François Ier
BnF

De Chambord à Villers-Cotterêts

Les châteaux enchantés de François Ier
Par Luisa Capodieci

Conquis par les beautés artistiques de la cour milanaise, François Ier ouvre les portes de ses châteaux aux artistes italiens, qui en redessinent l'architecture.

Le projet fantasmagorique de Chambord


En 1515, François d'Angoulême est le roi de France et le vainqueur de Marignan. S'il s'impose maintenant en « glorieux et triomphant second César subjugateur des Helvétiens », comme aime l'appeler sa mère, il a hérité d'une cour qui demeure modeste et d'une couronne qui n'a pas encore retrouvé tout son éclat. Le jeune François veut qu'elle rayonne à travers l'Europe et rêve qu'elle puisse se faire impériale. Il se destine ainsi à devenir un prince idéal, tel que Castiglione est en train de l'imaginer dans Le Livre du courtisan – l'écrivain italien en a d'ailleurs commencé la rédaction avec l'intention de le dédier au souverain français, mais il changera d'avis avant la publication. François Ier est donc bien décidé à être l'un des plus grands mécènes de son temps et à incarner la magnificentia que Castiglione définit, en reprenant les préceptes d'Aristote, comme l'une des principales vertus princières. La grandeur d'un prince se mesure à l'importance des édifices qu'il fait construire, « comme en faisaient aussi les anciens romains ».

Léonard, Chambord et le cosmos

Le « second César » est revenu vainqueur d'Italie, mais il a été conquis par les beautés artistiques de la cour milanaise. Il ouvre alors les portes de ses châteaux aux artistes venant de la péninsule, qui en redessinent progressivement l'architecture. Compas à la main, il participe aux nouveaux projets. À son côté, l'un des hommes les plus réputés d'Italie, Léonard de Vinci. Si l'on ignore quelle a été la véritable contribution de ce dernier aux projets architecturaux du roi, à l'exception du château de Romorantin, il est en revanche certain qu'il fut sollicité en ce sens. Dans les pages de ses carnets figurent plusieurs esquisses d'édifices à plan centré qui ne sont pas sans rapport avec le château de Chambord. Ces croquis montrent des variations autour de la figure de l'octogone et de la croix, qui sont des motifs récurrents dans la tradition architecturale et dans les arts visuels, où ils sont déclinés de plusieurs façons, notamment dans les pavements cosmatesques. Verrocchio les reprend, par exemple à Florence, dans l'église de Saint-Laurent, pour indiquer l'emplacement du tombeau de Cosme de Médicis l'Ancien. Léonard, qui a été son élève, connaît sans doute la signification symbolique de ces figures géométriques d'origine antique, qui ont été utilisées au Moyen Âge pour représenter la relation entre le microcosme et le macrocosme et qui ont été diffusées par les éditions du traité De la nature des choses d'Isidore de Séville.

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Le plan de Chambord, dont Léonard pourrait être l'inventeur, est organisé autour d'un espace central en croix et se développe à partir du nombre quatre. Ce plan centré à quatre tours est inédit dans l'architecture civile construite. Or, les diagrammes cosmiques sont fondés sur le nombre quatre, qui est celui qui régit la vie du monde : les éléments, les saisons, les humeurs, les vents, les points cardinaux, les rapports harmonieux entre les nombres, etc. Les quatre tours circulaires qui cantonnent le plan carré de Chambord sont orientées aux quatre points cardinaux. Un témoignage de l'époque souligne que le château a « quatre portes pour les quatre parties du Monde […] on entre par ces portes dans les salles basses, qui sont aussi au nombre de quatre […]. Aux angles de ces salles se trouvent quatre grandes chambres […]. Il y a en plus quatre chambres dans les quatre tours avec double garde-robe et double étude […]. Même chose à l'étage de dessus, et aussi au troisième étage ».
Il est tentant de rapprocher cette description d'un passage du prologue du Triumphe de Prudence, le premier des quatre traités qui composent le Triumphe des Vertuz, écrit par Jean Thenaud à la demande de Louise de Savoie et offert à François Ier en 1517. Thenaud explique les raisons qui l'ont conduit à articuler son ouvrage en quatre parties : « Et j'ay voulu garder cestuy nombre quaternaire, que les Grecz nomment tetracthin, car le saige Pitagoras, source de toute la haulte philozophie et excellente doctrine, qui dict l'universel estre composé de nombres, et en nombre prefere le quaternaire a toult aultre, disant qu'il surmonte toute puissance, soit elle celeste ou terrestre.
Aussi les theologiens des Hebreux disent que toutes les vertuz, influx, actions, generations, vies et existences corporees viennent et procedent de la premiere quaternité angélique. » Thenaud poursuit en expliquant que les quatre ordres angéliques président aux quatre directions du monde. Il mentionne les quatre fleuves du paradis, qu'il compare aux quatre vertus cardinales, en assimilant le paradis à la France et les vertus aux membres de la famille royale. Il instaure également un miroitement entre le cosmos et le royaume, qui deviendra l'un des thèmes les plus récurrents de la production artistique de la cour des Valois.
L'emplacement du fabuleux escalier à double révolution, au cœur du château de Chambord, est inédit. Cet « escalier prodige » a été comparé à une gigantesque turbine, qui assimile le château à une machine fantasque tournant idéalement sur elle-même. Le plan du donjon semble finalement très proche des diagrammes cosmiques qui illustrent le mouvement circulaire de la machina mundi. La voûte est recouverte d'une constellation de salamandres, d'initiales royales couronnées et de fleurs de lys en bas relief, insérées au sein de compartiments inscrits dans une croix. C'est un hymne à la grandeur du roi, qui se propage, de manière obsessionnelle, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'édifice. On souligne ainsi l'identité entre le « Françoys des Françoys » et le royaume, dont la fleur emblématique est placée sur le point le plus haut du château. En s'épanouissant dans le ciel, elle domine les quatre directions du monde. À cette symbolique impériale répond le symbolisme cosmique imaginé pour l'agencement interne. La circulation labyrinthique entre les appartements du donjon, induite par le célèbre plan à crux gammata qui demeura peut-être dans la seule sphère du rêve architectural, semble indiquer que la fonction symbolique devait l'emporter sur l'aspect pratique. Depuis l'Antiquité, la crux gammata était en rapport avec le Soleil et représentait le mouvement de rotation des cieux. L'idée de faire du palais royal un reflet du ciel n'était donc pas nouvelle. On la retrouve chez plusieurs auteurs, de Vitruve à Blaise de Vigenère, qui explique comment les appartements privés doivent être conçus à l'image du monde élémentaire, céleste et intelligible.

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Le projet fantasmagorique de Chambord est assagi après la captivité espagnole du roi, qui veut oublier et faire oublier au royaume l'un des moments les plus sombres de son histoire. François Ier n'a pas renoncé à son rêve de grandeur, mais il a commencé à rêver ailleurs. S'il poursuit les travaux de réaménagement des châteaux d'Amboise et de Blois, il écourte ses séjours en Val de Loire pour se rapprocher de la capitale. Les années 1527 et 1528 marquent l'ouverture presque simultanée de trois nouveaux chantiers : le Louvre et les châteaux de Fontainebleau et de Madrid (à l'emplacement de l'actuel bois de Boulogne). L'année suivante commence la reconstruction de Villers-Cotterêts. Comme Chambord, chacun de ces châteaux possède un caractère unique et original, aussi bien par rapport à la tradition française que par rapport aux nouveautés venant d'Italie, d'où continuent à affluer les artistes employés par le roi. En 1530, Rosso Fiorentino arrive à Fontainebleau, où Primatice le rejoint l'année suivante, tandis que Girolamo Della Robbia est employé sur le chantier du château de Madrid. Le roi, qui a vraisemblablement participé à la conception de ces nouvelles architectures, ne veut pas construire des palais identiques, mais des demeures où puissent s'opérer l'enchantement du dépaysement et le plaisir de la chasse, de l'amour et du repos.
 
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