après François de Paule, autrement dit le Calabrais Francesco Martolilla (1416-1507), invité en France par Louis XI. Fondateur des Minimes, il est canonisé en 1519. La providence est construite et formalisée comme une parole efficace. Elle est mise en évidence par un faisceau de signes : « Premier souverain à porter en prénom le nom même de son peuple, il était parvenu sur le trône le premier jour de l'an, du mois et de la semaine ; le 25 janvier, date de son sacre, était l'anniversaire d'un accident de cheval dont il avait providentiellement réchappé mais aussi le jour de la fête de la conversion de saint Paul, autre rescapé d'une mémorable chute de cheval.
 
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