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La guerre de 14-18

Les pacifismes avant 1914
Par Rémi Fabre

Il est commode de rassembler sous l’étiquette de "pacifistes" tous ceux qui défendaient la paix et affirmaient leur intention de se mobiliser en cas de crise européenne pour empêcher que la guerre n’éclate, et nous pourrons ainsi, en prenant le mot dans son acception la plus large, examiner successivement les "pacifistes bourgeois" et les "pacifistes du mouvement ouvrier", anarcho-syndicalistes et socialistes.
Les mots "pacifistes" et "pacifisme", qui commençaient à peine à être utilisés depuis le début du XXe siècle, étaient loin en 1914 de faire l’objet d’un consensus et ne renvoyaient pas à une attitude uniforme, à une doctrine cohérente et unifiée.

 

Le pacifisme juridique et bourgeois

C’est d’abord dans le milieu assez élitiste des ligues de paix internationale que le mot "pacifisme" a été forgé, utilisé et revendiqué. On en attribue la paternité au juriste Émile Arnaud, président de la Ligue de la paix et de la liberté, qui l’aurait proposé en 1901 à ses collègues du congrès international de la Paix de Glasgow.
Incontestablement, un des objectifs de cette adoption du terme "pacifisme" par les animateurs des ligues de paix était de se distinguer des "antimilitaristes", des "antipatriotes" et anarchistes, avec qui la presse nationaliste les associait ou les confondait volontiers. Ce "pacifisme" ne doit pas s’entendre dans le sens du refus catégorique de prendre les armes quelles que soient les circonstances. Il s’agit d’un pacifisme juridique qui accepte la légitime défense et envisage la possibilité d’une "guerre du droit" face à la violence injuste. Une des conséquences en était le refus de l’objection de conscience, écartée par exemple par l’association La Paix par le droit dans ses statuts de 1891. L’idée d’objection de conscience est au reste peu présente dans la France d’avant 1914. Certes, on fait référence dans les débats de l’époque au "tolstoïsme", compris comme le refus de toute violence pour des raisons spirituelles et morales, mais on chercherait en vain un groupe pacifiste organisé affirmant vouloir appliquer les idées tolstoïennes. Ce n’était le cas ni de l’association La Paix par le droit, ni de la Société française pour l’arbitrage entre les nations, ni de la Ligue internationale de la paix et de la liberté. Ces associations, qui étaient fortement imbriquées entre elles mais regroupaient à peine quelques milliers de membres, participaient aux congrès de la Paix internationaux qui se tenaient régulièrement, étaient partie prenante des différents réseaux transfrontaliers comme le Bureau international de la paix de Berne, la Fondation Carnegie, qui, depuis 1912, assurait un soutien financier important à la cause de la paix en Europe, et l’Union interparlementaire, installée à Bruxelles depuis 1909. C’est le sénateur radical de la Sarthe Paul d’Estournelles de Constant qui avait fondé en 1903 le groupe parlementaire français de l’arbitrage international, un des plus actifs à l’échelle européenne.

 
Cette question de l’arbitrage avait par ailleurs été discutée en 1899 et 1907 aux deux conférences de la Paix de La Haye où les grandes puissances avaient confronté leurs points de vue sur les conditions de la paix et l’adoption de règles de droit international. Léon Bourgeois, l’ancien président du Conseil radical et théoricien du solidarisme, y avait, avec la collaboration d’Estournelles de Constant (en 1899) et du grand juriste Louis Renault (en 1899 et en 1907), représenté la France. On a pu estimer que les résultats de ces conférences ont été limités, avec un blocage total sur le désarmement et seulement quelques avancées sur des règles de droit dans la guerre. En ce qui concerne la question de l’arbitrage, après la création en 1899 de la Cour internationale de justice de La Haye, à laquelle il était possible à des États de soumettre leurs différends, les débats de 1907 avaient porté sur l’arbitrage obligatoire que la délégation française avait soutenu ; mais la convention finale ne l’avait accepté que dans des cas limités, affirmant en particulier le droit de réserve des États quand leurs intérêts vitaux étaient engagés. Malgré ces résultats décevants, Léon Bourgeois a affirmé sa confiance dans l’avenir de cette grande idée dans Pour la Société des nations, l’ouvrage qu’il a publié en 1910.
Quelle était dans les années qui précèdent la Grande Guerre l’influence de ce pacifisme juridique ? Faible par le nombre et surtout soucieux d’exercer son influence par en haut sur les élites et les décideurs, il n’en était pas moins inséré dans le tissu social et républicain. Il jouissait du soutien de personnalités importantes de la société civile, comme le Pr Charles Richet, prix Nobel de médecine en 1913, et certaines personnalités féministes, telle Jeanne Mélin, se faisaient ses porte-parole.
Il disposait d’une audience certaine au sein de grandes associations comme la Ligue des droits de l’homme, présidée par le socialiste Francis de Pressensé, puis après janvier 1914 par le radical Ferdinand Buisson, également président de la Ligue de l’enseignement. Avec peut-être un relais dans les loges maçonniques du Grand Orient, cette influence s’exerçait jusqu’au sein du Parti radical.

Si Paul d’Estournelles, Ferdinand Buisson et même Léon Bourgeois n’y pesaient que d’un faible poids, il a pu sembler que le parti adoptait clairement un positionnement pacifiste quand le congrès de Pau a porté à sa tête Joseph Caillaux, en octobre 1913. Caillaux était beaucoup plus un pragmatique lié aux milieux d’affaires qu’un militant ou théoricien de la paix par le droit. Mais il incarnait la paix aux yeux de l’opinion du fait du règlement négocié qu’il avait conclu avec l’Allemagne sur la question marocaine en 1911 et de son engagement en 1913 dans la campagne contre la loi de trois ans. On sait toutefois que l’assassinat par sa femme du directeur du Figaro Calmette, en mars 1914, l’a empêché de jouer un rôle politique dans les semaines décisives de l’été 1914.
Pour d’autres raisons, les initiatives de paix menées par les pacifistes juridiques dans les mois qui ont précédé la guerre n’ont eu qu’une portée limitée. La tentative la plus notable a été orchestrée par d’Estournelles de Constant pour rapprocher les parlementaires français et allemands. Après une première conférence tenue à Berne en mai 1913, un comité permanent s’était constitué, présidé côté français par d’Estournelles avec Jaurès comme vice-président. À la dernière réunion commune, tenue à Bâle en juin 1914, 162 parlementaires français étaient représentés et 207 membres du Reichstag.

Au moment de la crise de juillet 1914, les pacifistes juridiques, sans participer aux manifestations populaires, ont cherché à faire entendre leur voix. Par une affiche communiquée à la presse dans la soirée du 28 juillet 1914, La Paix par le droit s’adressait au peuple français pour lui rappeler les conventions de La Haye qui devaient régler par la médiation d’une tierce puissance ou l’arbitrage d’une commission internationale d’enquête le litige austro-serbe. Mais ces "hommes de bonne volonté" pouvaient-ils emporter la conviction en parlant de "textes […] impérieux", censés engager les parlements et gouvernements de manière plus fondamentale que l’alliance franco-russe ? L’initiative a pu paraître un peu dérisoire et de fait elle est tombée à plat. Globalement, malgré tous leurs efforts, les pacifistes juridiques n’avaient d’ailleurs pas réussi à peser dans le débat politique et intellectuel. Quand leurs adversaires nationalistes ne les accusaient pas de collusion avec les sans-patrie, les anarchistes et les Apaches, c’est plutôt avec condescendance et beaucoup de scepticisme que ces rêveurs, ces songe-creux, ces agneaux bêlants, ces disciples de l’abbé de Saint Pierre, étaient présentés. Dans son célèbre pamphlet, L’Argent, suite, où il attaque avec la plus grande virulence Jaurès, Pressensé ou Gustave Hervé, Charles Péguy ne parle que de "tirer la barbichette" à d’Estournelles de Constant. Dans son livre très critique consacré en 1908 au Pacifisme, le professeur à la Sorbonne Émile Faguet concluait pour sa part : "Le pacifisme est donc une illusion d’esprits peu capables de réel, ou de cœurs trop tendres qui ne peuvent pas se soumettre à la réalité".  
Telle était sans doute la vision répandue dans les milieux diplomatiques et dans la bourgeoisie conformiste lectrice du Temps et de La Revue des Deux Mondes, sur qui aurait dû pourtant s’exercer en priorité l’influence de ce "pacifisme bourgeois".

Les "sans-patrie" : hervéistes, syndicalistes-révolutionnaires et anarchistes

À l’inverse des pacifistes juridiques, dont l’action discrète restait largement ignorée du grand public, ceux que l’on pourrait appeler les "anarcho-pacifistes", les têtes brûlées de la CGT ou de la Fédération communiste anarchiste, ces compagnons ouvriers des faubourgs qu’une presse avide de sensationnel assimilait volontiers aux Apaches et aux bandits d’honneur de la « bande à Bonnot », ont été sur le devant de la scène pendant toutes les années qui ont précédé la guerre. Leurs menaces de sabotage de la mobilisation ont été prises très au sérieux par les pouvoirs publics, qui les ont fait surveiller et largement infiltrer par la police et avaient établi dans le célèbre "Carnet B" la liste de tous ceux dont l’arrestation devait avoir lieu en cas de mobilisation générale.
Le pacifisme – un mot qui n’est guère employé chez ces révolutionnaires – n’était pour eux qu’une des dimensions d’un état d’esprit dominé par l’antimilitarisme, un antimilitarisme virulent souvent associé de manière un peu provocatrice à l’"antipatriotisme". Depuis le début du siècle, un autre mot, l’"hervéisme", désignait cet état d’esprit et cette attitude. En 1901, Gustave Hervé, jeune professeur agrégé d’histoire au lycée de Sens, avait écrit dans Le Travailleur socialiste de l’Yonne que, pour célébrer dignement l’anniversaire de la bataille de Wagram, il faudrait solennellement planter le drapeau du régiment dans le fumier.


 
Même si son article s’en prenait moins à la patrie qu’au militarisme napoléonien, l’opinion avait retenu le raccourci du drapeau français dans le fumier, et dans les mois et les années suivantes, le provocateur avait pleinement endossé la casaque de l’« antipatriote », signant de ce pseudonyme les articles qu’il écrivait dans Le Pioupiou de l’Yonne, puis dans La Guerre sociale, le journal d’audience nationale qu’il avait fondé en décembre 1906. Membre turbulent du Parti socialiste unifié, mais proche des milieux anarcho-syndicalistes et anarchistes dont étaient issus plusieurs des animateurs du journal comme Miguel Almereyda ou Victor Méric, Hervé a joué, de 1905 à 1912, le rôle de « général de l’antipatriotisme ». Journaliste de talent, il use volontiers des formules chocs, et n’hésite pas à appeler au sabotage et à l’insurrection, à faire l’éloge de "Mamzelle Cisailles" ou du "Citoyen Browning". Il s’efforce par ailleurs d’organiser à partir de 1909 avec l’appui d’Almereyda, des syndicalistes Merrheim et Yvetot, ou de l’anarchiste Sébastien Faure, une "Organisation de combat" censée préparer l’insurrection, ainsi qu’une "Jeune Garde", équivalent révolutionnaire des Camelots du roi.



Une partie de la célébrité et de la popularité d’Hervé dans les milieux révolutionnaires est venue de ses démêlés administratifs et judiciaires : révoqué de l’enseignement en 1901, puis du barreau en 1908, il a été condamné six fois de 1905 à 1912 pour provocation au meurtre ou à l’insoumission et a passé de 1908 à 1912 l’essentiel de sa vie en prison.
Au-delà de Gustave Hervé, "porte-drapeau" et agitateur de talent, les forces ouvrières les plus ardemment antimilitaristes se rattachaient à la CGT. L’antimilitarisme du syndicalisme ouvrier révolutionnaire n’était pas seulement dû à la menace de guerre européenne qui s’est précisée à partir de 1905. Il s’enracinait dans la dénonciation de l’armée, instrument de lutte des classes utilisé pour briser les grèves, en même temps que machine à abrutir et à humilier les jeunes travailleurs transformés, par la discipline et les vexations quotidiennes des gradés, en bêtes de somme et en traîtres à leur classe. Par des institutions comme le Sou du soldat, par la diffusion du Manuel du soldat, véritable brûlot antimilitariste et antipatriotique rédigé par Georges Yvetot et tiré à 185 000 exemplaires entre 1902 et 1908, les syndicats se sont efforcés de développer leur propagande au sein de l’armée, en s’adressant aux jeunes "pioupious" et en les appelant à l’insubordination.

 
Les animateurs de la CGT ne se sont toutefois pas uniquement centrés sur le rôle intérieur de l’armée, et on peut bien parler chez eux d’un pacifisme qu’il faudrait qualifier de "révolutionnaire" ou d’"insurrectionnel" et qu’ils associaient en général à l’"antipatriotisme", le patriotisme étant présenté par eux comme une duperie destinée à empêcher l’union des prolétaires de tous les pays contre leurs exploiteurs. La volonté de s’opposer à une guerre dans laquelle la France serait engagée est affirmée nettement à partir de 1904 dans tous les congrès de la CGT. Au congrès de Marseille de 1908, l’ordre du jour final rappelle que les travailleurs n’ont pas de patrie et qu’ils doivent répondre à une déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire. Cette position peut être considérée comme une véritable "doctrine". Elle s’est accompagnée d’une forte réactivité aux événements internationaux, meetings de protestation, manifestations et affiches contre la guerre se multipliant au moment des crises marocaines puis des guerres balkaniques. Si le slogan "Guerre à la guerre" devait clairement se concrétiser par la grève générale, en particulier dans les secteurs stratégiques comme les industries d’armement ou les transports ferroviaires, des plans précis de sabotage de la mobilisation, comme ceux de la "brochure rouge" tirée clandestinement à 2 000 exemplaires en 1912, ne semblent avoir été élaborés et diffusés que dans des groupes restreints, aux franges du syndicalisme et de l’anarchisme.
Il faut toutefois souligner que dans les deux ou trois années qui ont précédé la guerre ce pacifisme révolutionnaire et insurrectionnel des antimilitaristes était plutôt en perte de vitesse. Il avait perdu son animateur le plus célèbre puisque, à partir de 1912, Hervé avait pris ses distances avec ses ex-amis anarchistes et s’était rapproché des positions dominantes au sein du Parti socialiste. Approuvant les thèses de L’Armée nouvelle, il s’est associé en 1913 au combat contre la loi de trois ans, et, repoussant désormais les thèses insurrectionnelles, a réclamé la constitution d’un "bloc des gauches" électoral avec les radicaux.
Plus significatif que l’itinéraire individuel d’Hervé est sans doute l’essoufflement que l’on constate dans les effectifs et le dynamisme de la CGT durant les années qui précèdent la guerre. De plus de 680 000 syndiqués en 1911, le nombre des adhérents serait passé à 300 000 en 1914 10. Le 16 décembre 1912, la grève générale de la CGT contre la guerre avait donné des résultats mitigés. Conçue comme une sorte de répétition générale du soulèvement des prolétaires en cas de conflit, elle ne semble avoir été suivie que par 30 000 "chômeurs" à Paris et 50 000 en province. Les manifestations se sont déroulées sans incident notable, et au total, selon la préfecture de Police, la grève "qui avait été annoncée comme devant paralyser complètement la France entière" n’avait "pas donné tous les résultats escomptés". Toutes les études consacrées au syndicalisme révolutionnaire s’accordent à parler pour les années d’avant-guerre de crise ou de malaise et aussi d’une rectification du tir amorcée par certains leaders tels Merrheim, le secrétaire de l’Union des métaux, et Léon Jouhaux, le secrétaire confédéral : il s’agissait, sans abandonner la doctrine d’opposition à la guerre, de se démarquer de la surenchère antimilitariste et insurrectionnelle, et de ramener la CGT à l’"action sociale", l’"action économique".

 

Les pacifismes socialistes et les tentatives de synthèse de Jaurès

À la différence de ce qui se produit pour la CGT, il n’est pas question de parler de recul de l’audience du Parti socialiste et de ses idées pacifistes à la veille de la guerre. Les élections législatives des 26 avril et 10 mai 1914 lui ont permis de remporter un franc succès, que les contemporains ont attribué en grande partie au rôle moteur joué dans la campagne de l’année précédente contre la loi de prolongation à trois ans du service militaire. La photo emblématique où l’on voit Jaurès, coiffé de son chapeau rond, adossé au drapeau rouge et ceint de son écharpe tricolore, haranguer le dimanche 25 mai 1913 au Pré-Saint-Gervais une foule estimée à 150 000 personnes rassemblée contre la loi de trois ans mérite donc bien sa célébrité, car elle correspond à l’un des points culminants de l’audience du grand leader, en même temps qu’à la plus grande manifestation de masse réunie pour défendre la paix avant 1914. On peut y associer une autre image forte, celle du congrès international de Bâle en novembre 1912, où Jaurès, citant le poème de Schiller Le Chant de la cloche, avait sonné le tocsin contre "le monstre qui apparaît à l’horizon".

La figure de Jaurès ne doit cependant pas masquer l’importance et l’influence d’autres personnalités socialistes dans la lutte pour la paix. On pourrait presque dire que l’on trouvait dans le microcosme socialiste toutes les variantes pacifistes d’avant 1914, de l’hervéisme au pacifisme juridique, quelques personnalités de la "droite du parti" comme Marcel Sembat ou Albert Thomas étant membres de La Paix par le droit. Il faut également mentionner les positions de Jules Guesde, introducteur du marxisme et figure historique du socialisme en France : les socialistes devaient donner priorité à la lutte des classes sur le terrain économique par rapport à la lutte pour la paix, et ils devaient rejeter comme une déviation anarchiste le slogan "Grève générale contre la guerre". Derrière le marxisme mécaniste et économiste de Guesde se profilait peut-être le vieux patriotisme jacobin.

Le leader historique du socialisme révolutionnaire le plus influent et le plus impliqué dans la lutte pour la paix n’était donc pas Jules Guesde mais Édouard Vaillant. Jaurès avait conclu avec lui une sorte d’alliance pour diriger le parti et défendre des positions communes dans les congrès nationaux et internationaux. Ancien chef de la Commune, héritier du blanquisme, Vaillant s’est dès le conflit russo-japonais de 1904 prononcé pour une lutte intransigeante contre la guerre, lançant dans un article du 8 février 1904 le slogan "Plutôt l’insurrection que la guerre !" On retrouve cette idée dans les résolutions votées aux congrès de Limoges en 1906 et de Nancy en 1907, qui demandent d’utiliser tous les moyens pour empêcher la guerre, de l’intervention parlementaire à la grève générale ouvrière et à l’insurrection. On sait qu’en 1910 à Copenhague c’est la motion Vaillant – Keir Hardie proposant d’organiser la grève générale dans les industries stratégiques qui a été au centre des débats.
Parmi les autres acteurs importants du Parti socialiste dans la lutte pour la paix, on pourrait encore citer Francis de Pressensé, qui avait dans son interpellation à la Chambre du 26 novembre 1908 provoqué une sorte d’émeute en défendant le "prolétariat conscient et organisé", lequel avait selon lui "raison d’être antimilitariste" et d’en avoir "assez du patriotisme professionnel et du patriotisme d’affaires". Les obsèques de Pressensé, le 22 janvier 1914, ont été pour Jaurès, qui perdait un de ses proches, l’occasion de lancer un vibrant appel destiné à détourner la jeunesse des idées à la mode, la philosophie de l’instinct et de l’action guerrière, et à lui faire comprendre que l’"affirmation de la paix", bien loin de débiliter les courages était le "plus grand des combats".

Il y aurait encore d’autres noms à citer, mais il est légitime dans cette présentation des pacifismes socialistes de donner la primauté à Jaurès, car le leader socialiste n’a pas été simplement un symbole et un orateur hors pair, mais un théoricien et un stratège dans la lutte pour la paix. Il a formulé l’essentiel de sa pensée en 1910 dans L’Armée nouvelle, longue introduction à un projet de loi que l’Assemblée nationale ne prendra jamais en compte. Jaurès y préconise le remplacement de l’armée de caserne dominée par la caste militariste des officiers par une armée démocratique fondée sur des milices et l’exercice périodique de tous les citoyens. Mais il envisage très sérieusement les meilleurs moyens de se battre contre l’armée allemande dans le cas d’une agression venue d’outre-Rhin, acceptant pleinement l’idée de défense nationale. À la formule célèbre du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels, "Les prolétaires n’ont pas de patrie", "boutade hargneuse et étourdie", Jaurès oppose la formule non moins célèbre : "'Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène". Et il va jusqu’à prédire que "la vaine outrance des paradoxes anarchisants ne résisterait pas une minute, un jour de crise, à la force de la pensée ouvrière complète, qui concilie l’Internationale et la Nation".

Si le pacifisme de Jaurès n’a donc rien d’absolu, il trouve dans L’Armée nouvelle, comme dans tous ses discours et interventions de l’époque, des accents d’une rare éloquence pour avertir des dangers d’une grande guerre européenne, dont il a de façon frappante pressenti l’horreur, la dimension cataclysmique. Et il ne manque pas de développer la stratégie que doivent mener les socialistes et les travailleurs de tous les pays pour, selon la formule du congrès de Stuttgart, "maintenir la paix par tous les moyens". Une stratégie qui passe par la combinaison des moyens démocratiques et des moyens révolutionnaires, et par le rassemblement de toutes les forces du camp de la paix, du pacifisme juridique au syndicalisme révolutionnaire.
Jaurès a en effet toujours soutenu les efforts du pacifisme bourgeois en faveur de l’arbitrage et de l’élaboration de règles de droit international et plaidé dans son propre camp pour que le mouvement ouvrier ne "cède pas à la tentation médiocre et vulgaire de railler la Cour de La Haye, mais qu’il s’applique au contraire à la fortifier, qu’il réclame pour elle une activité toujours plus haute et s’exerçant sur tous les litiges".
Mais il a en même temps affirmé la nécessité de prévoir un recours suprême, le soulèvement ouvrier, la grève générale internationale contre la guerre. S’il a fortement critiqué les thèses des sans-patrie, Jaurès les a donc considérés dans cette perspective comme des alliés nécessaires. Il a pris publiquement leur défense à de nombreuses reprises, ce qui a déchaîné contre lui les plus virulentes attaques mais ne l’a pas empêché d’agiter la menace révolutionnaire comme une sorte de garde-fou aux tentations bellicistes. En 1907, au lendemain du congrès de Stuttgart, il écrivait par exemple dans La Dépêche de Toulouse que tous les hommes de paix et de raison devaient "dire aux gouvernants, aux classes et aux groupes dont les convoitises s’exaspèrent jusqu’au conflit : Prenez garde, […] prêtez l’oreille à la menace désespérée de ces hommes qui veulent prévenir la guerre par tous les moyens de raison […] mais qui déclarent que si on les accule, si on veut les contraindre à égorger leurs frères, ils seront jetés à la révolution…"

Été 1914 : des pacifismes impuissants

Jaurès a été impuissant à entraver le déroulement d’un "scénario catastrophe" qu’il avait pourtant anticipé. Même si en 1913 un rassemblement de toutes les forces de paix avait semblé s’esquisser, les divisions persistantes des pacifistes sont une des raisons de leur peu de poids au moment de la crise décisive et brutale de juillet 1914. Arrivant après une impression d’accalmie, elle a pris tout le monde de court. Les quelques manifestations pour défendre la paix n’ont pas embrayé sur le grand soir mythique de la grève générale. La confiance affirmée presque jusqu’au bout par la majorité des pacifistes, y compris Jaurès, dans la volonté de paix du gouvernement français, puis la certitude d’une agression du militarisme allemand et les indignations qu’elle a provoquées ont rendu presque unanime le ralliement à l’Union sacrée, qui aurait probablement été aussi la position de Jaurès, dans le droit fil de L’Armée nouvelle.
A posteriori, on peut se dire que la stratégie de Jaurès consistant, pour parler un peu familièrement, à "effrayer le bourgeois" pour le rendre sage n’avait pas porté tous ses fruits, et qu’au contraire l’amalgame opéré entre antipatriotisme et pacifisme avait contribué à faire considérer à beaucoup comme contraire aux intérêts nationaux un manque de fermeté à l’égard de l’Allemagne, ou une attitude trop critique à l’égard de l’allié russe. Si le peuple français était majoritairement pacifique, le pacifisme, même juridique, tempéré, défensiste, n’avait pas acquis une influence réelle parmi les décideurs et il ne semble pas que le gouvernement français présidé par un socialiste indépendant longtemps proche de Jaurès, René Viviani, ait sérieusement envisagé en juillet 1914 d’utiliser tous les moyens d’arbitrage et de négociations pour résoudre la crise. Un gouvernement Caillaux-Jaurès que les résultats des élections de 1914 auraient pu rendre possible aurait-il inversé le cours de l’histoire ?

L'historien doit s'arrêter au seuil de ces hypothèses contre-factuelles en notant par ailleurs que, même en Angleterre, où les idées pacifistes étaient bien davantage en faveur au sein du gouvernement libéral et où la classe ouvrière n'apparaissait pas comme une menace révolutionnaire et antipatriotique, l'engagement du pays dans la grande guerre européenne n'a pu être évité.

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