François Ier
BnF

François Ier et les lettres

Par Bruno Petey-Girard

Le souverain donne vie à un italianisme royal et français. Poésies française et néolatine cohabitent avec la poésie italienne que goûte un souverain connu comme poète jusqu'en Italie.

Plaisirs de la cour et enjeux politiques


Certaines publications se présentent explicitement comme écho d'une vie de cour où un prince attirant à lui des humanistes fait toute sa place à la vie de l'esprit ; d'autres mettent en scène une cour où la table du roi occupe une place centrale. Budé l'évoque de manière vivante dans son De Philologia, en 1532. Si les scènes de dédicace qui décorent certains manuscrits à l'initiative des auteurs demeurent souvent fort traditionnelles dans leur composition, la traduction des Troys Premiers Livres de l'histoire de Diodore par Antoine Macault rompt avec un usage de représentation ; le manuscrit de présentation est orné d'une enluminure où l'on voit le traducteur lisant son travail devant le roi attentif, qu'entourent nobles et humanistes ; l'édition imprimée reprend et diffuse cette scène de vie de cour.
Parmi les plaisirs d’une cour ordonnée par son roi, la poésie occupe une place non négligeable. Ici encore, le roi participe au monde des lettres ; il a pu s’essayer à la traduction en prose de l’italien, mais c’est le poète que Clément Marot célèbre : un « Roy qui cherit et practique / Par le haut sens ce noble art poetique ». Des vers royaux circulent sous forme manuscrite ; certains sont imprimés, mis en musique, d’autres sont traduits en latin par le poète de cour Salmon Macrin. Le roi ordonne aussi à Marot d’entreprendre la publication des vers de François Villon. Poésies française et néolatine cohabitent avec la poésie italienne que goûte un souverain connu comme poète jusqu’en Italie. S’il n’a jamais subventionné la publication des vers d’aucun poète français, le roi finance en revanche la publication des Opere toscane de Luigi Alamanni, dont les deux volumes paraissent en 1532 et 1533, ornés en page de titre de la salamandre, de la devise « Nutrisco et estinguo » et dédicacés à un roi célébré pour son goût et sa libéralité.
Le souverain donne vie à un italianisme royal et français. Amoureux des vers de Pétrarque, il en impose la mode à la cour. Goût des vers et enjeux politiques se rejoignent, fût-ce involontairement. En 1533, la découverte par le roi du prétendu tombeau avignonnais de Laure, célébrée par Pétrarque dans son Canzoniere, a tout pour être l'escorte culturelle des ambitions géopolitiques du souverain : François Ier, en ordonnant la restauration du tombeau abandonné et en composant les vers d'une épitaphe de Laure, fait de son royaume le conservatoire d'une culture qui dépasse ses frontières linguistiques et absorbe un fleuron de la culture italienne. On n'en conclura pas hâtivement que François Ier conduit une politique culturelle au sens que le XXe siècle a donné à cette expression ; mais il ne fait aucun doute que ses goûts rejoignent des intérêts politiques auxquels les humanistes sont sensibles. La translatio studii, qui de l'antique Athènes conduit les Muses en France après un séjour italien, se fait aspect de la translatio imperii. Armes et lettres ont partie liée pour un prince qui maîtrise les unes et les autres, qui ne délaisse ni les unes ni les autres. Cette unité, topique de la célébration royale, déjà sensible sous la plume d'Étienne Le Blanc, est pleinement saisie dans la scène de remise de son manuscrit des Antiquités romaines au roi, que Guillaume Du Choul met au propre dans les derniers mois du règne : le roi y est un empereur romain portant un manteau fleurdelysé et tenant le sceptre. Sa représentation dérive du revers d'une médaille gravée par Matteo Dal Nassaro entre 1538 et 1544, qui célèbre un « franciscus primus fr.[ancorum] r.[ex] invictissimus » et offerte à la « virtuti regis invictissimi ». Dans le manuscrit de Du Choul, cette célébration d'un roi victorieux et pacificateur fait place à celle du restaurateur dynamique des lettres : « restitutori bonarvm litterarum ». Héritier de Rome et de son Empire, l'invictissimus est aussi restaurateur des lettres.
 

Une synthèse harmonieuse des armes et des lettres

Si armes et lettres s'unissent dans les discours ou dans de rares représentations visuelles, c'est parce que culture et politique vont de pair. Le mouvement de transfert de savoirs jusqu'alors monopolisés par l'Italie vers la France aussi bien que la valorisation d'un patrimoine culturel national prennent sens parce qu'ils sont politiques. Alors qu'il semble se rêver prince italien, François Ier donne au royaume de France une légitimité culturelle inédite en épousant et stimulant l'action des humanistes. De là l'unité du portrait royal que tracent des plumes bien différentes mais toutes soucieuses d'un même renouveau des lettres, aspect d'une nouvelle gloire du royaume et de son roi.
L'éloge du protecteur et promoteur des lettres, créé par les lettrés, principalement déployé dans des livres dont ils maîtrisent largement les contenus – les représentations visuelles ne lui donnent pas alors une place prépondérante –, accueilli par le roi et rendu possible par ses actes, est étroitement attaché à la valeur prêtée aux lettres. Or, c'est le regard royal qui donne à ces dernières une importance sans précédent : l'attitude de François Ier vis-à-vis des lettres et des lettrés fait de son règne un moment de mutation, incarné en sa personne, qui se fait modèle. Les mouvements d'imitation du prince imposent en effet à tous un regard nouveau sur des domaines jusque-là tenus pour très secondaires par les élites nobiliaires. Peut-être faut-il y voir la raison de l'attention que François Ier a accordée à la traduction française du Livre du courtisan de Castiglione, publié en italien en 1528. Outre que la fiction d'une réunion à la cour d'Urbin en 1507 y annonce une transformation culturelle du royaume de France si François d'Angoulême devient roi, ce manuel du courtisan propose la redéfinition de la noblesse d'épée dans une synthèse harmonieuse des armes et des lettres.
Le portrait d'un prince ami des humanistes et soucieux de la diffusion de la culture lettrée est donc le point d'appui d'un levier aux enjeux considérables. Il en vient à se confondre avec une évolution profonde, soutenue par des goûts royaux qui s'imposent à tous. Évolution où s'accomplissent, fût-ce imparfaitement, nombre des espérances budéennes.
 
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