François Ier
BnF

L'exercice du pouvoir

François Ier ou la mise en scène du pouvoir
Par Philippe Hamon

Les événements politiques qui laissent une trace réaliste en image sont très rares. S'ils sont représentés, on ne cherche pas réellement à en rendre compte.

Le conseil et les conseillers

L'avènement de François Ier fait passer un souffle de nouveauté sur la société politique du royaume : sa jeunesse suscite l'attente, alors que sa prestance physique s'exprime dans les cabrioles de son cheval lors de son entrée à Paris. Le discours de l'ère nouvelle a même des résonances religieuses. Pour autant, il ne prend guère forme dans l'iconographie de l'exercice du pouvoir. Le sceau du nouveau monarque reprend d'ailleurs la matrice de celui de Louis XII – mais sans doute pèse ici le contexte de la succession collatérale, qui impose de mieux faire ressortir une continuité dynastique dont la symbolique est forte dans le cas du sceau.
La continuité visuelle se marque également dans la relation du souverain avec son conseil. Il est frappant de noter que les représentations du roi en majesté, avec les regalia, la tenture fleurdelysée et le dais, entraînent presque toujours la présence de conseillers autour de lui. À l'image du King-and-Parliament anglais, la majesté du roi semble ne pouvoir s'exprimer pleinement qu'entourée d'autres membres de la société politique. Les institutions concernées sont diverses, mais la logique est toujours la même, du parlement de Toulouse, au sein duquel François Ier trône en 1515, à la cour des pairs du procès Bourbon en 1527, en passant par une image générique du Conseil du roi intégrée dans La Grant Monarchie de France de Seyssel (1519). Jusqu'à certaines scènes d'hommage de livres, comme celle du Panégyrique offert en 1531 par René Bombelles, qui peuvent avoir lieu devant un François Ier sous le dais, entouré de clercs et de seigneurs laïcs. Sur une autre enluminure, le roi figure en majesté entre Érasme et Albert Pio de Carpi : il arbitre le débat entre les deux hommes, qui font ici office de « conseillers » exposant des points de vue différents, entre lesquels François doit choisir. Toutes ces mises en image tendent donc à montrer que le roi n'exerce correctement son pouvoir que s'il prend conseil : sa décision est certes individuelle, mais la délibération doit être collective.  
 
Mais de qui le roi doit-il prendre conseil ? Dans les images disponibles, rares sont les individus identifiables, et le partage se fait entre deux ou trois catégories. La division en deux renvoie à l'opposition entre clercs et laïcs. L'autre modèle distingue pour sa part clercs, hommes de guerre et juristes, avec le chancelier à la tête de ces derniers : c'est celui qui prévaut sur une miniature connue aujourd'hui uniquement par une photographie. La distinction entre clergé et hommes de loi visualise un débat qui s'amorce sous François Ier : la possible structuration des gens de justice en un État propre.
La célèbre miniature où Antoine Macault lit au roi sa traduction de Diodore de Sicile représente certes une scène de cour et non véritablement de conseil, mais on peut cependant lui faire place ici, comme à l'offrande du Panégyrique mentionnée plus haut, car elle montre à l'évidence que la « formation intellectuelle » des fils de France comme des principaux courtisans, qui sont aussi des conseillers privilégiés, relève de l'exercice du pouvoir. Baldassare Castiglione aurait évidemment souscrit à cette mise en œuvre d'une « révolution culturelle » qui est une facette de la Renaissance politique.
La miniature de Macault est cependant atypique en ce qu'elle individualise les personnages représentés, à commencer par le roi, ce qui est rarement le cas dans cette iconographie : corps et visage du souverain semblent avant tout génériques quand le lien avec la société politique est directement en jeu. Deux figures seulement s'imposent aux côtés de François Ier dans le cadre de l'exercice du pouvoir. Le chancelier Duprat est repérable sur la miniature avec Macault, ainsi que sur celle du lit de justice du procès Bourbon et celle de l'ancienne collection Walpole. Mais il est toujours placé sous l'autorité du roi, alors que Louise de Savoie, recevant l'offrande d'un livre de Symphorien Champier en 1516, partage le trône avec son fils pourtant revêtu des attributs de la majesté. On peut y voir sans doute une allusion à son rôle de régente en 1515 et 1516, d'autant qu'elle a exercé cette fonction à Lyon, ville de résidence de Champier. Cette mise en image insiste donc sur la dimension familiale de l'exercice du pouvoir. Rappelons au passage que la représentation bien connue de Louise tenant un gouvernail ne renvoie pas, comme on le lit parfois, à la difficile période de la régence de 1524 à 1526, mais date de 1522. Elle n'en constitue pas moins une figure symbolique du Gouvernement, qui s'ajoute à celle de Louise en dame Prudence tenant un compas, allégorie du juste Conseil que doit écouter son fils. Cette iconographie liée à la mère du roi relève d'une production à usage interne au cercle Valois, dans laquelle le rapport à l'événement est souvent assez indirect.

La rareté de l'événementiel « politique »

C'est d'ailleurs un trait général : les événements intérieurs du règne laissent peu de trace dans la production iconographique, quel qu'en soit le support. S'ils sont représentés, c'est généralement d'une façon biaisée, en ce sens que l'enjeu n'est pas de rendre compte de leurs circonstances spécifiques. Révélatrices sont ainsi les trois gravures sur bois illustrant autant de versions légèrement différentes de l'occasionnel publié lors du sacre de François Ier. Aucune ne cherche à rendre compte de la cérémonie. Sur l'une, en effet, c'est un pape qui couronne le roi ; une autre représente le baptême de Clovis ; quant à la troisième, elle est d'interprétation délicate. À titre d'hypothèse, on peut y voir le don par Dieu à des sujets (avec une inhabituelle représentation des trois ordres) d'un roi figuré sous forme symbolique : un cœur couronné qu'entoure le collier de l'ordre de Saint-Michel. Pour les funérailles de François Ier, des bois antérieurs sont également repris, dont la matrice remonte à la sépulture d'Anne de Bretagne.
Au cours du règne, des images en lien avec des événements récurrents, comme les entrées, correspondent souvent aussi à des remplois. En outre, leur présence reste encore très limitée dans les livrets publiés pour l'occasion. La transposition iconique ne recherche donc guère un effet de réel, qu'il s'agisse des circonstances précises ou de la topographie des lieux. Ainsi en va-t-il pour les entrées toulousaines de 1533, dont la mise en image assurée par la municipalité se fait sur fond de tenture fleurdelysée et non de paysage urbain. Du moins trouve-t-on ici l'écho d'un événement réel. Il n'en va pas de même avec la gravure du roi siégeant en 1515 au parlement de Toulouse, déjà évoquée ; la présence du monarque y est en effet fictive : elle sert avant tout à exalter le « magnifique parlement » ainsi que la « cité glorieuse », suivant les phylactères qui entourent la scène.
Finalement, les événements politiques qui laissent une trace en image un tant soit peu réaliste sont très rares. Exceptionnelle est à ce titre la séance de la cour des pairs du 26 juillet 1527, présidée par le roi et destinée à juger à titre posthume le Connétable de Bourbon. Elle associe le conseil et la sanction de la lèse-majesté, dans le contexte du début du « second règne » de François Ier, après son retour de captivité. Un manuscrit réalisé pour le chancelier Duprat fait figurer ce dernier au pied du trône, du côté des six pairs ecclésiastiques, a priori en tant que chancelier mais pourtant en habit de cardinal, même s'il n'obtiendra cette dignité qu'au mois de novembre suivant. En vis-à-vis, entre le roi et les six pairs laïques, un jeune garçon qui doit incarner Charles, le plus jeune fils du roi et le seul présent alors, puisque ses deux aînés sont retenus en Espagne. Ces deux personnages contribuent, dans l'image, à l'inscription événementielle de cette session de la cour des pairs. On peut leur associer, derrière les pairs laïques, les gentilshommes qui sont sans doute les baillis et sénéchaux convoqués à Paris pour l'occasion.
 
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