BnF
La guerre de 14-18

Un été comme les autres ?
par Antoine Prost


 
La guerre de 1914 a saisi l’Europe par surprise. Jusqu’à la dernière semaine de juillet, beaucoup pensaient que la crise ouverte par l’attentat de Sarajevo se réglerait pacifiquement. L’opinion était consciente de la possibilité d’une guerre mais elle ne s’en inquiétait guère. Cet été, commencé comme les autres, se termine donc de façon abrupte et prématurée, par un saut dans l’inconnu : l’entrée dans une guerre dont personne n’imagine ce qu’elle sera.

Un été ordinaire

L'entrée en guerre de 1914 est très différente de celle de 1939. En 1939, l'Europe sentait venir la guerre depuis un an au moins et le fait de la déclarer ne marque d'ailleurs qu'une rupture partielle : la drôle de guerre prolonge l'avant-guerre.
Rien de tel en 1914. L’attentat de Sarajevo, le 28 juin, a été considéré comme un fait divers qui n’aurait guère de conséquences. Il faut attendre l’extrême fin du mois de juillet pour que l’opinion prenne la mesure de la crise. Le dimanche 26, le refus par l’Autriche de la réponse pourtant conciliante de la Serbie à l’ultimatum qu’elle lui avait adressé fait brusquement monter les enjeux. La Grande-Bretagne propose une conférence internationale, que l’Allemagne rejette. Le 28, l’Autriche déclare la guerre à la Serbie et la Russie commence sa mobilisation. Le dimanche 2 août, la France mobilise. En une semaine, l’Europe a basculé dans la guerre. La rupture est soudaine autant que brutale.
 


 

 

L’été 1914 s’annonçait, en effet, comme un été ordinaire, semblable à ceux qui l’avaient précédé. La vie continuait, avec ses travaux et ses jours. Les paysans faisaient la moisson après les foins sans se douter qu’une guerre menaçait.
Dans de nombreux villages français, quand le tocsin sonna la mobilisation, les hommes accoururent avec des seaux pensant qu’ils étaient appelés pour éteindre un incendie. Les usines tournaient comme d’habitude, sans programmes d’armement particuliers. Dans les classes supérieures de la société, qui bénéficiaient de vacances, les uns avaient pris leurs quartiers d’été à la campagne, d’autres faisaient leur cure dans une station thermale, éventuellement à l’étranger. René Cassin revient ainsi en hâte à Paris le 30 juillet, de Suisse, où sa compagne faisait une cure.
D’autres encore étaient à la plage, sur la Côte d’Azur, en Bretagne ou ailleurs, à Ostende par exemple, comme Stefan Zweig, qui nous les décrit :


Les gens heureux de leurs congés étaient allongés sur la plage sous leurs tentes bariolées ou se baignaient ; les enfants lâchaient des cerfs-volants ; devant les cafés, les jeunes gens dansaient sur la digue.Toutes les nations imaginables se trouvaient rassemblées en paix, on entendait beaucoup parler allemand1.

Les journaux avaient bien suivi les péripéties de la crise et leurs manchettes s’étaient faites plus menaçantes au fur et à mesure que les jours passaient. Mais on n’y prêtait guère attention.

On voyait s’assombrir les visages des gens qui achetaient les journaux, mais ce n’était jamais que pour quelques minutes. Après tout, nous connaissions depuis des années ces conflits diplomatiques ; ils s’étaient heureusement toujours apaisés à temps, avant que cela ne devînt sérieux. Pourquoi pas cette fois encore ? Une demi-heure après, on voyait déjà les mêmes personnes s’ébrouer de nouveau joyeusement et barboter dans l’eau2.



 
L’opinion ne s’inquiétait guère. Les gens du peuple lisaient peu, et moins encore en cette période de gros travaux ; les hebdomadaires ou bihebdomadaires qu’ils lisaient surtout leur apportaient les nouvelles avec un retard rassurant. Quant au public informé, pourquoi se serait-il alarmé ?
L’empereur Guillaume II n’était-il pas parti sur son yacht pour une croisière dans la Baltique comme il avait l’habitude de le faire chaque année ? En France s’ouvrait une actualité autrement passionnante : le procès de Mme Caillaux, la femme du leader radical, naguère président du Conseil et ministre des Finances. Elle comparaissait le 20 juillet devant la cour d’assises, pour avoir revolverisé le directeur du Figaro, qui publiait des lettres à son futur mari de nature à le discréditer et à la déshonorer. Elle fut acquittée le 30, alors que la crise diplomatique approchait de son dénouement.

Des signes annonciateurs

Pour nous, qui connaissons la suite de la guerre industrielle qui débute et l’hécatombe sinistre qui ouvre le tragique XXe siècle, cette sérénité tient de l’aveuglement. Les signes annonciateurs d’un conflit ne manquaient pas. La crise d’Agadir, ouverte en 1911 par l’Allemagne pour s’opposer au passage du Maroc sous influence française, s’était dénouée diplomatiquement, grâce à Caillaux précisément et au soutien du Royaume-Uni, mais il s’en était fallu de peu que les canons n’entrent en action. Dans les Balkans, on s’était battu pour de bon en 1912 et 1913.
Au même moment, les Allemands avaient augmenté les effectifs de leur armée permanente et, en réponse, la France avait maintenu sous les drapeaux les soldats qui, ayant achevé leurs deux ans, auraient dû être libérés en 1913 ; puis elle avait adopté en 1913 une loi portant de deux à trois ans la durée du service militaire. Cette loi avait été au centre des élections législatives d’avril-mai 1914 et la majorité semblait s’être prononcée en faveur de son retrait. Mais le débat avait bel et bien tourné autour de l’éventualité d’une guerre avec l’Allemagne. Si elle n’avait pas fait partie du champ des possibles proches, il eût été absurde d’entretenir plus de 800 000 hommes prêts à entrer en campagne.



 
Les opposants aux trois ans ne niaient d’ailleurs pas la possibilité d’une guerre, ni sa conséquence, la nécessité de la défense nationale ; ils contestaient la conception de celle-ci. Les socialistes, hostiles à l’armée trop souvent utilisée contre les grévistes, préconisaient l’organisation de milices populaires, comme Jaurès l’avait proposé en 1910 dans L’Armée nouvelle. Les syndicalistes, de leur côté, envisageaient une grève générale pour empêcher la guerre si jamais elle se déclarait. Des deux côtés, l’on jugeait bien la guerre possible puisqu’on discutait des moyens de l’éviter.
Certains même l’envisageaient positivement. On connaît l’ouvrage de Friedrich von Bernhardi en Allemagne – un immense succès de librairie – et la célèbre enquête d’Agathon en France. Il serait certainement abusif de tirer des conclusions générales de ces livres, mais ils attestent l’existence d’un courant qui voyait des aspects positifs à la guerre et parfois même la déclarait salutaire, voire nécessaire.

Enfin, les raisons que les historiens donnent aujourd’hui au déclenchement de la guerre n’échappaient pas aux contemporains. L’affrontement des impérialismes se déroulait au grand jour et les rentiers français qui achetaient des emprunts russes savaient qu’ils serviraient à construire des lignes de chemin de fer stratégiques. Les chefs d’État s’abstenaient certes de brandir la menace d’une guerre à tout propos, comme Hitler le ferait plus tard. Mais on connaissait les visées de chacun et la difficulté de les concilier. On savait la frustration de l’Allemagne d’avoir été réduite à la portion congrue dans le grand découpage de l’Afrique entre les empires coloniaux, le désir des Russes de contrôler les détroits et d’accéder librement à la Méditerranée, les soucis de l’empereur d’Autriche devant les nationalismes slaves qui secouaient son empire, comme la volonté britannique de conserver son hégémonie sur les mers, et le souhait français de recouvrer l’Alsace-Lorraine. Mais les contemporains ne tiraient pas de ces conflits récurrents l’idée que la guerre était inévitable. Ce qui nous étonne aujourd’hui, un siècle plus tard, c’est n’est pas que la guerre ait éclaté, car nous l’expliquons assez bien, mais que, sauf exceptions, elle ait pris par surprise les contemporains.

 

Les raisons d'une sérénité paradoxale

Cette surprise de la fin du mois de juillet et la sérénité paradoxale de l’été qui précède, un été comme les autres, inopinément interrompu, s’expliquent par plusieurs raisons.
Elle a d’abord été en partie créée par les Empires centraux, qui ont avancé masqués, pour prendre leurs adversaires par surprise. Quand il embarque pour sa croisière estivale habituelle, Guillaume II a déjà arrêté la ligne dont l’Allemagne ne va pas dévier : les entretiens des 5 et 6 juillet, à Postdam, avec son allié autrichien ont conclu qu’il fallait que l’Autriche  exploite l’assassinat de Sarajevo pour régler son compte définitivement à la Serbie en lui adressant un ultimatum qu’aucun État souverain ne pourrait accepter, et ceci au risque d’une guerre régionale.
La quinzaine suivante est consacrée à lever l’opposition initiale du premier ministre hongrois et à préparer l’ultimatum dans le secret des chancelleries. Le président de la République et le président du Conseil français avaient annoncé depuis longtemps leur visite à Saint-Pétersbourg du 20 au 23 juillet. Le gouvernement autrichien voulait éviter que Russes et Français ne se concertent sur les conseils à donner aux Serbes ; il décida donc d’attendre que Poincaré et Viviani eussent repris le croiseur qui les ramenait en France pour remettre l’ultimatum à la Serbie ; en effet, avec la radio d’alors, un vaisseau en mer était pratiquement injoignable. Les Autrichiens ont même repoussé d’une heure la remise de l’ultimatum, parce qu’à Saint-Pétersbourg les manifestations de départ avaient pris du retard. L’opinion n’avait donc pas de raison de s’alarmer d’une politique qu’elle ignorait largement.

 

En second lieu, les contemporains sous-estimaient les enjeux. L'alerte des guerres balkaniques de 1912 et 1913 n'avait guère été prise au sérieux : on n'imaginait pas que ce qui s'était passé dans cette région mal connue, sous-développée et probablement analphabète puisse se reproduire dans la partie la plus civilisée du continent. Les conflits précédents s'étaient réglés pacifiquement par la voie diplomatique, et il eut été inconvenant de prendre au pied de la lettre les revendications des uns ou des autres. En France, la revanche n'était plus à l'ordre du jour. Certes, l'on continuait à rêver d'un retour de l'Alsace-Lorraine à la patrie, c'était même parfois un lieu commun de rhétorique électorale, mais, sauf dans quelques milieux précis, la Ligue des patriotes, l'Action française, ou des irrédentistes alsaciens comme Hansi, on n'envisageait pas d'engager une guerre dans ce but. Les manuels de l'école primaire de la Belle Époque ne sont plus ceux de 1872 ou des années boulangistes ; ils espèrent que des négociations internationales pourront un jour faire évoluer le statut des provinces perdues3.

 

Si la guerre s’inscrivait mal dans l’horizon d’attente des sociétés, c’est aussi qu’elle n’appartenait plus que marginalement à leur champ d’expérience. "Ce siècle se chauffait complaisamment au soleil de ses réussites et ne considérait la fin d’une décennie que comme le prélude à une autre meilleure encore », résume Stefan Zweig. L'Europe occidentale vivait en paix depuis plus de quarante ans ; elle avait enregistré des progrès constants ; la pauvreté avait diminué et le confort augmenté. « Les travailleurs ont une existence plus facile et plus large. Ils ont un salaire plus élevé ; ils se nourrissent et se vêtent mieux ; ils ont une part toujours croissante de rémunération dans les bénéfices d'une entreprise », affirmait une dictée de certificat d'études 4. « Par le travail, par la dignité de la vie, par l'épargne, le plus humble travailleur peut arriver a la plus haute fortune ; par l'intelligence et par le talent, les fils du paysan et de l'ouvrier peuvent aspirer aux plus hauts gradés de l'armée, aux plus éminentes charges de l'État. C'est là la véritable égalité." Comment penser que ce progrès dont on était fier puisse déboucher sur une catastrophe ?
Peu de personnes avaient une expérience vécue de la guerre. En près d’un demi-siècle, le souvenir de 1870 s’était estompé. Sur ce point, la différence est frappante avec 1938-1939, où les débats autour de Munich font surgir des images encore brûlantes du champ de bataille, portées par des hommes qui y étaient. En 1914, les témoins de la guerre précédente sont rares, et ses représentations courantes hésitent entre le siège et la charge de cavalerie : Paris encerclé, ou les cavaliers de Reichshoffen avec l’image d’Épinal d’une guerre allante, faite de bravoure – gallantry pour les Anglais – où la balle mortelle frappe toujours en plein cœur au grand soleil de la bataille. La guerre imaginée est bien éloignée de ce que sera la guerre réelle. Les hommes politiques n’auraient d’ailleurs sans doute pas pris le risque d’une guerre générale s’ils avaient imaginé à quel massacre industriel elle conduirait.
Il reste une dernière hypothèse explicative : la confiance des populations dans leurs gouvernements. Stefan Zweig la propose, parlant de "foi naïve et enfantine" :

Alors, le peuple se fiait encore sans réserve à ses autorités ; personne en Autriche n'aurait osé risquer cette pensée que l'empereur François-Joseph, le père de la patrie universellement vénéré, aurait dans sa quatre-vingt-quatrième année appelé son peuple au combat sans y être absolument contraint, qu'il aurait exigé le sanglant sacrifice sans que des adversaires méchants, perfides, criminels eussent menacé la paix de l'empire5.


C'est beaucoup s'avancer. En France en tout cas, l'antiparlementarisme était trop répandu pour qu'on puisse suivre Zweig. En revanche, il touche juste sur un point : la légitimité de l'État à dire l'intérêt national. Cette confiance est accordée non pas aux hommes, mais à l'institution étatique, à sa capacité à connaître les situations et à en mesurer les enjeux, à définir les meilleures solutions. Du coup, le calme dont font preuve les dirigeants rassure ; on espère qu'ils trouveront une issue, et s'ils n'y parviennent pas, c'est que les autres l'ont refusée : ils portent la responsabilité de la guerre qui vient. La confiance envers ses propres dirigeants conduit à la diabolisation de l'adversaire.
La guerre apparaît ainsi comme une sorte de catastrophe naturelle que personne n'a voulue. Toutes les nations sont surprises qu'elle éclate et chacune est persuadée ne faire que se défendre. C'est ainsi d'ailleurs que la présente une historiographie contemporaine soucieuse de ne pas ranimer des querelles qui ont empoisonné l'entre-deux-guerres : une catastrophe dont tous sont victimes et nul n'est vraiment responsable… Cette vision politiquement correcte d'aujourd'hui n'est pas très satisfaisante du point de vue historique, mais elle rejoint paradoxalement le bel été brisé de 1914.
1 Stefan Zweig, Le Monde d’hier, Paris, Belfond, 1993 (1re éd. Stockholm, 1944), p. 260.
2 Ibid., p. 261.
3 Voir Jacques et Mona Ozouf, « Le thème du patriotisme dans les manuels primaires », Le Mouvement social, n° 49, octobre-décembre 1964, p. 5-31.
4 Donnée à Pithiviers-Ville, le 12 juillet 1894 (Bulletin de l’enseignement primaire du Loiret).
5 Stefan Zweig, op. cit., p. 267.
© Bibliothèque nationale de France / Ministère de la Défense DMPA, 2014
Tous droits de reproduction interdits

haut de page