François Ier
BnF

François Ier et les lettres

Par Bruno Petey-Girard

L'étude des lettres est, pour les humanistes, l'unique moyen de lutter contre le risque toujours présent de régression de l'humanité vers l'animalité. La volonté de diffusion que manifeste François Ier dans ce sens est entièrement nouvelle.

L'idéal d'un humaniste


Lorsqu'il apprend la mort de Louis XII, l'humaniste Guillaume Budé est en train d'achever la rédaction du traité De asse et partibus eius, savant ouvrage qu'il consacre aux monnaies antiques. Il en développe alors les dernières pages et n'y cache pas sa joie de voir François d'Angoulême devenir enfin roi : le nouveau règne ouvre une ère où renaîtront les « bonnes Lettres ». Ces bonæ litteræ recouvrent un idéal encyclopédique et sont le fondement d'un corps social harmonieux ; l'étude des lettres est l'unique moyen de lutter contre le risque toujours présent de régression de l'humanité vers l'animalité.
Les implications d'une telle conception sont d'importance : comme Budé l'écrira plus tard, des lettres « procèdent dans l'image que l'État donne de lui-même convenance, dignité et majesté qui illustrent le nom et la gloire des royaumes et des peuples et recommandent à perpétuité leur mémoire ». Promesse d'harmonie, les lettres sont aussi, pour le présent et l'avenir, promesse de gloire. La protection des lettres, qui redéfinit leur place et celle des lettrés dans le royaume, peut être un acte proprement politique de rupture.
Les dernières pages du De asse sont à la croisée d'une conviction et d'une ambition pour les lettres, d'une conception du pouvoir royal et d'une intuition capitale : le nouveau roi est capable de répondre à un rêve d'humaniste. Les fondements d'un tel espoir ne se laissent que deviner : certains éloges adressés au très jeune François d'Angoulême célèbrent un prince à l'esprit curieux, un soutien des études hébraïques et grecques.
Entre panégyrique et prescription, Budé fait part au roi de ses ambitions et de ses espoirs. Dans le texte connu comme son Institution du prince, deux volets se répondent. La dédicace loue un roi restaurateur des lettres grecques et affirme la confiance de le voir devenir protecteur actif des lettrés. Elle rassemble les enjeux de la politique que Budé propose à son roi de conduire en faveur des lettres : par sa libéralité, le roi peut créer « poëtes et orateurs » comme il crée « contes et ducs ». Allégoriquement, le roi peut protéger des Muses qui concourent à sa gloire : Calliope, Muse de la Poésie épique, dit « choses elegantes pour resjouyr par suavité [i. e. douceur] de langaige leur conducteur et entreteneur », tandis que Clio, Muse de l'Histoire, récite « par hault stile les gestes et merites des royz dignes de loz [i. e. louange] et gloire ». La célébration, inscrite dans l'univers des mots, place la figure royale dans l'espace glorieux du mythe qui seul peut dire l'aura d'un pouvoir royal ressourcé par la culture lettrée qu'il protège. Moyen de devenir pour les lettrés, le mécénat des lettres est le support de l'immortalité du prince qui reconnaît leur valeur. Le texte lui-même souligne les mérites des hommes de lettres et définit une nouvelle aristocratie du savoir. Budé trace ainsi le cadre au sein duquel tout discours à la gloire d'un royal protecteur des lettres prend place, qu'il traduise des attentes ou célèbre une action.

Des armes et des lettres

Les premières années du règne cependant, toutes consacrées à la guerre ou aux tractations diplomatiques, ne gardent que peu de traces de l'intérêt du roi pour les lettres. La publication de correspondances humanistes affirme une ambition royale en faveur des lettres, dit que l'espoir demeure, mais il faut attendre la seconde partie des années 1520 et le retour du roi de son exil madrilène pour qu'il se concrétise et que naisse vraiment le portrait d'un roi protecteur des lettres. Lorsqu'il adresse à François Ier sa traduction des oraisons de Cicéron, vers 1529, Étienne Le Blanc articule la gloire que le souverain s'assure en faisant fleurir les lettres grecques, latines et françaises par sa libéralité à la gloire acquise lors de la « Journée de Marignan ». Dans une perspective qui conjure la défaite de Pavie en l'ignorant, les lettres sont présentées comme un accomplissement glorieux de l'image royale. Flatteuse continuité conforme aux attendus de la rhétorique de l'éloge ? Glorieuse vision du règne par un lettré ? Sans doute, mais qui, offerte au roi qui l'accepte, est significative de l'articulation qu'armes et lettres doivent entretenir pour que la protection des lettres soit un titre de gloire : le prince récemment vaincu ne trouve pas de revanche sur un nouveau terrain ; il acquiert un autre titre de gloire qui ne remplace pas celui de roi guerrier.
En cette seconde partie des années 1520, l'action de François Ier s'affiche en outre comme une rupture avec l'action de son prédécesseur. Lorsque, à partir de 1527, Jacques Colin fait imprimer les traductions d'historiens grecs que Seyssel avait offertes à Louis XII, il a soin de souligner une volonté royale de diffusion « au prouffit et edification de la noblesse et subject de son Royaulme ». C'est un « acte formellement contraire à ung aultre du grand Alexandre » ; et Colin de rappeler les reproches adressés à Aristote par Alexandre le Grand pour avoir fait connaître à d'autres que lui ses doctrines. Deux ans plus tard, cette volonté est mise en regard de celle de Louis XII lorsqu'il avait reçu de Seyssel la traduction française de Xénophon : il semblait alors au roi qu'un tel livre ne devait pas être divulgué, mais « comme chose très rare estre communiquée à Prince seulement ». Plus généreux qu'Alexandre, François est aussi plus généreux que Louis XII. Marot s'exclame : « Voyez l'histoire […] / Qui par tant d'ans vous eust esté celée, / Si le franc Roy ne vous en eust fait part. » Si le regard porté sur la culture lettrée présente une certaine continuité – Louis XII avait également entretenu des lettrés –, la volonté de diffusion que manifeste François Ier est entièrement nouvelle. Le développement de l'imprimerie sous l'impulsion royale doit se lire à l'aune de cette intention. La protection des lettres se fait par la divulgation de leur richesse, et les nombreuses traductions commandées par le roi puis imprimées en constituent un aspect essentiel. En un temps où le manuscrit représente encore un support non négligeable de circulation des textes, les atouts de l'imprimerie en termes de diffusion sont évidents. Mais l'importance accordée à la traduction est aussi un aspect d'une conscience partagée par le roi et nombre d'humanistes : il faut donner au français, langue nationale et royale, les moyens de devenir langue de culture et, par là, langue de pouvoir.
 
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