BnF
La guerre de 14-18

Militaires en société
Par Jean-François Chanet

 
Fils de famille à qui l’affiche blanche assigne de nouveaux devoirs, paysans préparés à l’idée qu’il leur faudrait un jour lâcher la faux pour le fusil, ouvriers pour qui Jaurès est "mort au champ d’honneur" ou volontaires italiens chantant La Marseillaise : leur égale soumission à l’état de guerre et à l’État en guerre suggère les ambivalences propres à la mobilisation française de 1914.

 
Dans la "Présentation de la France en juillet 1914" qu’il a placée au centre de ses Hommes de bonne volonté, Jules Romains défend l’idée que pour cette patrie "pacifique d’intention" allaient se battre des hommes "qui avaient le goût de travailler" mais ne s’étaient pliés qu’à contrecœur à la discipline, celle de l’usine comme celle de la caserne : "Sous le prolétaire, il y avait toujours un propriétaire écorché ; sous le soldat, un réfractaire empoigné par les gendarmes, et furieux." De fait, durant ce que Léon Daudet appelait dès 1913 l’"avant-guerre", le risque d’une infériorité par rapport à l’Allemagne n’est pas le seul qui ait suscité l’inquiétude des dirigeants français.
Celui de voir socialistes et syndicalistes provoquer un mouvement d’insoumission en cas de mobilisation a justifié, on le sait, la création du Carnet B, où étaient répertoriés les noms de supposés meneurs antimilitaristes à arrêter préventivement. À la distance d’un siècle, les hésitations qui ont précédé la décision de ne pas procéder à ces arrestations, devenues inutiles du fait du ralliement du mouvement ouvrier à la guerre, font mesurer le poids des souvenirs de 1870-1871 sur l’idée que les responsables politiques se faisaient de leurs devoirs face à l’Allemagne, mais aussi le degré d’intériorisation par les populations des raisons qui avaient constitué l’universalité du service militaire en dogme républicain à côté de celle du vote.


 

L'accoutumance aux obligations militaires

Gustave Flaubert en avait eu l’intuition dès mars 1871, qui écrivait à George Sand, à propos des Prussiens : "Et tout le monde va les imiter, va être soldat !" Tu seras soldat : le titre des "récits et leçons patriotiques d’instruction et d’éducation militaires" du colonel Émile Lavisse, frère de l’historien, indiquait depuis lors l’horizon assigné à tout enfant français de sexe masculin. L’universalité du service avait certes tardé à s’imposer. Le principe en avait été  inscrit dans la loi du 28 juillet 1872, mais assorti de nombreuses exceptions. Tout Français, néanmoins, était assujetti à des obligations militaires d’une durée totale de vingt ans. Celle-ci a été portée à vingt-cinq ans par la loi du 15 juillet 1889, qui a réduit à trois ans la durée d’un service actif encore inégal, malgré la fin de l’exemption pour les instituteurs et les séminaristes. Il a fallu attendre la loi du 21 mars 1905 pour en arriver à la formule d’un service personnel de deux ans égal pour tous. Depuis son adoption, la composante nationaliste de l’opinion ne cessait de tirer argument de l’inégalité des forces de part et d’autre du Rhin pour réclamer une augmentation des effectifs et des moyens, y compris pour la marine, éprouvée en 1907 et 1908 par une série d’accidents. Les débats autour de l’impréparation de la défense française agitaient périodiquement les assemblées. Ils provoquèrent même la chute de plusieurs gouvernements, dont celui de Clemenceau en juillet 1909. La résistance de la société civile à l’alourdissement des charges militaires est cependant sensible dans la loi du 14 avril 1908, qui réduit les périodes d’instruction des réservistes (de 28 à 23 jours pour la première, de 28 à 17 pour la seconde) et des territoriaux (de 13 à 9 jours seulement).

À la suite de la seconde crise marocaine de 1911, la droite nationaliste s’alarme de la propagande antimilitariste à laquelle se livrent les pionniers du syndicalisme dans l’enseignement primaire. Quoiqu’ils restent très bas, le nombre des insoumis et celui des déserteurs, respectivement passés de 3 000 à 7 500 et de 1 800 à 3 000 entre 1900 et 1912, inspirent à Georges Bonnefous, député de Versailles, la proposition de priver ces derniers, ainsi que les mutilés volontaires, de leurs droits électoraux. Jean Jaurès proteste, lui qui a déposé deux ans plus tôt une proposition de loi visant à accroître, sans réduire la durée globale des obligations militaires, l’étroitesse des liens entre l’armée nouvelle telle qu’il la conçoit et la société, en limitant à six mois l’instruction au "centre de garnison le plus prochain" du domicile des recrues et en organisant, outre l’"éducation préparatoire des enfants et adolescents", huit périodes d’exercices jusqu’à l’âge de 34 ans, sous l’autorité de cadres qui ne devaient être que pour un tiers des officiers professionnels. Cette proposition n’a pas été adoptée mais elle montre que chez Jaurès, et dans les rangs socialistes en général, l’action pacifiste n’exclut nullement l’existence d’une armée nationale, dont l’efficacité défensive suppose une conscience, un savoir, une expérience militaires universellement partagés.

Pour renforcer la défense de la France, le gouvernement choisit une autre voie. Les engagements volontaires, le recrutement indigène outre-mer, le recours à la main-d'œuvre civile pour les services administratifs et sanitaires ne suffisaient pas. Le projet de rétablir le service de trois ans, déposé le 6 mars 1913, aboutit à la loi du 7 août, malgré l’opposition des socialistes et d’une partie des radicaux. Dans l’intervalle, le débat entre partisans et adversaires de cette mesure déborde largement l’enceinte parlementaire et la promulgation au Journal officiel n’y met pas fin. En mai, des soldats en uniforme défilent dans les rues de Toul, Belfort, Mâcon et Rodez en chantant L’Internationale. Les élections législatives des 26 avril et 10 mai 1914, dominées par cet enjeu, ne départagent pas nettement les deux camps : le succès des socialistes, qui gagnent 30 sièges, n’empêche pas les "troisannistes", quoique en recul, de rester de peu majoritaires à la Chambre. Dans le pays, c’est la résignation qui l’emporte.
De celle-ci, l’incident qui s’est produit à Arracourt (Meurthe-et-Moselle) en novembre 1912 apporte un témoignage anecdotique mais éclairant : une méprise du receveur des postes a provoqué le déclenchement de la mobilisation générale dans les communes voisines et a entraîné le départ immédiat des appelés vers leurs garnisons, à la satisfaction de l’état-major, qui, après enquête, se félicite de ce que l’ordre ait été exécuté avec tant de zèle. L’épisode est d’autant plus probant que cet ordre a surpris une population évidemment ignorante du déclenchement de la guerre. Jean-Jacques Becker a montré qu’en dépit de l’attention portée par les journaux à la crise de juillet le même effet de surprise a joué dans les campagnes au "moment où les Français eurent conscience de basculer de la paix dans la guerre", c’est-à-dire à l’annonce de la mobilisation, le 1er août. Si la carte électorale de 1914 révèle des contrastes entre un Nord-Est et un Ouest "troisannistes", un Centre et un Sud-Est hostiles et, ailleurs, des départements partagés, dans l’ensemble du pays la nature des relations entre villes de garnison et campagnes a été transformée en profondeur par le principe de fixité des régiments et l’organisation régionale de l’armée adoptés au début des années 1870.

L’armée présente sur tout le territoire

La loi du 24 juillet 1873 a créé, outre le gouvernement militaire de Paris, dix-huit régions militaires métropolitaines auxquelles s’ajoute un dix-neuvième corps d’armée en Algérie. La concentration de l’effort défensif sur la nouvelle frontière franco-allemande se traduit par la création, en 1897, d’une vingtième région dont le quartier général est fixé à Nancy – où le nombre des militaires est passé, entre 1873 et 1913, d’un millier à plus de 10 000 –, puis d’une vingt et unième avec pour chef-lieu Épinal en décembre 1913.
Mais le maillage, entre portions principales et centrales des régiments, couvre bien l’ensemble du territoire.
À la seule exception de Draguignan, il n’est aucun chef-lieu de département qui n’accueille tout ou partie d’un régiment d’infanterie, de cavalerie ou d’artillerie. C’est aussi le cas de beaucoup de sous-préfectures – une ou deux dans soixante-trois des quatre-vingt-cinq départements – et de quelques chefs-lieux de canton, pas seulement dans le Nord-Est : citons Bourgoin ou Romans, Pont-Saint-Esprit ou Tarascon, Granville ou Magnac-Laval. Il n’est donc pas abusif de parler d’"omniprésence", comme l’a fait Jules Maurin à propos du Languedoc : si éloigné qu’il soit de la frontière contestée, entre 1905 et 1913 le 16e corps d’armée n’entretient pas moins de 16 000 militaires, dont 3 000 au chef-lieu, Montpellier, et les autres répartis dans une quinzaine de villes, aux activités desquelles leur présence contribue de façon significative.


 
Dans tout le pays, les années 1870 ont marqué un tournant à un double titre. L’armée s’est installée de façon pérenne dans des villes où elle n’avait été auparavant que de passage, en fonction de la mobilité qui était encore la règle sous le Second Empire. Le besoin de loger des effectifs accrus et stables a imposé la construction de casernes nombreuses, alors qu’on recourait auparavant à des bâtiments existants ou au logement chez l’habitant. Avec l’école et la gare, dont souvent la proximité a justifié le choix de son emplacement, la caserne reste l’un des principaux legs architecturaux d’une républicanisation de l’espace urbain qui rime donc aussi bien avec militarisation qu’avec scolarisation.

 
Le billet de logement ne disparaît pas pour autant : il attend les soldats à chaque étape sur les "routes de l’intérieur", conformément au règlement de l’infanterie. Les "grandes manœuvres" que septembre ramène chaque année avant 1914 n’ont pas pour seule utilité de répéter la guerre : aux officiers supérieurs, elles permettent de briller en société, tandis qu’elles font rencontrer aux hommes de troupe des concitoyens qui les dépaysent.
Cette omniprésence ne doit pas faire oublier l’importance des effectifs engagés sur les théâtres extérieurs, particulièrement en Afrique. Pour s’en tenir aux forces qui assurent la conquête du Maroc, l’effectif est presque multiplié par dix entre 1910 et 1913, de 6 000 à 60 000 hommes, qui se répartissent entre Européens (35 000), Algériens et Tunisiens (17 000) et Noirs (8 000). Encore le rôle des militaires est-il loin de se limiter, dans ces territoires, aux opérations militaires. De la cartographie à la diplomatie en passant par l’organisation de la vie économique et la sociabilité, les travaux récents en histoire de la colonisation mettent l’accent sur l’importance et la variété de leurs relations avec les civils, tant européens qu’autochtones.

La place du militaire dans la cité

Cette variété n’est pas moindre en métropole. Elle intègre celle des traditions et cultures locales que certaines troupes réunissent dans les mêmes chambrées. L’Ami du drapeau, "revue militaire illustrée", publie en février 1914 un texte présenté comme la première lettre d’un "brave marsouin tout récemment incorporé dans la capitale" aux futurs conscrits de son village :

Nous sommes ici de toutes les parties de la France. […] On parle autant de patois qu’il y a de soldats dans la carrée ; les premiers jours, il était impossible de s’entendre, surtout avec les Vendéens et les Auvergnats, qui sont ici les plus nombreux.

Ce témoignage fictif se veut rassurant : il faut peu de temps pour "s’entendre", car l’instruction du soldat, conformément au vœu des républicains, ne se sépare pas de l’éducation nationale.
 
De celle-ci découle aussi la place faite aux armées dans les cérémonies et les fêtes civiques. C’est vrai par excellence du 14 Juillet depuis 1880. Le temps fort de la première fête nationale avait été la distribution des nouveaux drapeaux aux régiments, ce qui attestait la volonté d’honorer en même temps la Révolution et l’armée. Ce rituel se répète en 1914 pour le 9e régiment du génie qui vient d’être créé à Verdun. Les tribunes de l’hippodrome de Longchamp sont combles pour cette dernière revue du temps de paix. Dans les villes industrielles, où naguère encore la présence de l’armée pouvait donner lieu à des incidents, l’heure n’est plus à la contestation. "Aucun cri injurieux n’a été proféré contre l’armée", constate avec soulagement, au soir du 14 juillet 1914, le commissaire de police de Limoges. Toute garnison suscite autour d’elle un environnement culturel, qu’elle rythme et colore, en même temps qu’elle s’insère dans le tissu économique local.


Les défilés ne sont pas les seules occasions d’ordonner et d’animer la familiarité entre civils et militaires. Une fois retombées les tensions provoquées par les mesures prises contre les congrégations – l’affaire des fiches et l’éventuel recours à l’armée en appoint de la police lors des inventaires des biens d’Église en 1906 –, certains officiers, pénétrés du "rôle social" que leur a attribué le jeune Lyautey, n’hésitent pas à encourager l’assiduité aux principaux offices religieux. Dans La Révolte des anges, paru en 1914, Anatole France s’amuse encore de ce que "la piété, fille du Ciel, a choisi, pour son séjour préféré sur la terre, le cœur des généraux de la IIIe République". Aux beaux jours, les dimanches après-midi, on se presse "à la musique", autour de kiosques comme celui du parc Barbieux à Roubaix. Le soldat concourt ainsi à la distraction du bourgeois que sa présence rassure et qui lui sait gré de faire marcher le commerce. Il est aussi des situations exceptionnelles qui lui assurent une popularité durable, même dans des villes ouvrières où l’on est plutôt enclin à voir en lui un instrument du maintien de l’ordre bourgeois. Ainsi, à Troyes, la part qu’il prend aux secours après les inondations de janvier 1910 vaut au 1er bataillon de chasseurs à pied un véritable droit de cité.

Si rétifs qu’on les imagine face aux contraintes militaires, les Français étaient accoutumés en 1914 à la vie de caserne. Objet de dérision pour les lettrés, source de bien des souffrances rentrées, elle était devenue, comme l’envoi des enfants à l’école ou le paiement des impôts, l’attestation quotidienne d’un assujettissement
consenti à l’État. Que cet État fût républicain et né dans la défaite explique, on le sait, les doutes des deux bords politiques extrêmes, de Maurras comme de Sembat, sur sa capacité à gagner une guerre. Mais ce régime avait pour lui d’avoir duré. À l’été 1914, en être arrivé à ce que Mona Ozouf a appelé la "saison étale" de la démocratie, dont l’un des traits distinctifs était une militarisation constante mais modérée, lui assure une puissance mobilisatrice inattendue.

© Bibliothèque nationale de France / Ministère de la Défense DMPA, 2014
Tous droits de reproduction interdits

haut de page