Fiche de lecture : Seuls demeurent de René Char
Albert Camus , 1943.
© Archives Éditions Gallimard
Seuls demeurent de René Char

Nom de l’auteur : Char
Prénom : René
Titre du manuscrit : Seuls demeurent
Avis n° 1 à n° 2
Lecteur : Camus
Écrire à : Mme Maud le Sidoine Pons Céreste Basses-Alpes

Je suis mauvais juge. Cette esthétique m’irrite toujours parce que j’y vois le talent sans ses fruits. S’il y a des fruits, c’est d’une greffe extérieure. Et quand même, ils sont souvent aigres. Je vois bien ce que cet art a de séduisant et de « réussi ». Mais il me semble que j’aperçois aussi bien ses manques et ses trous. Cela comble et irrite à la fois, plait et déçoit – comme une grande inspiration qui s’exerce sur de petits sujets. Du talent, un grand talent, et pas d’oeuvre. En fait, dans son recueil, Char s’éloigne nettement du surréalisme quant à l’inspiration (le poème « Calendrier » est une déclaration de rupture). Mais il en garde l’esthétique et les tics. Et ce qu’on peut dire de ses premières oeuvres et du surréalisme en général s’applique quand même à son recueil. Si le surréalisme est émouvant, c’est dans ce qu’il a entrepris, non dans ce qu’il a réussi. On peut l’admirer, pour des raisons philosophiques, comme une course à l’impossible – mais très rarement pour des raisons esthétiques. C’est un levain, ce n’est pas le pain. Ce qu’il y a de curieux dans le recueil de Char c’est qu’il garde le langage d’une conviction qu’il n’a plus. Il y a dans ses poèmes (et dans son art poétique, à la fin) un retour ardent à l’homme, à l’amour, au « pain naïf ». Et ce qu’il y a maintenant d’émouvant dans son recueil, c’est justement ce par quoi il se sépare de l’esthétique qui l’inspire. Autrement dit, on reconnaît dans beaucoup de pages la chance d’une oeuvre (et d’une belle oeuvre). Mais elle n’a pas trouvé encore son langage (sauf à quelques moments : L’Absent, [Louis] Curel de [la] Sorgue et Le Visage nuptial)
Au reste, même de ce point de vue la publication est intéressante. C’est au fond l’un des signes d’une évolution qui arrachera pour finir un langage clair à la poésie de l’entre-deux-guerres. Il me semble bien que Seuls demeurent est en fait une oeuvre de transition à la fois pour Char et pour le poème moderne. Mais je suis mauvais juge.

A. Camus

Il est long le chemin qui mène René Char à Gallimard. Premier refus en 1933, après que Jean Paulhan a remis, le 15 mars, une fiche de lecture très défavorable à l’égard du manuscrit du Marteau sans maître déposé dix jours plus tôt : il n’y verra qu’une suite de poèmes, d’images et de phrases surréalistes, sans grande nécessité : « des surprises qui ne vont pas très loin ». Char est lié depuis 1929 au groupe surréaliste, proche de Breton et Eluard. Le 18 février 1940, Char fait une nouvelle tentative auprès de l’éditeur, en lui proposant Les Loyaux Adversaires, premier état de Seuls demeurent . Même réserve de Paulhan… et deuxième refus signifié à l’auteur, qui sera alors persuadé « qu’il possède dans cette maison de solides inimitiés » (à Maurice Blanchard, 19 juillet 1943). La troisième tentative sera la bonne, avec l’envoi d’un nouvel état de Seuls demeurent , tandis que Char est engagé dans la résistance militaire dans les Basses-Alpes.
Albert Camus livre à cette occasion l’une de ses premières, sinon la première, fiche de lecture à la NRF, entrant au comité de lecture en novembre 1943. Elle est le prélude de la grande fraternité qui unira les deux hommes.
 
 

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