BnF
La guerre de 14-18

Imaginaires guerriers de l'avant-1914…
Par Stéphane Audoin-Rouzeau

 
Face à l’aspect massif des mobilisations sociales et culturelles de l’été 1914, face aux acceptations tout aussi massives de la guerre dans les différents pays belligérants, enfin devant tant de conversions, si rapides et venues de tant d’acteurs sociaux, à une guerre soudainement perçue comme inévitable et nécessaire, comment ne pas poser la question de la présence d’une « guerre avant la guerre » au sein des sociétés européennes des années 1900 ?

 
La guerre aurait-elle cheminé à bas bruit dans l’espace social des différents pays européens bien avant que n’éclate la crise de l’été 1914, expliquant le ralliement massif de la quasi-totalité des acteurs sociaux au tout début du mois d’août et l’absence presque complète de toute résistance aussi bien individuelle que collective ?

Épanouissement du nationalisme idéologique en Europe

Poser cette première question revient en fait à en poser une autre : celle de l’influence du "nationalisme des nationalistes", ou si l’on préfère du "nationalisme idéologique", sur les sociétés européennes d’avant 1914, en se demandant comment ses thèmes de prédilection y avaient pénétré, préparant les esprits à l’éventualité de la guerre et à son acceptation. Ici, sans doute est-il prioritaire d’en passer par le rôle décisif que jouèrent, dans les milieux nationalistes d’avant 1914, les thématiques néodarwiniennes, ce "darwinisme social" qui, à partir des années 1880, comme l’a bien souligné Zeev Sternhell, a exercé en leur sein une influence majeure. Comme on le sait, l’idée de sélection naturelle exprimée par Charles Darwin dans L’Origine des espèces (1859) a été transposée à la fin du siècle sur les groupes humains supposés être en lutte pour l’existence, puis de là sur les peuples supposés lutter eux aussi pour la vie dans le cadre de leurs nations respectives. Des nations désormais comprises au sens ethnique, dans une conception de la « race » mêlant une double dimension, biologique et culturelle.
 
Les œuvres des penseurs néodarwiniens ont abondamment circulé dans l’aire européenne, contribuant ainsi à homogénéiser les nationalismes idéologiques. Si L’Essai sur l’inégalité des races humaines, d’Arthur de Gobineau, était paru trop tôt (1853-1855) pour être pleinement néodarwinien, Les Lois psychologiques de l’évolution des peuples, publié en 1894 par Gustave Le Bon, l’était en revanche pleinement. Or l’ouvrage fut un des plus gros succès de vulgarisation scientifique jamais publié en France et hors de France. Fondements du XIXe siècle, publié cinq ans plus tard par Houston Stewart Chamberlain, constitue également un important point de repère dans cette nébuleuse idéologique : son influence fut considérable sur le courant nationaliste et pangermaniste allemand.
Mais d’autres noms doivent être ici cités : Édouard Drumont, avec sa France juive (1886), qui, non content de fonder l’antisémitisme "moderne", s’insère également dans le courant néodarwinien à travers son déterminisme biologique et social ; Georges Vacher de Lapouge avec ses deux ouvrages, Les Sélections sociales (1896) et L’Aryen (1899) ; Jules Soury enfin, professeur de physiologie à l’École pratique des hautes études, et qui inspira tant Maurice Barrès.
La question de la guerre future était consubstantiellement liée au darwinisme social. Puisque l’individu est "écrasé par sa race", comme l’affirmait Vacher de Lapouge dans L’Aryen en 1899, puisqu’"il n’est rien" et que "la race, la nation sont tout", la lutte pour la vie entre les races était donc inévitable – comme était inévitable également la guerre entre les nations. Inévitable, mais aussi indispensable, car seule à même d’effectuer cette sélection nécessaire. La guerre constituait donc une épreuve de vérité à préparer, dans le cadre d’un bellicisme inscrit dans l’ordre du sacré.

Variantes nationales

Pour autant, les déclinaisons et les variantes nationales étaient nombreuses à partir de ce socle commun. L’Italie constitue à cet égard un exemple particulièrement caractéristique du lien qui s’était noué entre nationalisme et guerre, dans le creuset du darwinisme social. Chez Enrico Corradini, qui participa à la création de l’Association nationaliste italienne et qui fut très influencé par le nationalisme français, la conception de la" lutte pour la vie" était effectivement très néodarwinienne (la vitalité d’un peuple se mesurant à sa capacité d’accroissement de son espace) et elle débouchait sur l’idée d’une guerre salvatrice et purificatrice à laquelle l’Italie se devrait de participer afin d’assumer sa mission civilisatrice mondiale. Gabriele D’Annunzio, chantre de la guerre de Libye de 1911-1912, dont la pensée était souvent proche de celle de Barrès, résumait ce culte de la guerre pour elle-même dans sa formule célèbre : "Le paradis est à l’ombre des épées."
L’originalité du cas italien réside dans le fait que l’avant-garde futuriste célébrait un culte de la guerre particulièrement radical (la guerre comme seule "hygiène du monde", dans le premier manifeste de Filippo Marinetti, en 1909). Elle nourrit une fascination très particulière, révolutionnaire et antibourgeoise, à l’égard d’une rupture guerrière sacralisée pour elle-même, au titre d’un avènement de la modernité technique, et en particulier mécanique. C’est ainsi qu’une passerelle fut jetée avant 1914 avec une fraction de l’anarcho-syndicalisme italien, qui rejoignait les nationalistes précisément sur ce thème de la guerre comme épreuve de vérité nécessaire et comme substitut à la révolution.
Inversement, le cas britannique a ceci d’intéressant que la Grande-Bretagne échappait au nationalisme idéologique européen, ainsi qu’à la fascination pour la guerre cristallisée au sein de cette mouvance. Certes, un nationalisme "diffus" (Raoul Girardet) se manifesta aussi en Angleterre à partir des années 1890, autour de l’exaltation de la monarchie et d’un Empire perçu comme une manifestation de puissance de plus en plus déterminante dans la définition identitaire ; en outre, une clientèle de type nationaliste – sous la forme du jingoïsme – s’était cristallisée précisément autour du thème guerrier lors de la guerre des Boers (son apogée étant intervenu lors des manifestations de Londres du 18 mai 1900 lors de la levée du siège de Mafeking) ; enfin, la percée d’un militarisme nouveau se lisait dans la fondation de la National Service League, qui contribua à une héroïsation nouvelle de la mort au combat et qui devint un mouvement de masse au cours des années 1900. Au cœur du nouvel impérialisme britannique des années 1890-1900 se lovait sans aucun doute une forme de darwinisme social qui faisait du struggle for life une pierre de touche de l’exaltation impériale : une thématique bien présente chez Rudyard Kipling, dont la popularité et l’influence ont été immenses à partir des années 1890. Mais le degré d’idéologisation d’un tel courant était en retrait par rapport aux pays du continent ; en Angleterre, la "nationalisation des masses" sembla plutôt reculer avant 1914, du fait des désillusions de la guerre des Boers. L’immense succès, en 1910, de La Grande Illusion de Norman Angell, dans laquelle l’auteur montrait l’inutilité de la guerre et son aspect économiquement non rentable, constitue un indice important des limites du bellicisme britannique de l’immédiat avant-1914. Le fait que, contrairement à la thèse d’Angell, le lectorat ait conclu de son livre que la guerre était finalement impossible en dit long sur les différences de perception de l’éventualité d’un conflit en Grande-Bretagne par rapport au reste du continent européen.
La chronologie française est ici divergente. En France, la crise d’Agadir (1911) a intensifié la perception d’un péril allemand et exacerbé l’attente de guerre dans les milieux nationalistes. Mais ce ne sont pas ses théoriciens qui se sont chargés d’exalter la guerre pour elle-même. Les écrivains, en revanche, s’inscrivirent ici au premier plan : "La préparation à la guerre est une nécessité, non pour atteindre un but quelconque, mais pour la valeur même de la guerre", écrit Ernest Psichari dans L’Appel des armes, paru un an avant l’éclatement du conflit. Le livre est un roman d’apprentissage : l’apprentissage de la guerre coloniale, au Sahara, par le jeune soldat Maurice Vincent – "un bel enfant barbare, dans le monde jeune" –, guidé dans son initiation par le capitaine Nangès. Le premier, grièvement blessé au combat, reviendra à la vie civile définitivement invalide. Peu importe, pense Psichari, car "heureux les jeunes hommes qui, de nos jours, ont mené la vie frugale, simple et chaste des guerriers !"

Ce récit tragique a été le livre culte de toute une génération : celle des Jeunes Gens d’aujourd’hui évoqués par Agathon (pseudonyme pour les deux jeunes auteurs nationalistes, Henri Massis et Alfred de Tarde). L’ouvrage, publié en 1913, avait la prétention d’une enquête sociologique, mais il cherchait moins à décrire et à analyser un phénomène de conversion croissante au nationalisme de la jeunesse française qu’à l’accréditer. Le livre a fait couler beaucoup d’encre. Tout a été dit, et avec justesse, sur sa représentativité limitée, sur le fait aussi qu’Agathon a saisi d’abord la sensibilité de milieux socialement et culturellement fort restreints dans la France d’avant 1914. Il n’empêche que la parole des auteurs eux-mêmes, tout comme celle de leurs jeunes interviewés, reste significative d’une relation à la guerre – à l’idée de guerre plutôt – d’un type nouveau dans les milieux de la « jeunesse des écoles », presque exclusivement issus de la bourgeoisie et d’une partie des classes moyennes. « La guerre ! Le mot a repris un soudain prestige, écrivaient Massis et Tarde. C’est un mot jeune, tout neuf, paré de cette séduction que l’éternel instinct belliqueux a revivifié au coeur des hommes. » Chez certains des jeunes interrogés, comme Henri Hoppenot, la fascination exercée par la guerre en elle-même se muait nettement en un désir de guerre avec un ennemi précis, l’Allemagne : « […] depuis sept ans, l’Allemagne […] m’embête ; […] elle me tient sous la menace d’une guerre, qui “m’amuserait” (elle nous “amuserait” tous), mais où je veux vaincre. » Cette fascination de la guerre, notons-le, pouvait s’étendre au-delà des milieux touchés par le néodarwinisme : « Il y a l’honneur de la guerre. Et il y a la grandeur de la guerre », écrivait Charles Péguy dans L’Argent, suite, une fois encore lors de cette même année 1913.

 
En Allemagne, précisément, une certaine forme de bellicisme s’ancrait dans un substrat ancien dépourvu de toute référence à la pensée néodarwinienne : ainsi chez Heinrich von Treitschke, mort en 1896, grand partisan d’une morale particulière de l’État absolument distincte de la morale privée et faisant de la guerre étatique un acte de puissance aussi nécessaire que légitime. En revanche, le substrat néodarwinien était bien présent dans le pangermanisme d’un Ernst Hasse, président de la Ligue pangermaniste à partir de 1894 et auteur de Deutsche Weltpolitik : un ouvrage où la guerre était effectivement considérée comme une des manifestations du combat pour l’existence (Kampf um Dasein).
En Allemagne comme en France, au cours des années précédant l’éclatement du grand conflit, se fait sentir ce même glissement d’une justification de la guerre pour elle-même, en tant qu’activité sociale nécessaire, à l’attente d’une épreuve sacralisée et destinée à rajeunir les sociétés dans une épreuve de vérité décisive. L’immense succès du livre de Friedrich von Bernhardi, Deutschland und der nächste Krieg, paru en 1912, constitue sans doute le meilleur exemple de l’exaltation d’une future "grande épreuve" à la dimension annihilatrice. En Allemagne comme ailleurs, le monde des classes moyennes et des intellectuels constitua le réceptacle de telles attentes, mais avec une tendance au débordement sur des couches plus larges à l’issue de la vague d’indignation allemande consécutive à la crise d’Agadir de 1911.

La rhétorique de la guerre

Peut-on faire à présent la différence entre la rhétorique de cette guerre imaginée, rêvée, exaltée, attendue parfois, et le désir véritable d'une guerre véritable elle aussi ? Les deux notions – guerre exaltée / guerre désirée – se recouvrent-elles ou bien sont-elles séparées par quelque écart – mais alors de quelle ampleur ? Là réside tout l'enjeu de la question de la « guerre avant la guerre » au cours des années qui précèdent 1914.
En fait, tout semble indiquer que les milieux du nationalisme idéologique étaient bien moins concrètement bellicistes qu'il n'y paraissait. Leur discours sur la guerre est d'abord un discours, un théâtre de mots, une esthétique aussi, dont le futurisme présente un exemple caractéristique. En fait, ce discours est fort peu performatif : son agressivité à l'égard de l'extérieur est factice, tout simplement parce que les nationalismes, vis-à-vis de l'ennemi désigné, sont bien plus défensifs qu'offensifs. En fait, leur projet politique est tourné vers l'en deçà bien plus que vers l'au-delà des frontières : l'ennemi est d'abord intérieur, et la lutte contre lui reste le préalable obligé à toute guerre extérieure ; un préalable si important qu'il en devient parfois l'unique préoccupation. Ces ennemis de la nation, aux yeux des nationalistes, sont bien connus : le personnel parlementaire, les valeurs de la démocratie et les droits de l'homme, les Juifs, et surtout les internationalistes dont la volonté de transcender les cadres nationaux pour éradiquer la guerre a renforcé continûment cette angoisse de mort de la nation dont le nationalisme était porteur, et contribué à radicaliser son discours. Mais, répétons-le, la pointe de ce bellicisme des nationalistes était en fait dirigée vers l'intérieur de chaque nation – le nationalisme de Maurras, pétri d'un sentiment sans bornes de rétraction, présente ici un cas extrême – bien plus que vers les nations étrangères.

Tout cela ne signifie pas que les nationalismes n'aient pas une part de responsabilité dans l'éclatement de la guerre elle-même. Si l'on ne peut déterminer avec certitude les liens qui ont pu se nouer entre les minorités du nationalisme idéologique et les systèmes de représentation des dirigeants, il semble bien que le thème d'une attente de guerre, elle-même valorisée et sacralisée, avait réussi à s'étendre au-delà de sa zone d'influence naturelle, sous la forme d'un culte de l'inévitabilité, d'une forme de fatalisme de guerre susceptible de contaminer les milieux décisionnels, en particulier allemands (Guillaume II et Moltke, par exemple), comme il a contaminé d'ailleurs, "en creux" en quelque sorte, les mouvements internationalistes allemands, de plus en plus pessimistes (à l'image de Bebel) sur les possibilités réelles d'empêcher l'éclatement d'un conflit entre nations européennes. En outre, il convient de garder à l'esprit que la rhétorique guerrière des divers milieux nationalistes a souvent beaucoup impressionné au sein des pays voisins, au prix d'une surestimation de la menace qu'elle pouvait représenter. En ce sens, la "guerre avant la guerre" des nationalistes a sans doute fait beaucoup pour accréditer chez les nations voisines l'idée d'une guerre voulue par l'autre. Pour autant, cela ne signifie pas que les cultures de guerre apparues à l'issue de la crise de l'été 1914, et très vite cristallisées dans une hostilité haineuse et radicale à l'encontre d'un ennemi essentialisé, aient directement procédé d'une sorte de dilatation des thématiques de la "guerre avant la guerre" telles qu'elles s'étaient répandues dans les milieux nationalistes européens d'avant 1914. N'oublions pas en effet que l'entrée en guerre signale le basculement d'un temps dans un autre, en construisant des configurations largement nouvelles. L'écrivain Léon Werth a résumé d'une phrase étonnante un tel phénomène dans son Clavel soldat, écrit dès 1916-1917, mais publié en 1919 : "On dirait que la guerre crée spontanément les idées qui lui sont nécessaires."

© Bibliothèque nationale de France / Ministère de la Défense DMPA, 2014
Tous droits de reproduction interdits

haut de page