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La guerre de 14-18

Avant 1914 : la guerre inimaginable
Par John Horne

 
Pourquoi avant 1914 avait-on si peu compris le caractère d’une guerre européenne future malgré une série de conflits prémonitoires, en Afrique du Sud (1899-1902), en Mandchourie (1904-1905) et dans les Balkans (1912-1913) ?  La puissance du feu, les tranchées ou les cuirassés en mer coulés par des mines et des torpilles sont des choses vues et aperçues. Quels sont les paradigmes, alors, de cette incompréhension ?

Les paradigmes de l'incompréhension

Qui dit "paradigme" dit "imaginaire" et même "modèle". Les présupposés intellectuels, les valeurs sociales, les logiques politico-institutionnelles et le poids du passé forment des moules dans lesquels coule l’expérience du présent pour en livrer des projections de l’avenir. Quand le futur ne diverge que lentement du présent, les ajustements se font de façon progressive. Tel ne fut pas le cas en août 1914. Ces vastes armées qui se lancent en invasions mutuelles à l’ouest, à l’est et en Serbie dans une saignée imprévue, et qui découvrent une guerre de siège au niveau d’un continent, changent la donne. L’automne 1914 marque le moment où la guerre à l’échelle de l’homme du XIXe siècle bascule dans la guerre à l’échelle de la machine du XXe siècle.
C’est à l’aune de cette rupture que l’on peut comprendre les appréciations à la fois justes et erronées que font les contemporains au sujet des "petites" guerres qui annoncent – et cachent – la "grande". Car les paradigmes s’inscrivent dans la continuité – c’est-à-dire, ici, dans la continuité d’un passé dominé par l’époque révolutionnaire puis napoléonienne et par les guerres de l’unification italienne et allemande du milieu du XIXe siècle. Les paradigmes de la guerre sont formés aussi par un présent conçu en fonction de ce passé, dans lequel le service militaire universel, rendu possible par la politisation des masses à la suite de la Révolution française, permet d’envisager la nation (ou l’empire) en armes et par conséquent des armées composées de millions d’hommes.

 
Les conflits coloniaux, il est vrai, sont pensés dans un autre registre, celui de soldats professionnels qui s’opposent à des "indigènes" largement dépossédés des moyens de résister. Toutefois, même l’armée britannique, dont les campagnes coloniales sont la vocation, envisage une guerre "continentale", thème récurrent dans son histoire. Par ailleurs, les conflits coloniaux renforcent l’idée dominante de la bataille qui est imaginée (sauf en cas de villes ou de forts assiégés) comme un affrontement court et décisif.


 
L’industrialisation de la technologie militaire perturbe ce paradigme. On constate que l’obus à explosif puissant, la mitrailleuse et les fusils à répétition rendent plus difficile l’assaut mené par l’infanterie, moment culminant de la bataille. On débat la thèse du front devenu "inviolable". Mais on cherche des remèdes sans admettre la possibilité que l’avantage militaire puisse pencher de manière décisive vers la défensive. On insiste sur les qualités psychologiques des soldats et sur la valeur du commandement pour remporter la victoire. Le paradigme de la guerre offensive est même renforcé par le fait que les fortifications traditionnelles sont devenues obsolescentes en raison de cette intensification du feu.

À ce paradigme d’ordre militaire s’en ajoutent d’autres, d’ordre politique et culturel. Il y a ceux qui prônent la nécessité de la guerre pour des raisons idéologiques ou culturelles. Des darwiniens sociaux la considèrent souvent (mais pas toujours) comme la mesure de l’évolution humaine dans un monde fait de luttes inévitables. Dans cette perspective, la guerre est un besoin vital pour nations, peuples et races. Le nationalisme culturel et politique fait l’éloge de la guerre pour des raisons similaires. Aux bellicistes s’opposent les "pacifistes", qui dénoncent la guerre comme dysfonctionnelle. Parmi eux se trouvent à peu près les seuls (tel Ivan Bloch, conseiller du tsar Nicolas II, connu en France sous le nom de Jean de Bloch) qui prédisent les réalités d’une guerre européenne future, avec des armées massives enlisées dans une spirale de destruction qui risquerait de détruire les sociétés impliquées. En fait, l’ombre d’une telle guerre hante aussi les états-majors et les gouvernements mais les incite à imaginer un conflit court et décisif comme le seul possible. Sinon, la guerre perdrait de son utilité politique. Car il est accepté que la guerre reste un outil dont on est en droit de se servir pour défendre la souveraineté – et la "survie" – de la nation ou de l’empire. Même pacifistes et socialistes sont souvent d’accord que la guerre, en cas d’autodéfense légitime, serait justifiée. 

Les guerres avant la guerre

Les guerres qui s’échelonnent sur les quinze ans avant 1914 sont interprétées en fonction de ces paradigmes. Les grandes puissances envoient des militaires pour scruter les opérations de près. Des journalistes en tiennent informé le public national et international. Pour certains pays – Grande-Bretagne, Russie, Japon, Italie, Turquie ottomane, les nations balkaniques – il s’agit de choses vécues, ainsi que pour l’Italie lors de sa guerre contre la Turquie ottomane en Libye en 1911-1912.

 
Tout d’abord on comprend que la politisation des masses et les communications modernes font de la guerre un test pour nations et empires, et que le "moral" (tant civil que militaire) en devient un facteur opérant. En Afrique du Sud, les Britanniques découvrent que les Boers, d’origine hollandaise, qu’ils avaient assimilés aux peuples indigènes quant à leur capacité guerrière, sont tout le contraire. Le siège de sujets britanniques à Mafeking provoque une réelle angoisse qui trouve son pendant dans la liesse populaire de Londres quand la ville est libérée en mai 1900 (mafficking devient un néologisme pour un patriotisme délirant). En Mandchourie, les Européens observent à leur grande surprise un Japon tout moderne qui lance une "nation en armes" orientale contre une Russie impériale où la légitimité dynastique est tout sauf garantie, et où l’enlisement dans la guerre contribuera à la révolution de 1905. Mais c’est surtout la première guerre balkanique qui semble annoncer la mobilisation des nations pour la guerre. La presse internationale publie des images de foules agitées et de réservistes en train de quitter enfants et femmes, à Sofia comme à Constantinople (femmes en burqa dans le dernier cas), avant de prendre le train pour le front. Le conflit, il est vrai, porte un double visage – de croisade chrétienne et de lutte nationale – mais c’est le dernier qui prévaut.
Cependant, une fois les opérations engagées, elles livrent, tel un laboratoire, des résultats souvent surprenants et qui se prêtent à diverses interprétations. En Afrique du Sud, les Britanniques rencontrent des forces régulières bien équipées en fusils Mauser et en artillerie de campagne française grâce aux richesses en or de la République du Transvaal – richesses qui ont eu toutes leur part dans les causes du conflit. Contre cette puissance du feu livrée par un ennemi qui se cache dans des tranchées, les Britanniques essuient un échec sanglant à Magersfontein, en décembre 1899, en essayant de prendre par assaut sur une ligne étendue une crête bien défendue. Des tranchées empêchent aussi la libération de villes assiégées. Néanmoins, cette phase de la guerre se termine par l’occupation britannique de l’État libre d’Orange grâce à une supériorité numérique écrasante et à l’adoption de pratiques nouvelles telles que l’attaque en "bonds" (en se cachant par terre) ou le port généralisé du "khaki". Mais ce que combattants britanniques comme observateurs européens en retiennent, c’est la mort à distance dans un veldt en apparence vide et le besoin, par conséquent, de se protéger.

La guerre russo-japonaise tourne autour d’un siège livré à Port-Arthur, base russe en Mandchourie, par des forces terrestres et navales japonaises. Malgré des forces bien plus importantes, l’on retrouve en plus grand le même phénomène de la défense renforcée grâce à des tranchées étendues et de la difficulté pour l’infanterie de monter à l’assaut contre mitrailleuses, artillerie de campagne et artillerie lourde. En l’occurrence, il s’agit de soldats japonais qui se lancent sur les positions défensives russes. Mais pour les mêmes raisons, l’armée russe qui essaie de lever le siège de Port-Arthur est tenue à distance de la ville, qui est obligée de se rendre. En février 1905, Russes et Japonais se battent pendant trois semaines sur un front de 80 kilomètres à Moukden, les uns comme les autres protégés par des tranchées, avant que les Russes ne se retirent. Leur défaite n’est pas décisive et des leçons en sont tirées dans tous les sens.

 
On note les difficultés de l’attaque et les pertes élevées subies par l’infanterie, mais on espère qu’avec un emploi efficace de l’artillerie de campagne, on y arrivera. On loue surtout l’"élan" des soldats japonais. Qu’en serait-il dans une guerre future avec des troupes françaises (ou allemandes) encore plus nourries d’ardeur patriotique ?
De même en octobre-novembre 1912, l’avancée fulgurante de l’armée bulgare en Thrace, théâtre principal de la première guerre balkanique, semble prête à emporter l’armée ottomane avant que cette dernière ne s’enterre dans une ligne de tranchées à Tchataldja, devant Constantinople, ligne qui ne bouge plus. Un journaliste français note son étonnement de voir "cette infanterie [bulgare] se plaquer si vite sur le sol, en face d’une lisière de bois, au-delà de laquelle s’entrevoyaient les zigzags des tranchées turques. Hier, j’étais encore plus surpris de voir ces troupes exactement au même point depuis trente heures que la bataille était engagée".

Toutefois, malgré l’impossibilité de prendre la capitale ottomane, l’offensive bulgare avait enlevé la plus grande partie de la Thrace et obligé la Turquie, sous la pression des grandes puissances, à céder le plus gros de ce qui lui restait comme territoires en Europe.

En parallèle avec la guerre terrestre, la guerre maritime livre ses propres leçons, tout aussi ambiguës. La capacité de la Grande-Bretagne à fournir un effort de guerre à 10 000 kilomètres de distance de l’Afrique du Sud, en mettant l’empire à contribution, anticipe l’effort de l’Entente en 1914-1918. Mais le sort de la flotte russe à Tsushima en mai 1905, quand au bout d’un voyage de 33 000 kilomètres elle est détruite par la flotte japonaise dont l’artillerie est nettement supérieure, signale tout le danger inhérent à la recherche d’une victoire décisive, car cette catastrophe navale oblige l’Empire russe à demander la paix. Par ailleurs, la première guerre balkanique suggère la vulnérabilité de navires de guerre classiques aux mines et aux torpilles. Rien de cela n’empêchera l’Allemagne de rivaliser avec la Grande-Bretagne dans la construction frénétique de cuirassés lourds entre 1906 et 1912. Les mines comme les sous-marins sont conçus pour un rôle défensif, même si l’amirauté britannique se rend compte qu’un blocus naval dans une guerre future sera forcément monté à distance des côtes ennemies à cause de ces engins.
Enfin, les conflits d’avant 1914 révèlent sous des angles nouveaux une autre dimension de la guerre – celle des rapports entre soldats et civils. Depuis la Révolution française la guérilla traditionnelle s’était muée potentiellement en lutte idéologique (nationale, révolutionnaire, contrerévolutionnaire) à l’égard des armées régulières, appelant de la part de celles-ci une violence réciproque. Cette violence potentielle faisait du droit (ou non) des civils à résister à une invasion un enjeu majeur lors des deux congrès sur la paix tenus à La Haye en 1899 et 1907. Bien distinguer combattants de non-combattants, et statuer sur leurs droits réciproques, était une aspiration de tous ceux qui pensaient qu’une guerre entre puissances "civilisées" devait, et pouvait, être conduite de manière civilisée.
À deux reprises, pourtant, l’opinion fut choquée par la violence de militaires contre des civils. D’abord, l’armée britannique, aux prises avec une prolongation du conflit en Afrique du Sud par des forces irrégulières boers dans le Transvaal, établit des "camps de concentration" (déjà expérimentés par l’armée espagnole à Cuba) afin de couper la guérilla de sa base civile. Les mauvaises conditions de vie des civils dans les camps provoquent un tollé aussi bien en Grande-Bretagne que dans le monde.
Ensuite, la deuxième guerre des Balkans, en juillet 1913, prend la forme d’un règlement de comptes entre les anciens alliés de la Ligue balkanique, épisode qui voit non seulement la Bulgarie privée du gros de ses gains en Macédoine au bénéfice de la Grèce et de la Serbie, mais aussi une explosion de violence interethnique. Parmi les pires "atrocités" figurent les massacres de communautés grecques par des soldats bulgares. Mais un rapport international publié en 1914, au moment même où la guerre européenne éclate, conclut que la violence contre les civils avait été générale dans une guerre qui fut "la pire de toutes, guerre de religion, guerre de représailles, guerre de races, guerre de peuple à peuple, d’homme à homme, de frère à frère. C’est à qui, maintenant, va s’acharner à exproprier et à “dénationaliser” son voisin."

Au regard de la Grande Guerre

Les premières expériences de guerre en 1914 sont marquées par les conflits qui ont précédé – en deux sens : les leçons apprises et celles qui ont été oubliées. Comme autant de répétitions partielles, ces guerres prémonitoires avaient expérimenté une guerre générale mais en renforçant les paradigmes existants. Mobilisations générales, départ de réservistes, offensives fulminantes, peur (et réalité) d’une guérilla populaire, atrocités commises contre les civils, tout cela correspond aux leçons et aux images retenues des guerres menées en Afrique du Sud, en Mandchourie et dans les Balkans.
Non moins visibles dans ces conflits, pourtant, sont les signes précurseurs de nouvelles formes de guerre. Mais leur signification est cachée parce qu’ils troublent par trop les paradigmes en vigueur. Ainsi, les pertes élevées résultant de la guerre de mouvement, l’obligation de creuser des tranchées afin de se protéger, l’extrême difficulté pour l’infanterie d’aborder les positions ennemies sous la pluie du feu, l’enlisement dans une nouvelle forme de guerre de siège – tout cela est vu ou pas, minimisé et finalement écarté. De même, la bataille navale de Tsushima montre l’efficacité des cuirassés lourds japonais. Si la vulnérabilité des bâtiments de guerre à des torpilles est bien constatée, on ne commence à combiner celles-ci avec la mobilité du sous-marin que pendant la première guerre balkanique. Le terrible risque que comporte une nouvelle bataille de Trafalgar – tout comme l’impossibilité absolue d’une nouvelle bataille de Waterloo – sont des réalités cachées sous l’horizon d’un proche avenir.

© Bibliothèque nationale de France / Minsitère de la Défense DMPA, 2014
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