François Ier
BnF

La tempérante salamandre

Aux origines de la devise de François Ier
Par Mino Gabriele (traduit de l'italien par Jean-Maurice Teurlay)

C'est fort probablement dans l'Hypnerotomachia Poliphili de Francesco Colonna que se trouve la source de l'emploi de la salamandre par les Angoulême.

Le feu de Poliphile


Dans cet éventail de possibilités, le sens originel de la devise et son quid symbolique sous-entendu restent incertains. La solution se cache dans un roman philosophique et amoureux du temps, l'Hypnerotomachia Poliphili de Francesco Colonna, édité à Venise en 1499. On peut y lire des passages en relation étroite avec la devise, qui sont de nature à constituer la source directe de la devise, à en expliquer le sens et à en identifier l'inventeur.
L'œuvre était en effet bien connue à la cour des Angoulême, grâce au franciscain François Demoulins de Rochefort (fin XVIe siècle – 1526), qui fut précepteur du jeune François d'Angoulême, conseiller et confident de sa mère, Louise de Savoie, et de sa sœur, Marguerite. Personnage influent et de culture raffinée, il rédige aux environs de 1510, pour Louise de Savoie, un petit traité sur les vertus cardinales, orné de miniatures réalisées par Guillaume Leroy. Ce manuscrit, particulièrement dans ses illustrations, prouve que François Demoulins s'est inspiré du texte et des hiéroglyphes de Colonna. Demoulins a aussi établi une première version française de l'Hypnerotomachia, que suivront en partie les traductions de Jean Martin, publiée chez Kerver en 1546, et de Béroalde de Verville, publiée chez Guillemot en 1600. Demoulins connaissait donc très bien le Poliphile, et il n'est pas du tout étonnant qu'il s'en soit inspiré pour imaginer et suggérer la devise qui apparaît sur les médailles de François d'Angoulême en 1504. De fait, ces dernières furent justement réalisées alors qu'il était le précepteur du jeune garçon et tenait un rôle de premier plan, à la cour des Angoulême, pour l'invention de motifs hiéroglyphiques et emblématiques, comme le démontre le petit traité écrit pour Louise de Savoie.

Mais retournons aux fragments de Colonna auxquels nous avons fait allusion plus haut. Sans aborder ici la trame complexe et la signification de l'Hypnerotomachia, on se limitera à rappeler brièvement que Poliphile, protagoniste principal et narrateur du roman, symbolise le philosophe et amant qui se dédie à la conquête de l'aimée, Polia, divine figure de la Sagesse. Il s'agit d'un conflit érotique qui voit alterner dans l'âme de Poliphile des états de passion turbulente ou de sereine joie amoureuse préservée de pulsions irrationnelles. Cette alternance est exprimée dans le récit par la métaphore du feu : Poliphile s'en nourrit quand le feu est doux et qu'il lui procure du bonheur, alors qu'il essaie de l'éteindre quand il est violent et destructeur.
Citons quelques passages explicites :

« […] cette même flamme ardente, dans laquelle, pour [Polia], je me nourris si douloureusement, me consumant tout entier dans l'incendie […]. Désormais, je meurs en vivant et, vivant, je ne me sens pas vivre, heureux dans la tristesse, je souffre dans la joie, je me consume dans la flamme et m'en nourris, ma vive flamme redouble et, brûlant comme l'or dans le dur amalgame, je me retrouve glace solide. »
« Donc, à quoi lui sert, quel avantage a l'Amour à faire croître et à alimenter à toute heure une ardeur si douce dans mon misérable cœur déjà dévoré, si [toi, Polia,] tu te montres toujours plus cruelle et glaçante que le gel rigoureux […], plus froide que la salamandre qui éteint le feu à son seul contact […] ? »
« Appâté et captif d'une amoureuse douceur, je ne parvenais pas à résister […] à l'assaut, à l'invasion de ces flammes, de ces pensées excitantes. L'amour se déchaînait en moi avec ses flèches et, toute résistance ayant été vaincue, il me fallait éteindre un incendie si insupportable […]. Hélas, ô Polia divinement engendrée, je considère que mourir pour toi sur l'heure me sera une gloire éternelle. La mort me sera plus tolérable et douce […], car l'âme languissante, serrée de tant de flammes torturantes faisant rage plus cruellement à chaque instant, en est desséchée et brûlée, sans trêve ni pitié. »
« Mais quel est donc ce feu, si les mortels qui meurent en lui avec une douceur extrême s'en nourrissent et en vivent ? »
« […] cette sincère, pure, simple et sublime affection, ce feu d'amour, duquel sans aucun remède je me nourrissais continuellement. »
« À présent mon cœur, envahi d'une douceur secrète, empourpré d'une rosée céleste, ne chancelle plus devant ce feu meurtrier, mais demeure ferme. Il n'y a plus de doute, celle-ci est ma Polia tant désirée, ma déesse tutélaire, le génie de mon cœur. »
« […] le cœur finalement apaisé, dans un feu agréable qui me comblait de tout plaisir, au côté de ma délicieuse, divine Polia. »
Tant par leur contenu que par leur forme, ces fragments (auxquels pourraient venir s'ajouter beaucoup d'autres) entrent clairement en résonance avec le thème exprimé par les médailles dont il a été question plus haut. « Notrisco al buono roistingo el reo », réduit par la suite en « Nutrisco et extinguo », trouve une parfaite correspondance dans « tanto duramente me nutrisco et consumantime ardo », ou encore dans « io me consumo in flamma nutrientime ». De même que « Et mors vita » se retrouve dans « io mi moro vivendo, et vivente non mi sento vita », ou dans « in quello summa con dolcecia morendo se nutriscono et viveno ». Et enfin l'image de la salamandre froide qui, par son contact, éteint le feu.
 
Le sens de la devise devient ainsi compréhensible si l'on prend en compte la signification, certainement connue de Demoulins, que revêt ce feu dans l'Hypnerotomachia elle-même. Il s'agit du double feu d'amour qui envahit Poliphile tout au long de son voyage onirique, durant la bataille psychologique qui l'amènera à atteindre la Sagesse / Polia. Le roman, en effet, dissimule, sous l'allégorie érotique, un parcours philosophique d'inspiration néoplatonicienne, qui conduit Poliphile à connaître l'amour « pur », au travers des rencontres de Vénus Pandemia (amour profane) et de Vénus Urania (amour sacré). Mais le périple psychique est éprouvant, car, dans le songe de Poliphile, le corps endormi désire rappeler à soi l'âme amoureuse qui s'envole, cherchant à la faire revenir des hauteurs de son détachement visionnaire vers les basses pulsions et les passions charnelles. Ce rapport contrasté entre le corps et l'esprit est scandé par l'oscillation entre maladie d'amour (aegritudo amoris) et bonheur, entre obscurité douloureuse et joyeuse lumière vitale, entre feu qui détruit et feu qui entretient, entre mort et vie. La persistance symbolique de ce balancement est rendue possible par la capacité continuelle à maintenir les deux réalités, sensible et spirituelle, dans un constant équilibre tempérant. Cette mesure rythmée par le motto « Festina tarde » (« Hâte-toi lentement »), remarquable modération entre deux opposés, garantit la mise en œuvre virtuose des qualités de l'âme : imaginative, morale, philosophique et spéculative.
Il apparaît ainsi que Demoulins a considéré le jeune François d'Angoulême comme un nouveau Poliphile : un amant sincère de la Sagesse / Polia, but intellectuel et spirituel vers lequel tendre et qui doit être à la fin rejoint, comme il convient à un jeune noble. Mais, familier du texte de Colonna et conscient des joies et des douleurs que devrait affronter dans une quête de ce genre l'âme du jeune François, Demoulins a, semble-t-il, voulu le mettre en garde et l'éduquer avec la devise de la salamandre, l'invitant à se nourrir au doux feu de l'amour de la Sagesse et à refréner ses appétits enflammés, irrationnels et vains, indignes d'un prince. Semblable oxymore qui déclare éteindre ce dont on se nourrit et mourir en vivant (et vice versa) ne peut être considéré autrement que comme une subtile et fine variante du « Festina tarde » poliphilien, un enseignement digne d'un futur souverain capable de gouverner en pratiquant l'aurea medietas, c'est-à-dire la tempérance de la salamandre.
Le Poliphile sur Gallica
 Francesco Colonna (1433?-1527), Hypnerotomachia Poliphili, Aldo Manuzio pour Leonardo Grassi (Venezia), 1499.
 Discours du songe de Poliphile, déduisant comme Amour le combat à l'occasion de Polia..., traduction de Jean Martin publiée chez Kerver (Paris) en 1546.
 Le Tableau des riches inventions couvertes du voile des feintes amoureuses qui sont représentées dans le Songe de Poliphile, desvoilées des ombres du songe et subtilement exposées par Béroalde, traduction de Béroalde de Verville publiée chez Guillemot (Paris) en 1600.
 
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