Lettre à Claude Gallimard
Raymond Queneau, 1946.
Lettre autographe signée
© Archives Éditions Gallimard
26 août [1946]
Mon cher Claude
Merci de votre carte de Val-André. Je vous suppose rentré à Paris et Gaston parti à son tour. Mes vacances sont arrivées à leur terme. Je m’en aperçois tout à coup, et si cela ne détruit rien dans la bonne marche de la maison, je pense encore les poursuivre un peu jusque dans les premiers jours de septembre. J’attends Jean-Marie ici après sa colonie de vacances. Voulezvous en faire part à Gaston ? Et qu’il me dise franchement si ma présence est utile.
J’ai terminé
Exercice de styles et je vous donnerai le manuscrit en septembre. Cela fera un petit livre de 150 pages que je vois dans la collection Blanche tout simplement (sans préface, ni commentaires, ni etc.) Il avait été question avec Picasso d’en faire une édition de luxe mais je ne sais pas si cela tient. J’en doute. Je vais sans doute voir Picasso ces jours-ci. Quant à Chêne et chien je pense à une édition augmentée de « pièces justificatives » et de photos documentaires (genre Nadja). Ceci pour une édition seulement (reliée ?) en attendant que je puisse réunir mes poèmes. De ceux-ci je pourrai vous donner un recueil au début de 47 (pour « Une oeuvre, un portrait » ?)
Il me manque toujours les pages 193 à 240 de Hegel arrêté à la page 448. Pouvez- vous me faire envoyer cela ici ?
Et pourrait-on me verser mes deux chèques d’août à mon compte 7206 Crédit du Nord comme on l’a fait en juillet. Merci.
A-t-on mis
L’Écume des jours en fabrication ? Ce serait une justice à rendre à Vian. Et après son Vercoquin ne pourrait-on mettre en train le Trubert pour la bonne marche de « La Plume au vent ». Comment va le papier ? J’ai vu dans les Lettres une intervention d’Hirsch ; sa prudence était extrême et il devait avoir chaud ce jour-là. Je me suis mis à Gueule de pierre III, j’y travaille mais lentement et j’aimerais l’avoir mis en train avant mon retour à Paris.
Mes hommages à Simone. Bien amicalement

Queneau


Raymond Queneau évoque ici deux publications qui marqueront l’une et l’autre cette seconde moitié de siècle, quoique de façon différée pour la seconde : ses propres Exercices de style d’une part (avril 1947), qui assoiront sa notoriété, et L’Écume des jours de son ami Boris Vian, d’autre part, rencontré en 1945 par l’intermédiaire de Jean Rostand. Queneau sera l’éditeur du premier roman de Vian, Vercoquin et le plancton, paru en janvier 1947 chez Gallimard dans sa collection « La Plume au vent ». Paulhan s’était lui-même prononcé en faveur de la publication de ce titre. Bien que recalé au prix de la Pléiade en 1946 (contre Jean Grosjean, candidat de Malraux et Paulhan) mais soutenu par Jean-Paul Sartre qui en publie des extraits dans Les Temps modernes, le deuxième roman de Vian, L’Écume des jours, paraît dans la collection «Blanche» le 20 mars 1947. Dans la lettre qui accompagnait son contrat signé pour ce livre en octobre 1946, Vian écrivait à Gaston Gallimard : « Je vous signale accessoirement que le texte même de ces contrats n’est pas très marrant et vous suggère à toutes fins utiles l’introduction, en marge, de petits dessins coloriés pour lesquels il me serait possible de vous faire un forfait avantageux. » Les lettres d’alors de l’auteur à son éditeur sont écrites de cette encre familière et potache ; ainsi, le 17 mai 1948 : « Je te remercie vigoureusement des sous que tu m’as envoyés et je n’oublierai pas ton nom dans mes prières annuelles. Que la paix du Seigneur règne dans ta maison et tâche de ne pas trop faire la foire avec monsieur Hirsch, parce que l’heure est au sérieux et au travail dans la liberté et la sagesse. »
Mais les romans de Vian ne trouvent pas leur public ; Gaston Gallimard en est déçu, qui lui permet en mars 1947 de publier L’Automne à Pékin aux Éditions du Scorpion – où il publiera plusieurs autres romans sous le nom de Vernon Sullivan, tout comme Queneau sous celui de Sally Mara – et refuse en décembre 1949 Le Ciel crevé. C’en est fini de l’histoire éditoriale de Vian chez Gallimard… ou presque. L’éditeur Jean-Jacques Pauvert achète les droits de l’ouvrage à Gallimard en mai 1963 (contre la cession des Manifestes du surréalisme pour la collection « Idées »). La redécouverte de Vian sera l’un des phénomènes éditoriaux marquant des années 1968.
De son échec au prix de la Pléiade, Vian a tiré ce poème : « Nous étions partis z-équipollents / Hélas ! tu m’as pourfendu et cuit, Paulhan. / Victime des pets d’un Marcel à relents / j’ai-zété battu par l’Abbée Grosjean / Qui m’a consolé, c’est Jacques Lemarchand / Mais mon chagrin, je le garde en le remâchant / Je pleure tout le temps / Que n’eau, Que n’eau. […] » (« J’ai pas gagné… »)
 
 

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