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La guerre de 14-18

La IIe Internationale face à la guerre
Par Jean-Louis Robert

 
Bâle, 24 novembre 1912. Ils sont des dizaines de milliers, venus du monde entier, à la manifestation qui clôt le congrès de l’Internationale socialiste. Citant le grand Schiller, Jaurès conclut : "J’appelle les vivants […] je pleure sur les morts […] je briserai les foudres de la guerre qui menacent dans les nuées !" Louis Aragon, dans Les Cloches de Bâle (1934), a donné une magnifique description de la journée.
La menace de la guerre est déjà bien présente au cœur des congrès de l’Internationale. Reconstituée en 1889, la IIe Internationale est devenue une puissance. Ses principales forces (le parti social-démocrate allemand atteint 35 % des suffrages en 1912, le parti socialiste français obtient 100 députés en 1914) paraissent aux portes du pouvoir. Ses grands dirigeants européens, Victor Adler, Karl Kautsky, Jean Jaurès, etc. ont une autorité morale considérable. Mais l’Internationale commence aussi à s’implanter dans le monde entier : des partis socialistes se constituent en Chine, en Iran, en Turquie, en Arménie, en Indonésie, aux Indes… À la veille de la guerre, la IIe Internationale revendique plus de trois millions d’adhérents dans le monde, douze millions d’électeurs, deux cents grands quotidiens.

Une Internationale divisée

Tout n’est pourtant pas si simple ni si beau : des divisions et des faiblesses demeurent, qui vont éclater pendant le terrible été 1914.
D’abord les congrès de l’Internationale ont fait apparaître, avant 1914, des divisions idéologiques. Une aile gauche (Édouard Vaillant, James Keir Hardie) souhaite que l’Internationale propose une action résolue contre toute menace de guerre, qui devrait aller jusqu’à la grève générale. Sans approuver complètement, Jaurès fait pencher la balance dans ce sens : il s’agira d’"empêcher la guerre par tous les moyens qui paraissent les mieux appropriés". Mais l’aile droite de l’Internationale reste sceptique sur une telle action. Elle s’est renforcée à la veille de la guerre, particulièrement en Allemagne, en développant l’idée que les masses ouvrières sont restées imprégnées de nationalisme. Ces divisions ne recoupent que partiellement les divisions nationales. Et si entre socialistes français et allemands des incompréhensions vives se manifestent sur nombre de questions, la confiance reste grande entre eux.
Il y a aussi la faiblesse structurelle. L’Internationale s’est dotée d’un organe de coordination, le Bureau socialiste international (BSI), dont le siège est à Bruxelles et qui est dirigé par le socialiste belge Camille Huysmans. Mais ce bureau ne dispose que de peu de pouvoirs ; c’est plus un lieu d’échanges et de confrontations que de décisions, car celles-ci doivent ressortir des seuls congrès de l’Internationale.
Les succès apparents rencontrés par l’Internationale lors des crises balkaniques, enfin, ont conduit nombre de ses dirigeants à croire que la guerre est devenue évitable par une seule pression des peuples et qu’au fond les gouvernements ne veulent pas d’une guerre qui leur serait néfaste et qui pourrait conduire à des révolutions. C’était méconnaître l’impérialisme, en particulier dans sa dimension économique.
On comprend alors que, pendant toute la période qui court de l’attentat de Sarajevo à l’ultimatum autrichien à la Serbie, l’Internationale ne manifeste aucune – ou presque – inquiétude. On discute surtout du prochain congrès de l’Internationale, prévu à la fin du mois d’août.

 

L’horloge guerrière

Le réveil est brutal, le 23 juillet. Huysmans consulte alors les partis socialistes adhérents et décide le 26 juillet de convoquer une réunion plénière du BSI les 29 et 30 juillet.
Pendant ces jours, la situation internationale ne cesse de se dégrader. Mais l’espoir demeure : le parti allemand, la CGT française n’organisent-ils pas des manifestations pour la paix qui obtiennent un écho certain dans les grandes villes ? Victor Adler, le leader de la puissante social-démocratie autrichienne, est le plus pessimiste, car il constate l’impuissance de son parti à agir sur la crise austro-serbe.
Bruxelles, 29 juillet 1914. Ils sont donc presque tous là, à la Maison du peuple de Bruxelles, Émile Vandervelde, Jean Jaurès, Édouard Vaillant, Jules Guesde, Hugo Haase, James Keir Hardie, Rosa Luxemburg, Ilya Rubanovich, Oddino Morgari, Victor Adler… Seul absent d’importance : Lénine, car la partie bolchevique de la social-démocratie russe n’assiste pas au BSI.

On connaît bien la teneur des débats qui s’ouvrent alors que le processus guerrier se développe avec la déclaration de guerre de  l’Autriche-Hongrie à la Serbie. Les délégués croient toutefois encore possible d’agir sur des gouvernements qui désireraient la paix ; en particulier les socialistes doivent intervenir auprès des gouvernements allemands et français pour qu’ils fassent pression sur leurs alliés autrichiens et russes, qui ne doivent pas mobiliser. Le soir du 29 juillet, un meeting enflammé se tient au Cirque de Bruxelles ; l’assistance est telle qu’elle déborde par milliers sur la rue. L’enthousiasme gagne la foule lorsque Haase, le délégué de la social-démocratie allemande, déclare : "Le prolétariat allemand dit que l’Allemagne ne doit pas intervenir, même si la Russie intervient." Ou quand Jaurès s’écrie : "Nous ne connaissons qu’un traité, le traité qui nous lie à la race humaine !" Mais le public, majoritairement belge, est aussi sensible à cette déclaration du grand socialiste français : "Le gouvernement français veut la paix !" Après le meeting, au chant de L’Internationale et aux cris d’"À bas la guerre", une manifestation parcourt les rues de Bruxelles. Le meeting est décrit – avec quelques erreurs – par Roger Martin du Gard dans Les Thibault, 7e partie, L’Été 1914, Paris, Gallimard, 1936.
Le lendemain, 30 juillet, le BSI appelle les prolétaires "à poursuivre et intensifier leurs démonstrations contre la guerre […]", mais l’idée d’une grève générale internationale est abandonnée. Le congrès de l’Internationale est avancé au 9 août.

Cependant l’horloge guerrière tourne plus vite que le temps de l’Internationale. À peine revenus dans leurs pays, les délégués apprennent la mobilisation générale de la Russie. De derniers appels à manifester sont lancés, mais il n’est plus temps et les foules ne sont plus au rendez-vous. Avec l’assassinat de Jaurès le 31 juillet vient le temps des désastres.
L’Internationale n’avait ni su ni pu mobiliser les masses ouvrières dans une action contre la guerre. Mais début août, le pire était à venir.
Avec le déclenchement du conflit, la grande majorité des partis socialistes allait se rallier à la défense nationale et à la participation aux gouvernements "bourgeois". Le vote des crédits de guerre en est le signe le plus fort. Sans doute les partis socialistes ne sombrent-ils pas dans le discours chauvin, mais la "guerre à la guerre" paraît bien abandonnée.
 

L’Internationale syndicale

Nous devons évoquer aussi l’Internationale syndicale, fondée en 1901, devenue également une puissance mondiale avec ses huit millions d’adhérents à la veille de la guerre, et néanmoins tout aussi fragile et divisée que l’Internationale socialiste. Elle connut les mêmes espoirs et les mêmes illusions. À vrai dire, l’Internationale syndicale, conforme à ses traditions, était encore plus faiblement organisée et dirigée que l’Internationale socialiste. Elle ne disposait que d’un simple secrétariat qui n’eut aucune activité sérieuse pendant l’été 1914, et la création d’une Fédération syndicale internationale était restée un vœu pieux. C’est un hasard, la tenue du congrès des syndicats belges, qui fit que Karl Legien, le secrétaire de la centrale syndicale allemande, et Léon Jouhaux, le secrétaire de la CGT, se rencontrèrent quelques minutes dans un café le 27 juillet…
La teneur de cet entretien reste bien incertaine. Legien annonça-t-il que les syndicats allemands n’avaient aucune possibilité de mobilisation – ce que dit Jouhaux plus tard – ou, au contraire, qu’ils étaient prêts à répondre à un appel à lutter contre la guerre ? Toujours est-il que ce n’était pas en quelques minutes, au coin d’une table de café, que pouvaient se prendre des décisions d’action internationale. Comme leurs camarades socialistes, la grande majorité des syndicalistes des pays belligérants ne pouvait plus reprendre les paroles célèbres de L’Internationale !

Seuls, dans les pays belligérants, le parti bolchevique russe (et dans une moindre mesure les autres partis socialistes russes) et le parti socialiste serbe allaient marquer leur refus de l’Union sacrée et continuer à s’opposer à la guerre. Une fracture nouvelle s’ouvrait dans une Internationale socialiste qui était morte. Si Huysmans, après l’invasion allemande de la Belgique, replie le Bureau socialiste international sur les Pays-Bas en tentant de lui garder quelques couleurs internationalistes, c’est bien une conférence des seuls socialistes des pays alliés qui va s’ouvrir à Londres au début de 1915. Et ce sont les partis socialistes d’Italie et de Suisse qui vont organiser, en septembre 1915, avec différents groupes minoritaires, la conférence de Zimmerwald, demandant la reprise immédiate des relations internationales et la paix. Dans un monde dont l’Internationale a perdu la boussole, chacun suit désormais son chemin : les uns, qui veulent se dédouaner, tiennent que l’échec de l’Internationale est fondamentalement lié au nationalisme des masses, fussent-elles ouvrières, les autres dénoncent l’embourgeoisement et la "trahison" des chefs, ou l’absence de discipline de l’Internationale. Quatre ans plus tard, une IIIe  Internationale, l’Internationale communiste, va apparaître.
L’été 1914 aura été un terrible choc pour l’Internationale. Elle s’était pensée moteur de l’action contre la guerre, et voici qu’après avoir montré son impuissance à mobiliser les peuples en juillet-août 1914, elle éclatait en mille morceaux. Un siècle après, il n’apparaît pas que le choc ait été surmonté.

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