François Ier
BnF

Des livres et un roi

Par Magali Vène

Le livre devient à partir des années 1530 la source quasi exclusive de la mise en scène d'un prince humaniste qui peine à s'imposer par ailleurs, notamment dans les arts visuels.

Du Collège des lecteurs royaux à la bibliothèque de Fontainebleau


Même velléitaire et inefficace, l'ordonnance de Montpellier démontre qu'à cette date l'ambition de rassembler toute la mémoire livresque du monde pour la plus grande gloire du royaume de France est à l'œuvre dans l'entourage de François Ier. Cette mémoire étant avant tout perçue comme antique, ce rêve de bibliothèque universelle se conçoit en complément naturel et indispensable du Collège des lecteurs royaux. Imaginé dès le début du règne par Budé comme le « temple des Muses » où tout le savoir gréco-romain serait réuni et revivifié par l'enseignement, le Collège n'est institué qu'en 1529 et se résume à quelques professeurs, appointés certes sur crédits royaux, mais sans domicile fixe ni instruments de travail. Tout change en 1537 avec la nomination comme « lecteur du roi » de Pierre Du Chastel, qui a en outre dans ses attributions la tutelle des « lecteurs royaux ». Sans relâche, il défend auprès de François Ier le projet d'une réelle fondation du Collège et parvient surtout à le convaincre de la nécessité de créer une nouvelle bibliothèque composée essentiellement de sources grecques (d'autant plus qu'en 1540, à la mort de Budé, il devient aussi « maître de la librairie » du roi). Jusque-là, une quarantaine de manuscrits grecs seulement, provenant des prises de guerre italiennes de Charles VIII et de Louis XII, étaient conservés à Blois. Des efforts considérables sont déployés pour augmenter cette collection : grâce à des achats et à des copies, en France et surtout en Italie, ce sont deux cent soixante-dix livres grecs qui sont comptabilisés en 1544, ce qui en fait de loin la plus belle collection de ce type au nord des Alpes. L'héritage biblique n'est pas oublié non plus : Jean de Gaigny, aumônier du roi, se voit confier par celui-ci la mission de visiter les abbayes du royaume afin de repérer des manuscrits intéressants à rapporter à Paris.
 
L'inconstance de François Ier retardant la construction des bâtiments du Collège, prévus à l'emplacement de l'hôtel de Nesle, à Paris, le problème du rangement de tous ces livres commence à se poser. C'est alors que cette bibliothèque savante en formation rencontre un autre projet royal, celui du palais de Fontainebleau : en travaux depuis plus de vingt ans, ce château devient en 1539 la résidence favorite du roi et est conçu comme une sorte de musée où les livres trouvent finalement leur place.
Le déménagement en juin 1544 de la librairie royale de Blois à Fontainebleau est un événement déterminant. Elle est précédée ou rejointe par l'ensemble réuni par Du Chastel pour le Collège et, sans doute, par une bonne partie des collections personnelles du roi (dont la bibliothèque italienne). Cette réunion concorde avec la décision du roi de faire de Fontainebleau une vitrine de son mécénat artistique.
 

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Pour Du Chastel, la confusion de toutes ces bibliothèques peut faire craindre l'enterrement de son projet initial. Il parvient néanmoins à dégager de cet amas la collection destinée au Collège en lui appliquant un programme de reliure lancé dans un atelier installé à Fontainebleau à partir de la fin de l'année 1544. Cette nouvelle série de volumes aux armes de François Ier se distingue par des innovations techniques (dos long sans nerfs apparents, coiffes débordantes) directement inspirées des reliures byzantines. Le maintien de solides plats de bois s'explique par l'usage scolaire que l'on continue à prévoir pour ces ouvrages. Comme pour la bibliothèque italienne quelques années auparavant, l'adoption de techniques « à la grecque » se charge d'un sens symbolique : la France, symbolisée par les armoiries de son roi, devient, grâce à ces reliures aussi somptueuses que durables, le conservatoire des lettres grecques, qui, au terme d'une translatio studii les ayant d'abord fait passer par l'Italie, ont désormais trouvé refuge dans la nouvelle patrie légitime du savoir.
Le projet de construction du Collège sera définitivement abandonné à la mort de Du Chastel, en 1552. La collection grecque restera à Fontainebleau avec l'ensemble de la Bibliothèque royale et rejoindra Paris avec elle à la fin du XVIe siècle, s'établissant alors loin de sa vocation première de rayonnement éducatif au cœur du Quartier latin. Un programme de diffusion de ces textes rares par l'imprimerie, qui avait toujours été consubstantiel du projet du Collège, a malgré tout été réalisé. Pour cela, François Ier nomme à partir de 1539 un imprimeur royal pour le grec, bientôt doté d'un matériel typographique spécifique : Robert Estienne reçoit du graveur parisien Claude Garamont des caractères destinés à composer les éditions princeps des manuscrits grecs « ex bibliotheca regia », donnant de nouveaux signes ostensibles de l'intervention du roi en faveur des lettres savante.
Ainsi, du jeune François d'Angoulême recevant le présent d'un volume aux austères compositions en caractères « grecs du roi », la représentation de la relation du souverain au(x) livre(s) s'impose comme une déclinaison particulièrement pertinente des enjeux et des étapes de la construction de l'image d'ensemble du Protecteur des lettres. D'abord inscrit dans le mouvement général d'hommage et de requête dirigé vers le roi, le livre devient à partir des années 1530 la source quasi exclusive de la mise en scène d'un prince humaniste qui peine à s'imposer par ailleurs, notamment dans les arts visuels.
 
Pour aller plus loin :
1567-2011 : Garamond, site réalisé par le Ministère de la Culture et de la Communication dans le cadre des Célébrations nationales du 450e anniversaire de sa mort.
Websérie de Thomas Sipp, Sacrés caractères : Garamond, par les Films d'ici et France Culture.
Des livres et des rois : la Bibliothèque royale de Blois, catalogue d'exposition (Blois, château royal/ Paris, BN), par Ursula Baurmeister et Marie-Pierre Laffitte, Paris, Bibliothèque nationale, 1992.
 
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