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La guerre de 14-18

L'Europe à la veille de la guerre
Par Serge Berstein

À la veille de la Première Guerre mondiale, l’Europe apparaît comme le centre de gravité du monde, son pôle dominant dans tous les domaines. Toutefois, ce constat appelle deux réserves. D’une part, il n’est valable que pour le nord-ouest du continent, car l’Europe est zone de forts contrastes, et, d’autre part, les rivalités et les tensions multiples qui l’affectent constituent pour elle des causes de fragilité incontestables.

L'Europe centre de gravité du monde

Le constat d’une domination planétaire de l’Europe repose sur les atouts et la puissance de sa zone nord-occidentale, c’est-à-dire fondamentalement sur trois pays, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France, auxquels il faut ajouter les Pays-Bas et la Belgique.
Cette domination s’explique par le dynamisme démographique du continent, dont la population a plus que doublé au cours du XIXe siècle et représente 27 % de la population mondiale, en dépit de l’émigration de 50 millions d’Européens outre-mer, où ils ont implanté la civilisation européenne. Mais elle s’explique aussi par la prééminence du Vieux Continent dans les domaines intellectuel, scientifique et technique, marquée par un véritable monopole européen lors de l’attribution des prix Nobel.

 

 
Cette excellence se retrouve en matière d’applications pratiques : l’Europe multiplie les inventions dans tous les domaines, qu’il s’agisse de la transformation de l’énergie hydraulique en électricité et de son transport, de la télégraphie sans fil, du cinématographe, du moteur à explosion et des débuts de l’automobile et de l’aviation. Ce dynamisme donne naissance à une puissance industrielle édifiée depuis la fin du XIXe siècle et sans cesse nourrie d’innovations, si bien que l’Europe occidentale réalise 44 % de la production industrielle mondiale.

L’Europe du Nord-Ouest au faîte de sa puissance

La manifestation la plus spectaculaire de l’hégémonie européenne réside dans la suprématie économique et financière dont dispose l’Europe du Nord-Ouest au début du XXe siècle. Elle représente 55 % du commerce mondial à une époque où les États-Unis n’en assurent que 11 %. L’économie de la planète s’organise autour d’elle : elle importe des matières premières de faible valeur marchande et exporte des produits manufacturés qui lui procurent de fructueux profits ; elle monopolise le transit et la redistribution des produits sur le marché mondial et ce sont les bourses européennes, surtout celle de Londres, qui fixent le cours des différents produits. Le système monétaire mondial repose sur la valeur or de la livre sterling (Gold Standard) et des grandes monnaies européennes. La City de Londres apparaît ainsi comme le centre de gravité de l’économie de la planète. Enfin, la puissance financière de l’Europe lui permet de placer des capitaux dans l’économie ou les emprunts publics de nombreux pays. En 1914, les investissements extérieurs britanniques s’élèvent à 93 milliards de francs-or et le tiers de la fortune mobilière française est placé à l’étranger. Au total, les trois grands États européens riches de capitaux (Royaume-Uni, France, Allemagne) disposent des neuf dixièmes des investissements internationaux, s’assurant ainsi une fructueuse rente résultant des intérêts et des dividendes retirés de ces placements.

 
Cette écrasante prépondérance économique et financière est génératrice de puissance politique. Les placements de capitaux à l’étranger permettent aux États de l’Europe du Nord-Ouest de contrôler la mise en valeur des pays neufs et d’y obtenir des concessions douanières, des commandes industrielles et une influence politique. La France se crée ainsi des zones d’influence au Moyen-Orient, en Amérique latine, en Russie ou en Afrique, l’Angleterre fait de même dans son empire et en Amérique, pendant que l’Allemagne se tourne vers l’Empire ottoman. Parallèlement, le grand mouvement d’expansion hors d’Europe entamé dans le dernier quart du XIXe siècle aboutit en 1914 à la constitution de vastes empires coloniaux, soumettant au pouvoir direct des États européens une grande partie du globe, en Afrique, en Asie, en Océanie.

Ce partage du monde s’opère pour l’essentiel au profit du Royaume-Uni, dont l’Empire s’étend sur 30 millions de kilomètres carrés et rassemble 400 millions d’habitants. Possédant le second empire colonial du monde, la France vient loin derrière avec 10 millions de kilomètres carrés regroupant 48 millions d’habitants. Tard venues dans cette « course au clocher », l’Allemagne et l’Italie doivent se contenter d’acquisitions plus modestes, mais en ressentent une immense frustration.
L’Allemagne réussit cependant à mettre sous sa coupe quelques territoires en Afrique occidentale, en Afrique orientale et dans les îles du Pacifique, et l’Italie, après avoir subi un humiliant échec en tentant de conquérir l’Éthiopie et avoir dû s’incliner devant l’instauration d’un protectorat français sur la Tunisie, doit se contenter d’imposer sa loi en Libye. Il n’est pas jusqu’aux petits États européens comme la Belgique ou les Pays-Bas qui ne possèdent leurs territoires coloniaux, la première en Afrique centrale autour du bassin du Congo, les seconds en Asie dans les Indes néerlandaises (l’Indonésie d’aujourd’hui).

Contrastes et fragilités européennes

Cette situation dominante du Nord-Ouest européen contraste avec l’archaïsme économique et social de la partie orientale et méridionale du continent, qui demeure largement à l’écart de l’essor économique et financier comme de la puissance politique qui en résulte.

Maintien d'archaïsmes économiques et sociaux

Domaine de sociétés majoritairement rurales et très hiérarchisées, éloignée des grands courants commerciaux, elle n’a connu qu’avec beaucoup de retard, et grâce aux investissements des pays occidentaux, une industrialisation qui ne concerne qu’une faible partie de la population. Sans doute existe-t-il des nuances entre les diverses parties de cette Europe du retard économique. La Catalogne espagnole, l’Italie du Nord, la Bohême, partie intégrante de l’empire d’Autriche-Hongrie, comme la partie occidentale de celui-ci, la Cisleithanie, connaissent en 1914 un incontestable démarrage industriel en raison des investissements de capitaux en provenance de l’Europe du Nord-Ouest. Mais le Portugal, la Grèce, une grande partie des Balkans et la Russie demeurent assez largement figés dans leurs structures du XIXe siècle, même si dans ce dernier cas les souscriptions massives des épargnants français aux emprunts russes ont permis de développer un réseau ferroviaire et de jeter les bases d’une industrie qui n’en est toutefois qu’à ses débuts au moment où se déclenche la guerre.

Persistance des régimes autoritaires

Hétérogène sur le plan économique et social, l’Europe l’est aussi politiquement. La France, le Royaume-Uni, la Belgique, les Pays-Bas possèdent des régimes de démocratie libérale, fondés sur la reconnaissance des libertés fondamentales et sur des systèmes parlementaires dans lesquels les représentants élus de la nation déterminent la composition du gouvernement et la politique qu’il conduit. Mais au sud du continent, le pouvoir est aux mains d’oligarchies, en dépit de l’adoption assez largement formelle des pratiques constitutionnelles des pays occidentaux, qui ne peuvent réellement fonctionner compte tenu de la faiblesse numérique de la population alphabétisée et réellement informée des enjeux politiques. Enfin, à l’est du continent dominent les régimes autoritaires, et de plus en plus autoritaires à mesure que l’on va vers l’est. L’Empire allemand, disposant d’une population fortement éduquée et politiquement structurée, a certes instauré la démocratie politique avec un Reichstag élu au suffrage universel et même la démocratie sociale grâce à une législation protectrice de la population qui est la plus avancée d’Europe, mais le pouvoir exécutif est totalement placé sous l’autorité du Kaiser. Tous les efforts des partis avancés, sociaux-démocrates et libéraux, pour instaurer la responsabilité du gouvernement devant le Reichstag sont demeurés vains. La situation est à peu près identique en Autriche. Sans doute le suffrage universel a-t-il été instauré en Cisleithanie en 1906, cependant que la partie hongroise de l’Empire (la Transleithanie) conservait un parlementarisme aristocratique. Mais dans les deux fractions de l’Empire, l’essentiel du pouvoir et en particulier les affaires militaires et diplomatiques demeurent aux mains de l’empereur François-Joseph. Enfin, dans la lointaine Russie, où les tsars ont imposé une autocratie sans faille, la création, après la révolution de 1905, d’une assemblée élue, la Douma, n’est qu’un trompe-l'œil qui dissimule le régime le plus oppressif du continent. 

 
En outre, l’équilibre de la partie centrale et orientale du continent a été fortement déstabilisé par le vaste remodelage qu’a entraîné depuis le XIXe siècle le mouvement des nationalités, issu de la volonté des populations partageant la même langue et une culture commune de se constituer en États indépendants. Ce mouvement a débouché sur la constitution en Allemagne et en Italie de grands États à partir du rassemblement de principautés jusque-là séparées. Mais il a également provoqué la dislocation de la partie européenne du vaste Empire ottoman, dont l’effondrement a donné naissance à de multiples et nouveaux États-nations, Grèce, Serbie, Roumanie, Bulgarie, Albanie… à l’issue d’une série de conflits au cours desquels les grands États européens ont précipité le recul de la présence turque sur le continent. Mais au début du XXe siècle, ces mêmes aspirations nationales menacent la cohésion du vieil empire d’Autriche. Construction historique élaborée au cours des siècles, celui-ci est un ensemble multinational regroupant autour des populations germaniques, majoritaires en Autriche, des Hongrois et de nombreuses populations slaves qui exigent à leur tour la reconnaissance de leurs droits nationaux. L’empereur François-Joseph a dû, dès 1867, donner satisfaction aux revendications autonomistes de la minorité hongroise. Celle-ci dispose désormais d’un statut de large autonomie au sein d’un empire « dualiste », l’Autriche-Hongrie. Mais il se heurte alors au désir d’indépendance de ses populations slaves, encouragées par la Russie, indépendance qui signifierait la désintégration de l’Empire austro-hongrois. 

Rivalités et heurts des nationalismes européens

En ce début du XXe siècle, le mouvement des nationalités qui a profondément remodelé le visage de l’Europe se mue en une exaltation de chaque nation par des minorités actives qui rêvent d’assurer par la conquête territoriale ou coloniale la grandeur de leur pays au détriment des autres : la revendication nationale laisse place au nationalisme.

Montée des nationalismes

Le pangermanisme en Allemagne – qui rêve de rassembler dans le Reich toutes les populations de langue allemande et d’accroître l’assise coloniale de celui-ci –, le nationalisme irrédentiste en Italie – qui entend élargir les frontières du jeune État et acquérir des territoires outre-mer –, le « jingoïsme » – forme de nationalisme exclusif décidé à assurer, fût-ce par la guerre, la prépondérance mondiale de l’Angleterre –, le nationalisme français – qui rêve d’un pouvoir fort balayant la République parlementaire et capable de préparer la revanche de la défaite de 1870 et de la perte de l’Alsace-Lorraine – constituent autant d’éléments de pression sur les opinions publiques et les gouvernements.
Le heurt des nationalismes multiplie les contentieux de toute nature entre pays européens. La longue rivalité franco-anglaise dans la conquête coloniale provoque en 1898 la crise de Fachoda entre les deux pays qui entendent assurer leur présence sur le Haut-Nil. Elle se double de conflits entre la France et l’Italie, qui s’affrontent pour l’établissement d’un protectorat sur la Tunisie, cependant que la confrontation franco-allemande pour la mainmise sur le Maroc au début du XXe siècle rouvre la plaie jamais totalement refermée de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par le Reich. Parallèlement, le remarquable dynamisme économique allemand, contrastant avec un relatif essoufflement de l’économie britannique, lui permet de conquérir des parts de marché aux dépens du Royaume-Uni et entretient de ce fait un courant germanophobe en Angleterre. Les tensions germano-britanniques vont encore s’accroître avec la décision de l’empereur Guillaume II de créer une puissante marine qui compromet la volonté britannique de conserver la maîtrise des mers, garantie de la sécurité du pays et instrument privilégié de sa prépondérance économique.
Dans les Balkans se donne libre cours l’affrontement austro-russe pour la mainmise sur les nouveaux États issus du démantèlement de l’Empire ottoman, synonyme d’accès à la mer Égée pour le tsar, champ d’expansion possible pour l’empereur, qui, du fait de la constitution de l’Empire allemand, se voit fermer toute possibilité d’influence au nord. Et surtout l’hostilité austro-russe se nourrit de la politique du tsar, qui s’appuie sur le panslavisme pour se poser en protecteur des États slaves et épauler la petite Serbie indépendante. Celle-ci rêve de constituer un État « yougoslave » dont elle serait le noyau et qui engloberait les populations de Slaves du Sud (Croates, Slovènes, Bosniaques…) incluses dans la double monarchie austro-hongroise, menacée d’éclatement en cas de réalisation de ce projet.

Or ces multiples rivalités mettent à diverses reprises l’Europe au seuil d’une guerre continentale dans les premières années du XXe siècle. C’est ainsi qu’en 1905, puis en 1911 se produisent deux crises franco-allemandes à propos du Maroc, les deux pays ne parvenant que de justesse à éviter l’affrontement armé. En 1908-1909, l’Autriche, qui vient d’annexer la province slave de Bosnie-Herzégovine, est au bord d’un conflit armé avec la Serbie et sa protectrice, la Russie. En 1912 et 1913 se produisent deux guerres balkaniques opposant, la première, les nouveaux États des Balkans à la Turquie, la seconde, ces États entre eux pour le partage des dépouilles et la fixation des frontières. Chaque fois, le risque de conflagration générale n’a été écarté que par la volonté des grandes puissances de l’Europe du Nord-Ouest de ne pas se lancer dans une aventure aux conséquences imprévisibles.

Toutefois, la menace persistante d’un conflit pousse ces États à demander à leurs états-majors de préparer des plans de campagne et à se chercher des alliés pour le cas où la guerre se déclencherait. En 1893 se conclut ainsi l’improbable alliance entre la France républicaine et le tsar Alexandre III, autocrate de toutes les Russies, alliance qu’a facilitée la souscription par la France des emprunts russes. Elle est complétée par la conclusion en 1904 de l’« Entente cordiale » entre la France et le Royaume-Uni (liquidation du contentieux entre les deux pays plus que véritable alliance formelle) et par un document du même ordre signé en 1907 entre l’Angleterre et la Russie. Face à cette « Triple-Entente », l’Allemagne rassemble autour d’elle une « Triple-Alliance » ou « Triplice » comprenant l’Autriche-Hongrie et l’Italie. Désormais, chacun des deux camps mutualise les ambitions et les craintes de ses membres, multipliant les risques d’une conflagration susceptible d’entraîner tout le continent dans la tourmente.
L’Europe est devenue un tonneau de poudre que la moindre étincelle peut faire exploser. C’est dans les Balkans, avec l’assassinat par un étudiant bosniaque de l’archiduc héritier d’Autriche, François-Ferdinand, à Sarajevo, le 28 juin 1914, qu’elle se produit, déclenchant l’engrenage qui va aboutir à la Grande Guerre et mettre fin, à l’issue de quatre ans de combats sanglants et de huit millions de morts, à la position prépondérante de l’Europe dans le monde.

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