François Ier
BnF

La tempérante salamandre

Aux origines de la devise de François Ier
Par Mino Gabriele (traduit de l'italien par Jean-Maurice Teurlay)

La salamandre est un emblème familial dont François Ier hérite de son grand-père, Jean d'Angoulême.

Les interprétations du XVIe siècle


En 1461, à l'occasion du banquet de fiançailles de Marie d'Orléans et Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu, un poète anonyme compose un ensemble de courtes pièces destinées aux convives. Jean d'Angoulême se voit adresser ces vers :
« Seigneur humain, doulx et prudent,
Père de paix et d'union
Qui estaignez tout feu ardent
De noise et de division,
Je vous foys cy oblacion
D'ung salmendre qui estaint
Le feu par operation
Naturelle quant à luy. »
Il s'agit de la première mention relevée de la salamandre en lien avec la famille d'Angoulême. L'animal était-il déjà alors l'image emblématique du comte Jean ? Rien ne le dit, mais il est en revanche certain que son fils Charles le conserve, sans pour autant lui attacher de légende ou motto, élément qui n'apparaît qu'avec le petit-fils de Jean, François d'Angoulême, futur François Ier.
Cette association d'une salamandre au milieu de flammes, accompagnée des mots « Notrisco al buono stingo el reo » (« Je me nourris du bon feu et éteins le mauvais ») est bien connue. On la découvre pour la première fois en 1504, sur une médaille de François d'Angoulême, alors âgé de 10 ans. Sur un côté se trouve le profil du jeune prince, avec l'inscription « francois.duc.de.valois.comte.dangolesme.av.x.an.d(e).s(on). ea(ge) » ; sur l'autre, la salamandre dans les flammes, avec le motto « NOTRISCO.AL-BUONO.STINGO.ELREO.MCCCCCIIII ». Une autre médaille, plus petite, présente sur l'avers le même profil et la titulature en latin « FRAN.DUX.VALESIE.COM.ENGO-LESMEN », tandis que sur le revers se trouve la représentation d'une salamandre semblable à la précédente, avec le motto « ET.MORS.VITA » (« La mort est vie »).
Plutôt que d'examiner ces deux seules médailles, arrêtons-nous sur l'animal, sur le motto et sur quelques interprétations de l'époque. L'interrogation principale concerne la signification de la devise, c'est-à-dire la relation entre l'image et le motto, qui en caractérise le sens et le symbolisme.

Des références antiques dont la clarté se perd

 
La salamandre, selon une tradition continue commençant avec les observations de la nature d'Aristote (Histoire des animaux, V, 19, 552 b) et se perpétuant avec Pline (Histoire naturelle, X, 188-189), Élien (De la nature des animaux, II, 31) et Isidore (Étymologies, XII, 4, 36), est capable de vivre dans le feu et de l'éteindre. Cette croyance est reprise au Moyen Âge dans les bestiaires moralisés et les allégories de la poésie amoureuse. Le motto connaît diverses variantes : « Nutrisco et extinguo », « Nutrior extinguo », ou encore « Vivifico extingo ». Claude Paradin, dans ses Devises héroïques (1557), l'écrit « Nudrisco il buono, et spengo il reo ».

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Gabriele Simeoni, qui se rendit à la cour de François Ier, observe dans ses Sententiose imprese (1560) : « François dernier et premier, tu as vraiment sans cesse éteint le mal et nourri le bien. » Paolo Giovio, dans le Dialogo dell'imprese militari e amorose (1556), rapporte quant à lui :
« François Ier, comme l'y engageait son jeune âge, changea la fierté des entreprises de guerre en douceur et gaieté amoureuses. Pour signifier qu'il brûlait de ces passions et qu'elles lui plaisaient au point d'oser revendiquer s'en nourrir, il portait la salamandre – qui, alors qu'elle est au milieu des flammes, ne se consume pas –, avec le motto italien « Mi nutrisco ». Une qualité propre de cet animal est en effet de répandre l'humeur froide de son corps sur les braises, d'où vient qu'il ne craint pas la force du feu mais plutôt le tempère et l'éteint. Et il fut bien vrai que ce généreux et très humain roi ne resta jamais sans amour, se révélant très ardent et très libéral connaisseur d'hommes vertueux et, comme la salamandre, d'âme indomptée contre la fortune dans toutes les péripéties militaires ; et cette invention vint de sa très noble intelligence. »
Dans un sonnet de la Délie de Maurice Scève (1544), on trouve aussi une lecture amoureuse d'inspiration pétrarquiste du « serpent royal » qui vit dans les flammes et s'en nourrit. Simeoni propose par ailleurs des informations plus précises dans un manuscrit autographe de 1556. Après une séquence de louange de François Ier et de sa royale libéralité, on peut lire :
« Et finablement s'il a esté prudent et sage contre la bonne fortune et [si] Charles Cinquième […] confessera de n'avoir jamais rencontré ni un plus sage, ni plus brave, ni plus louable Prince que le Roy Françoys, par quoy il pouvoit raisonnablement user de la Salamandre en sa Devise avec le dicton de « Nutrisco et extinguo », voulant montrer qu'il estoit nay (non obstant quelque autre interprétation qu'on lui baille) pour nourrir la vertu et esteindre le vice, tout ainsy que la Salamandre avec l'humidité de son corps esteint le feu, ou tellement le modère qu'elle se nourrit en icelui. »

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Par la suite, dans les Commentaria symbolica d'Antonio Ricciardi (1591), le premier et monumental répertoire symbolique, demeuré insurpassé, on trouve : « La salamandre reposant dans les flammes, symbole du roi de France François, signifie que le roi détruit les méchants et nourrit les bons. » En 1653, Filippo Picinelli, dans la première édition du Mondo simbolico, rapporte toujours que François Ier, avec sa salamandre et le motto « Nodrisco et estinguo », voulait faire entendre qu'il était « favorable aux bons et destructeur des méchants ». Et dans la tardive Description historique des château, bourg et forest de Fontainebleau, de Pierre Guilbert (1731), on lit encore : « "Nutrisco et extinguo" : "Je m'y nourris et je l'éteins" ; qui peut signifier qu'il a été ferme et constant dans l'adversité, et que son courage est enfin resté victorieux. »
Il apparaît donc clairement que les interprétations de la devise, qui se succèdent au XVIe siècle comme par la suite, ne concordent pas entre elles. Le témoignage de Simeoni rapporté plus haut (« non obstant quelque autre interprétation qu'on lui baille ») était déjà significatif. « Les commentaires des recueils des devises du XVIe siècle, confirme Anne-Marie Lecoq, sont incomplets et confus. Par la suite, le sens de l'emblème s'est même perdu tout à fait. » La lecture de la devise a varié entre diverses nuances conceptuelles, tendant à célébrer la noblesse d'âme du souverain selon différentes acceptions (allusions à sa capacité à se nourrir des vertus et à éteindre les vices, à s'alimenter d'amour, à rechercher la paix et la justice et non leurs contraires, ou à rester invaincu, ferme et intègre dans les difficultés).
 
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