François Ier
BnF

François Ier et les lettres

Par Bruno Petey-Girard

Unanimement célébré pour son éloquence, sa mémoire et, bien qu'il ne soit pas savant, pour ses multiples connaissances, la personnalité, les aptitudes et les goûts du roi coïncident pleinement avec les intérêts humanistes.

Éloges et autres portraits idéalisés du roi


L'année 1530 est celle qui donne à la célébration du roi un tour nouveau : elle est en effet marquée par la création longuement attendue par Budé de quatre postes de lecteurs royaux, deux de grec et deux d'hébreu – suivra, au fil du règne, celle d'un poste de mathématiques, puis d'éloquence latine. Même s'il ne fait que répondre aux sollicitations d'humanistes donnant à ce projet une publicité qui appelle une décision, le roi est personnellement célébré comme promoteur de l'étude des trois langues anciennes – hébreu, grec et latin : les éloges, sans proportion avec l'ampleur de la création, pleuvent. Adressés au roi, ils semblent lui renvoyer l'image glorieuse promise par Budé. Inlassablement répétés, ils fixent durablement une représentation complexe et cohérente d'un roi non seulement protecteur des lettrés, mais également ami des lettres voire membre de la communauté qu'elles forment. Humanistes et poètes pour certains désireux de mettre fin à une situation matérielle précaire grâce à un généreux mécène, aristocrates lettrés dont l'otium est consacré à l'écriture, membres des cercles royaux soumis à des titres divers aux jeux complexes de la faveur ou provinciaux sans grands contacts avec la cour, tous tracent un unique portrait idéalisé du roi. Qu'importent des centres d'intérêt divers, des ambitions diverses, qu'importent des degrés d'érudition très différents et d'âpres rivalités : la figure du roi transcende les parcours individuels, les fédère, car elle est leur point d'ancrage aussi bien que la condition de leur pleine réalisation. Le portrait du roi, né de sa personne et de son action autant que des mots qui le dessinent, est fait de subtiles variations sur quelques thèmes soigneusement articulés.
En bonne rhétorique, l'assise des éloges se trouve dans un ensemble de capacités qui sont autant de liens avec l'univers des lettres. Le roi est ainsi unanimement célébré pour une éloquence naturelle qui soutient la définition d'une langue royale, pour sa mémoire et, bien qu'il ne soit pas savant, pour ses multiples connaissances. Sa personnalité, ses aptitudes et ses goûts coïncident avec les intérêts humanistes. En eux se fondent ses actes ; en eux se fonde une disposition à justement juger dont l'éloge est loin d'être neutre : glorifier le (bon) goût du roi et ses choix, tout orientés qu'ils soient par ses familiers humanistes, revient à la fois à justifier la libéralité royale en termes de justice distributive et à célébrer les œuvres commandées et ceux qui les écrivent. Ce qui s'écrit ne se montre quasiment pas, même si en 1534 un bois gravé (unique en son genre) orne l'édition parisienne des Opera poetica de Paolo Belmesseri, médecin proche du pape Clément VII : il donne à voir François Ier couronnant de laurier le front du poète. Plus souvent, le commandement du roi, couvrant de son autorité une page de titre, proclame à la fois l'intérêt qu'y a porté le souverain et la qualité de l'œuvre. Les privilèges royaux, ancêtres du copyright qui protègent les publications, participent de ce mouvement : lorsque Hugues Salel en obtient un pour l'impression des Dix Premiers Livres de l'Iliade, la formulation des patentes royales signale un prince conscient de multiples enjeux. En amont, son commandement de traduction, en aval un traducteur-poète frustré de son labeur par des imprimeurs indélicats et un roi protecteur qui, affirmant ses goûts, veille « à ce que la dignité de l'Autheur ne soit en aucun endroit prophanée : ne aussy le labeur dudict Translateur mal recogneu, au préjudice de l'utilité, richesse, et décoration que nostre langue Françoise reçoit aujourd'huy, par ceste Traduction, de laquelle nous ont ja esté presentez les neufs premiers livres : dont la lecture nous a esté si agreable, et nous a tant delectée que nous desirons singulierement les continuations et parachevement de l'œuvre ».
Il importe peu de savoir si le roi a lui-même dicté cet acte ou si les termes lui en ont été proposés : une fois signées, ces patentes sont paroles d'un prince endossant un rôle que les lettrés attendent de lui et célèbrent en lui.

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