BnF
La guerre de 14-18

Préparer la guerre dans les états-majors
Par Frédéric Guelton

 
Quelle guerre préparer, avec quels moyens, contre qui, à quelle échéance et en vue de quel résultat ? De ces questions, qui fondent l’activité des états-majors, les premières sont souvent délaissées au profit de la dernière, qui est la plus importante en soi, mais qui n’a, en fait, aucune importance, puisque tous les états-majors ne préparent que des guerres qu’ils ont l’intention de… gagner.

La question du travail préparatoire réalisé par les états-majors est souvent éludée. On lui préfère en général une réflexion rétrospective qui étudie l’origine, la "façon dont la guerre a été préparée", à l’aune du résultat, "la façon dont la guerre a été gagnée ou perdue". En termes définitifs, le plan Schlieffen pour Moltke comme la bataille des frontières pour Joffre ne pouvaient qu’échouer parce qu’ils échouèrent, les batailles de Mons pour les Anglais, de Tannenberg pour les Russes, du Tser pour les Austro-Hongrois ne pouvaient qu’être des défaites parce qu’elles furent des défaites. Au-delà des jugements définitifs qu’elle assène, cette démarche, qui relève de l’illusion rétrospective des faits chère à Raymond Aron, ne nous informe en rien sur les états-majors qui sont pourtant à l’origine technique de tout.
 

À l’origine des états-majors du XXe siècle

Les états-majors européens tels qu’ils existent au début du XXe siècle se constituent par étapes au cours de la deuxième moitié du XIXe. Leur organisation puis la stabilisation de celle-ci résultent d’une double matrice articulée autour de la Révolution française et de la révolution industrielle. La première remplace les armées professionnelles d’autrefois par des nations-en-armes, ce qui en modifie mécaniquement la taille et impose d’en réguler le fonctionnement. La seconde confère aux armées une puissance de destruction et une vitesse de déplacement inégalées grâce à l’industrialisation de l’armement, au développement des moyens de transport et à l’émergence des moyens de communication radioélectriques.

Elle impose de préparer les différentes formes de guerre possibles afin de ne pas être pris de vitesse par l’adversaire. Or la taille des armées et leur mobilité sont des données opposées. Tous les hauts commandements le comprennent, plus ou moins rapidement. Ils remplacent les états-majors anciens, souvent de circonstance, par des états-majors permanents, disposant d’un personnel spécialisé, seul capable de mener, dans la durée, les études nécessaires pour s’affranchir des contraintes nouvelles.
La pérennisation des états-majors centraux et leur "bureaucratisation" s’effectuent en premier lieu en Prusse. Vaincu à Iéna, ce royaume s’adapte et innove en réaction à la guerre napoléonienne. Ses chefs militaires réorganisent l’état-major général et le portent à sa quintessence lors des guerres contre le Danemark (1864), l’Autriche (1866) puis la France (1870). L’acteur principal en est Helmuth Karl Bernhard von Moltke, dit Moltke l’Ancien. Alors qu’il s’apprête à prendre sa retraite en 1888, celui-ci déclare que, dans la guerre à venir : "Notre force sera dans la direction, dans le commandement, en un mot dans le grand état-major auquel j’ai consacré les derniers jours de ma vie. Cette force, nos ennemis peuvent nous l’envier. Ils ne la possèdent pas."

En France, la réorganisation, envisagée avant 1870 avec la loi Niel, commence réellement en 1874 avec la création d’un état-major général du ministère de la Guerre qui devient bientôt l’état-major de l’armée. Sa naissance traduit une volonté de restructuration évidente après la défaite face à la Prusse. Les autres grandes puissances européennes suivent peu ou prou le même chemin. Mais, que ce soit en Autriche-Hongrie, en Russie, ou dans l’Empire ottoman, les particularismes locaux, le respect de la tradition et les pressions culturelles ralentissent les évolutions. Quant au Royaume-Uni, s’il entreprend bien une réorganisation de son armée en vue d’un engagement terrestre important, son investissement demeure secondaire car l’état-major qui compte n’est pas celui de l’Armée mais celui de la Marine.
L’organisation adoptée par les principaux états-majors vise à maîtriser, de façon permanente, un système complet organisé en trois temps : la mobilisation, la concentration et l’engagement initial. Les deux premiers sont essentiellement techniques. Le troisième a la particularité de précéder et de suivre les deux autres. Il les précède car la mobilisation et la concentration dépendent de "l’idée" que le haut commandement se fait de la guerre et des plans qu’il établit en conséquence. Il en est également l’aboutissement bref car, dès que le combat s’engage, dès que le sang coule, les plans sont altérés par les frictions de la guerre et le rôle de l’état-major, dorénavant "en campagne", n’est plus de préparer calmement mais de s’adapter vite à une réalité nouvelle et changeante.
 

En Allemagne et en France

Le premier état-major moderne, le grand étatmajor allemand (Grosser Generalstab), qui devient avec la guerre le Grosses Hauptquartier seiner Majestät des Kaisers und Königs, est, en juillet 1914, organisé en une section centrale et cinq grandes directions. La section centrale, rattachée au chef d’état-major à travers son second, le quartier-maître général (Generalquartiermeister), pense la conduite de la guerre, suit les questions de personnel et de services secrets. Les cinq directions subordonnées sont chacune commandées par un sous-chef d’état-major (Oberquartiermeister). Le premier sous-chef d’état-major, ou Oberquartiermeister I (OQM I), s’occupe principalement de la concentration de l’armée, de son déploiement puis de la conduite des opérations. L’OQM II suit les armées étrangères, amies, ennemies et neutres. L’OQM III est chargé de la préparation au combat et de la formation dans les écoles. L’OQM IV s’occupe de toutes les questions liées aux fortifications. L’OQM V enfin dispose des services historique et géographique au sein desquels la dimension de renseignement ouvert est dominante.

À Paris, l’état-major français est organisé en quatre bureaux. Le 1er bureau s’occupe des questions liées au personnel, le 2e couvre les questions de renseignement, le 3e prépare puis conduit les opérations et le 4e est chargé de la logistique.
Lorsque la mobilisation est décrétée par l’autorité gouvernementale, les grands états-majors entrent en jeu et s’insèrent dans le fonctionnement de l’État, qui passe du temps de paix au temps de guerre. Sa proclamation fait converger vers les casernes les mobilisés. Conduite par l’état-major central, elle est, sur place, mise en œuvre par les états-majors locaux des unités de l’armée d’active dont les effectifs croissent avec l’arrivée des premiers réservistes. Une autre partie de l’armée d’active, également renforcée par des réservistes, quitte les casernes afin de partir "couvrir", c’est-à-dire protéger, la frontière. Les casernes se transforment en dépôts dans lesquels des états-majors mobilisés, composés de personnel d’active et de réserve, assurent la transformation des "civils" en "militaires". Chaque nouveau soldat reçoit un uniforme, une arme, un équipement, un paquetage et des vivres. Les munitions seront distribuées plus tard. Cette première phase de la guerre dure de trois à cinq jours.
La deuxième phase, la plus difficile à mettre en œuvre pour les états-majors, est celle de la "concentration". D’une durée de dix à quinze jours en France comme en Allemagne, plus longue en Russie, moins au Royaume-Uni, elle consiste à transporter vers les frontières l’armée mobilisée. Cette opération justifie les modes d’organisation adoptés par les états-majors. Elle est au cœur de l’activité des 1er et 4e bureaux de l’état-major de l’armée en France, de l’Oberquartiermeister I en Allemagne.
Que représente-t-elle ? L’armée allemande mobilisée met sur le pied de guerre un ensemble qui équivaut à 120 divisions soit, unités des dépôts et unités combattantes réunies, quelque quatre millions d’hommes dont la majorité doit être envoyée d’une part vers la frontière franco-belge, d’autre part vers la frontière russe. Lorsque l’on sait que le transport d’une division nécessite l’emploi de 26 à 30 trains tractant chacun en moyenne 40 wagons, cela signifie que l’état-major allemand doit, avec l’aide des services des chemins de fer, faire circuler plus de 3 000 trains et 130 000 wagons à partir et à destination de gares dont ce n’est habituellement pas la fonction et sur des itinéraires qui ne sont pas ceux généralement utilisés. Le travail réalisé par les Français est approximativement le même à trois nuances près. Le réseau ferré français, centré sur Paris, impose de créer des rocades en direction de l’Est afin de ne pas engorger la capitale, or les gares de destination presque toutes situées entre Hirson et Épinal, ne se trouvent pas dans les régions les mieux desservies. Il faut, enfin, réserver les lignes et les gares nécessaires au transport du corps expéditionnaire britannique (BEF) depuis les ports de la Manche. Cela impose aux Français, dont l’armée mobilisée compte un peu plus de 90 divisions auxquelles s’ajoutent (en termes de transport) une dizaine de divisions britanniques, d’avoir recours, en proportion, à autant de moyens de transport que les Allemands.

Pour finir, la crainte de mal faire, souvent présente dans les états-majors, et le souci du détail, également omniprésent, font que tous les mouvements de concentration des armées se déroulent conformément aux planifications réalisées par les états-majors pour toutes les armées qui entrent en guerre au cours de l’été 1914, à l’exception de l’armée austro-hongroise, qui se mobilise et se concentre plus lentement. Reste à mettre en œuvre les « plans de guerre ».
 

Les plans, en Allemagne, en France, en Russie, en Autriche-Hongrie et en Serbie

De tous les plans de guerre existants en 1914, le plus connu est celui de Schlieffen. Mis en œuvre par Helmuth Johann Ludwig von Moltke, dit Moltke le Jeune, en août 1914, il n’est que la dernière réponse apportée à une question que se pose l’état-major allemand depuis le milieu des années 1870 : contre qui, France et / ou Russie, dans quel ordre et à quelle vitesse l’Allemagne, puissance militaire située au cœur de l’Europe, doit-elle entrer en guerre si une guerre éclate ? La question est d’abord étudiée par le grand état-major de façon purement intellectuelle pendant plusieurs années. Le différentiel de puissance est à ce point important que l’Allemagne ne se sent menacée ni par une France vaincue ni par une Russie dont la mobilisation est d’une lenteur telle qu’il est possible d’écraser son armée en la surprenant avant qu’elle ne soit prête à combattre. Au cours de cette première période, Moltke l’Ancien fait préparer des plans de guerre dirigés en premier lieu contre la France et en second contre la Russie.
Il inverse son système à partir de l’entrée en jeu possible de l’Autriche-Hongrie contre la Russie (1880) et de l’Italie face à la France (1882). Cette nouvelle approche demeure en vigueur jusqu’à la fin des années 1880 et à l’arrivée à la tête de l’état-major allemand du général Alfred von Waldersee. Ce dernier reste fidèle aux principes édictés par Moltke l’Ancien tout en faisant évoluer les plans allemands car il doute du soutien italien et s’inquiète, un peu, des progrès des fortifications françaises. Alfred von Schlieffen, qui lui succède en 1891, conserve les plans existants et fait étudier la possibilité d’une inversion des priorités. Le travail commandé au grand état-major ne se concrétise qu’à la fin du siècle. Dorénavant, et jusqu’en 1914, l’idée centrale de Schlieffen est celle d’une campagne initiale contre la France. Schlieffen entend attirer la masse principale des armées françaises en direction générale du territoire allemand pendant qu’une manœuvre d’aile par l’ouest, englobant le Luxembourg et la Belgique, enveloppera l’armée française et la détruira en moins d’un mois. Ce plan atteint son extension maximale en 1905 lorsque le grand état-major envisage, pour tenir compte du rapprochement entre Français et Britanniques, une manœuvre qui, traversant les Pays-Bas, se développerait jusqu’aux ports de la Manche. Pour que ce plan, connu comme étant le "testament de Schlieffen", puisse fonctionner, il faut que l’Allemagne consacre à son aile droite le plus de moyens possible. Or ces moyens, l’Allemagne de Schlieffen ne les a pas. Lorsque Moltke le Jeune le remplace (1906), il réduit pourtant les moyens attribués à son aile droite, non pas qu’il considère que le plan soit mauvais – c’est le plan qu’il va exécuter –, mais parce qu’il estime nécessaire de prendre en compte le renouveau de l’armée russe après sa défaite contre le Japon et les développements de l’armée française dont il redoute la puissance face à son centre. Ainsi, paradoxe de l’histoire, lorsque l’armée allemande entre en guerre en août 1914, son grand état-major, qui a la réputation justifiée d’être le meilleur au monde, a mis au point avec une minutie extrême un plan dont il sait qu’il risque fort d’échouer si le moindre contre-temps, la moindre difficulté, la plus petite friction surgit à l’improviste… Ce qui est le propre de la guerre.
De son côté, l’état-major français prépare, avant d’aboutir à l’élaboration du plan XVII en 1913, plusieurs plans de mobilisation et de concentration, défensifs et pas uniquement tournés vers l’Allemagne. Il envisage également la guerre contre l’Italie, la défense des Pyrénées, celle des ports face aux Britanniques et des engagements outre-mer. Ces plans sont néanmoins pensés à partir d’une situation démographique qui met la France dans une position d’infériorité notoire face à l’Allemagne. Ils s’articulent autour d’un système fortifié, pensé par le général Raymond Adolphe Séré de Rivières, qui couvre les frontières ainsi que les principaux ports de guerre. Ils évoluent au rythme des relations que la France parvient à nouer avec la Russie, du rapprochement à la convention militaire, puis avec la Grande-Bretagne, des contacts entre états-majors jusqu’à l’Entente cordiale. Chez les Français, la dimension politique des plans est nette. Avec la Russie, tout le travail de l’état-major, des ministères de la Guerre et de la Marine, des présidents du Conseil successifs consiste à convaincre leurs homologues de la nécessité d’attaquer la Prusse-Orientale avant la fin de la mobilisation générale russe.

 
Avec la Grande-Bretagne, les travaux préparatoires au débarquement de la BEF en France sont réalisés. Mais surtout, le plan de concentration français ne peut, pour garantir les liens avec la Grande-Bretagne, couvrir la frontière belge et encore moins, comme Joffre l’aimerait, envisager une entrée en premier en Belgique pour y affronter l’armée allemande. Cet impératif politique influence grandement le plan XVII.
En Russie, les plans préparés par la Stavka traduisent également le poids du politique sur la planification militaire. Tous, à commencer par le grand-duc Nicolas Nikolaïevitch, généralissime des armées russes, souhaiteraient diriger leur effort principal contre la double monarchie de l’Autriche-Hongrie pour aider les Serbes, satisfaire un panslavisme culturel et religieux connu et mener la grande politique traditionnelle de la Russie en direction des Détroits. Mais les Britanniques y sont peu favorables et l’empereur entend que les engagements pris vis-à-vis de la France soient tenus. Cette double vision se traduit par l’existence de variantes dans la répartition des forces face à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie. La "variante G" donne la priorité en termes d’effectifs au front du Nord-Ouest (Prusse-Orientale), la "variante A" donne la priorité au front du Sud-Ouest (Galicie).
Face à la Russie, qui est l’adversaire le plus puissant, si ce n’est le principal, l’état-major austro-hongrois envisage également deux possibilités, étroitement liées à sa coordination avec l’armée allemande. Le plan initial, celui que préfèrent les Autrichiens, consiste à fournir l’effort principal contre les Serbes (3/5 des forces), et un effort "secondaire" contre les Russes (2/5 des forces). Ce plan général fait l’objet d’une variante qui consiste à inverser la répartition des forces. C’est le plan qui sera mis en œuvre à la demande de l’état-major allemand afin de soulager, depuis la Galicie, le front prussien. Face à ce plan austro-hongrois, les Serbes, qui sont en infériorité numérique notoire mais viennent de mener deux guerres victorieuses dans les Balkans, ont décidé de ne pas défendre leur capitale et de reporter leur armée en position centrale plus au sud sur la Kolubara afin de pouvoir conserver leur liberté d’action. Ce qui est un des grands principes de la guerre.

Lorsque la guerre éclate, les travaux préparatoires réalisés par l’ensemble des états-majors européens depuis plusieurs décennies donnent les résultats escomptés. La mobilisation et la concentration des armées se déroulent conformément aux plans établis. Les états-majors centraux quittent les capitales pour s’installer sur le terrain avec leur chef d’état-major général nommé commandant en chef. Ils changent aussi de nom, devenant, dans toutes les langues des "grands quartiers généraux" (GQG). À Coblence, à Vitry-le-François, à Moguilev, etc., dès que les premiers coups de fusil sont tirés, la guerre préparée devient réalité. L’intelligence et la rigueur consacrées à sa préparation demeurent nécessaires à sa conduite. Mais ce n’est plus suffisant. Il faut commander, se faire obéir, s’adapter aux frictions et au "brouillard de la guerre", faire preuve, dans l’adversité, de caractère. Il ne s’agit plus de préparer la guerre mais, dans ce choc des volontés, de vouloir la victoire et d’en payer le prix. Un prix, humain et matériel, qui est toujours étroitement lié à la façon dont la guerre a été… préparée.

Les plans de guerre des armées

Par François Cailleteau

 
Des sept armées, au sens des armées de terre, engagées dans la Grande Guerre dès le début d’août 1914, seules quatre ont des plans de guerre ou plutôt d’opérations. Seront donc examinés ici – non pas dans leur détail technique, mais dans leurs principes et dans ce qu’ils signifient des conceptions politiques et stratégiques des responsables civils et militaires –, les plans russe et français du côté de l’Entente, austro-hongrois et allemand du côté des empires centraux.
 
Les chefs militaires français et russes se sont concertés tout au long de l’avant-guerre pour coordonner leurs efforts face à l’armée allemande, dont on savait depuis une dizaine d’années qu’elle attaquerait d’abord la France avec le maximum de ses moyens avant de se retourner contre la Russie. D’où la demande française récurrente d’une offensive russe aussi puissante et rapide que possible pour soulager l’armée française. Les petites armées belge et serbe se défendent comme elles peuvent et l’armée britannique ne peut agir que comme un renfort de l’armée française.

Le plan russe

L’armée russe fut longtemps incapable de répondre à la demande française du fait des lenteurs de sa mobilisation et de ses faiblesses structurelles, bien mises en lumière par les défaites contre les Japonais en Mandchourie (1904-1905). La modernisation des chemins de fer, avec l’argent des épargnants français, et celle de l’armée donnèrent de nouvelles possibilités. Et le sentiment qu’une défaite rapide de la France serait une catastrophe pour la Russie, qui y perdrait son allié et son prêteur, participe du même mouvement. Un plan fut élaboré en 1910, préparé par le général Youri Danilov, pour une attaque massive de la Prusse-Orientale avec les deux tiers des moyens, le dernier tiers étant placé en défensive face à une attaque austro-hongroise depuis la Galicie, attaque dont on ne s’exagérait, à juste titre, ni la rapidité ni la puissance.
Ce plan déclencha une lutte interne intense au sein du commandement russe, au demeurant très divisé entre ses différentes factions et sans leader véritable. Les arguments contre la priorité donnée à l’action contre l’Allemagne étaient doubles. D’une part, on reprochait au plan de sous-estimer le danger austro-hongrois et de se tromper de priorité, l’Autriche-Hongrie s’opposant à la Russie et à son leadership des peuples slaves. D’autre part, la victoire rapide de l’Allemagne contre la France semblant probable à beaucoup, il ne fallait pas trop s’engager dans une action au secours d’un allié perdu d’avance et ménager le vainqueur tout en gardant intactes les forces qui pourraient lui être opposées. Ajoutons que la forte influence allemande sur l’élite russe a certainement contribué à renforcer cette position.
Le débat se termina par l’adoption d’un plan avec deux options, l’une majoritairement orientée contre l’Allemagne pour satisfaire la France, l’autre contre l’Autriche-Hongrie, cette dernière étant en fait la seule réellement envisagée. Cependant, pour répondre aux demandes françaises, on maintint l’offensive contre l’Allemagne mais en la réduisant de moitié – deux armées au lieu de quatre –, et en limitant son champ d’action à l’extrémité est de la Prusse-Orientale. Cette attaque, prévue sur un terrain peu favorable (les lacs Mazures séparent les deux armées qui ne peuvent s’épauler), ne pouvait avoir de résultat substantiel et privait en outre les forces opposées aux Austro-Hongrois d’une armée qui aurait pu transformer la défaite de ceux-ci en déroute.

Le plan français ou "plan XVII"

Du côté français, les conditions de l’entrée en guerre avaient été clairement fixées par l’autorité politique : la France n’attaquerait pas la première, elle ne violerait pas la neutralité belge. Ces deux conditions répondaient tant à la volonté populaire, qui n’acceptait de combattre que pour la défense du pays, qu’au souci de s’assurer l’appui britannique. Les plans préparés par les chefs militaires sont conformes à ces exigences mais reposent sur des préjugés qui vont s’avérer dangereux.
Le plan XVII, souvent évoqué, n’est pas un plan d’opérations mais un plan de concentration. Il place quatre armées près des frontières allemande et belge, de la frontière suisse à la Sambre, une armée étant tenue en réserve vers Bar-le-Duc et le corps expéditionnaire britannique (une petite mais excellente armée) se tenant à l’aile gauche autour de Maubeuge. À partir de ce dispositif, les manœuvres les plus diverses sont possibles.
Le plan d’opérations proprement dit, inconnu des exécutants jusqu’au 8 août, est basé sur une erreur et un préjugé. L’erreur est de croire que l’aile droite allemande ne dépassera pas la Sambre. Cette erreur va persister assez longtemps, même quand les reconnaissances aériennes effectuées par la 5e armée (la plus à gauche, commandée par Charles Lanrezac) apportent des preuves contraires. Elle a pour origine la conviction que les corps de réserve allemands ne peuvent être employés en première ligne et qu’il n’y a pas assez de corps d’active pour réaliser une manœuvre plus vaste que celle anticipée par le commandement français. Cela tient à une méconnaissance des mécanismes qualitatifs de constitution des réserves allemandes, dont les soldats sont beaucoup mieux sélectionnés, entraînés et encadrés que ceux de nos divisions de réserve. Et c’est le résultat du préjugé des responsables militaires envers les réservistes. Ils sont considérés comme des soldats de deuxième qualité, certes animés d’une belle ardeur patriotique mais d’un professionnalisme militaire et d’une capacité à résister au stress d’un combat prolongé également douteux.



 
Ce préjugé conduit à adopter une attitude systématiquement offensive, car c’est en attaquant que l’on pourra en finir vite (et donc renvoyer les réservistes dans leurs foyers avant que leur moral ne s’effondre) et parce qu’une conduite défensive est jugée débilitante pour une troupe moralement fragile. Cette valorisation de l’offensive est de surcroît en accord avec le refus de la passivité qui fut tant reprochée aux Bazaine et aux Trochu de 1870.
Le plan français ne tient donc pas compte des circonstances du déclenchement de la guerre où la France a été jetée par la Russie et où, s’il lui faut remplir ses engagements, rien ne l’oblige à autre chose qu’à supporter le mieux possible le choc de l’offensive allemande. Rien ne contraignait à lancer les armées de Lorraine dans une offensive sans espoir (Joseph Joffre lui-même avait souligné la quasi-impossibilité de vaincre en Lorraine lorsqu’en 1912, il demandait au gouvernement l’autorisation de pénétrer en Belgique, qui lui fut refusée) ni à se précipiter dans un combat de rencontre incertain au cœur des forêts ardennaises. Fixer par une manœuvre défensive la plus grosse partie de l’armée allemande en attendant l’offensive de l’armée russe complètement mobilisée suffisait à remplir toutes les obligations souscrites.

Le plan austro-hongrois

Du côté des empires centraux, peu d’efforts de coordination avaient été accomplis, les Allemands n’ayant pas pris conscience de la priorité austro-hongroise contre la Serbie et les Austro-Hongrois sous-estimant la faiblesse du dispositif initial allemand à l’est.
Le plan austro-hongrois divisait l’armée en trois blocs. Une grosse moitié devait faire face à la Russie en Galicie (le sud-est de la Pologne et l’ouest de l’Ukraine dans les frontières actuelles), un cinquième était prévu face à la Serbie et un quart réservé pour renforcer l’un ou l’autre des fronts suivant les circonstances.
Les choses vont mal tourner sous l’effet conjoint des lenteurs de mise sur pied de l’armée austro-hongroise et de l’aversion antiserbe pathologique du généralissime autrichien Franz Conrad von Hötzendorf, qui poussait depuis des années à la guerre contre la Serbie. Les premières, qui résultent des insuffisances de ses états-majors et de sa logistique, empêchent une réaction rapide contre la Serbie après l’attentat de Sarajevo. La seconde conduit Conrad à diriger sa réserve vers le front serbe alors que l’armée russe se mobilise massivement à la frontière austro-hongroise avec une célérité qui surprend Conrad malgré les avertissements que lui avait prodigués l’état-major allemand. Quand le généralissime allemand Helmuth von Moltke apprend cette décision, il exige qu’elle soit rapportée et que la réserve austro-hongroise soit redirigée contre l’armée russe. Conrad s’y résout malgré l’avis de ses logisticiens, qui estiment impossible de changer un plan de transport par chemin de fer en cours d’exécution, a fortiori en improvisant. Il en résulte une vaste pagaille qui aboutira à un double et grave échec : face aux Russes en Galicie mais aussi face aux Serbes.

Le plan allemand ou "plan Schlieffen"

Le plan allemand est de loin le plan le plus abouti. On le connaît sous le nom de"plan Schlieffen", du nom de son auteur, chef de l’état-major impérial (c’est-à-dire généralissime) de 1891, où il succède au vieux Helmuth von Moltke (le vainqueur de 1870) après le court passage de Waldersee dans cette fonction, à 1906, date à laquelle lui succède un autre Moltke, neveu du précédent. Ce plan a pour objet de faire face à la guerre sur deux fronts dont l’alliance franco-russe menace l’Allemagne. Il consiste en un projet d’écrasement de l’armée française en quelques semaines avant que l’armée russe, plus lente à se mobiliser, puisse intervenir sérieusement. Employant à l’ouest la quasi-totalité des forces, il prévoit un vaste coup de faux, le gros de l’armée allemande passant par la Belgique, neutre, pour envelopper l’armée française s’enlisant en Lorraine face à des armées allemandes assises sur de solides positions défensives.
Ce plan a trois caractéristiques principales. Son élaboration s’est faite dans le secret du grand état-major, sans participation nette des responsables politiques. C’est un plan risqué qui fait bon marché des contraintes logistiques et plus encore des réactions de l’adversaire. C’est enfin un plan unique, à appliquer quelles que soient les circonstances du déclenchement de la guerre.

L’Allemagne, en matière de diplomatie et d’action militaire, est encore une monarchie quasi absolue. Le Parlement (Reichstag) pèse peu dans ces domaines. Le chancelier n’a pas d’autorité sur l’état-major et le souverain n’a pas l’envergure nécessaire pour lui imposer la sienne. D’où la liberté des chefs militaires pour concevoir leurs plans sans tenir compte des implications politiques – comme une entrée en guerre probable du Royaume-Uni en cas d’invasion de la Belgique –, mais aussi pour écarter d’autres solutions que la leur, par exemple une attitude défensive face à la France et offensive contre la Russie (ce qui était l’option de Moltke l’Ancien).
L’idéologie des chefs militaires est à la fois réactionnaire, d’où le mélange de haine et de mépris vis-à-vis du régime républicain français, et empreinte d’un très fort sentiment de supériorité de la nation allemande, d’où des conceptions de l’action militaire faisant une large place à la recherche audacieuse d’une victoire décisive et tenant peu compte des risques d’échec.
Tous ces facteurs conduisent à précipiter l’entrée en guerre, à donner la priorité à l’attaque contre la France et à décider la violation de la neutralité belge. Mais l’état-major allemand minimise les difficultés prévisibles de réalisation de son plan. Celui-ci impose une rapidité d’exécution évidemment exténuante pour la troupe (la 1re armée fera 500 kilomètres à pied en cinq semaines jusqu’à la bataille de la Marne) mais aussi problématique pour la logistique au fur et à mesure que l’on avance sur des itinéraires où les ouvrages d’art ont été détruits. Le plan suppose aussi un dispositif ennemi qui ne fait pas face avec les moyens nécessaires au gros de l’assaillant et qui persiste longtemps dans cette erreur. Tout cela constitue un pari bien risqué.

L’échec des plans d’opérations

La caractéristique commune à ces plans est qu’ils ont tous échoué. D’abord parce qu’en les suivant, la plupart des belligérants ont, malgré eux, prêté assistance aux entreprises de leurs adversaires. La Russie a affaibli son dispositif face aux Austro-Hongrois en le privant d’au moins une armée inutilement engagée en Prusse-Orientale dans une offensive maladroite et sans objectif stratégique. Cela l’a empêchée de remporter une victoire décisive contre les armées habsbourgeoises qui, de leur côté, ont fait le nécessaire pour être battues en commençant par se tromper d’ennemi. L’offensive française en Lorraine fut une contribution notable à la stratégie d’enveloppement allemande. Enfin, le choix d’attaquer d’abord la France et de passer par la Belgique, s’il n’a pas servi la manœuvre française, a assuré à la IIIe République la réalisation de l’Union sacrée et l’entrée en guerre du Royaume-Uni.
On constate par ailleurs une erreur commune à tous les états-majors. S’ils tiennent compte de la possibilité inédite de mobiliser des armées d’un volume jusque-là inconnu, la conclusion qu’ils en tirent, bien qu’elle ait pu paraître avant guerre comme frappée de bon sens, s’est révélée complètement fausse. Pour eux, la guerre ne peut être que très courte, la mobilisation générale stoppant le fonctionnement de l’économie et la bonne volonté des réservistes ayant des limites vite atteintes. C’est pourquoi ils recherchent une victoire décisive en quelques semaines ou quelques mois, par une attitude résolument offensive. En réalité, avec autant d’hommes armés de fusils à tir rapide et de mitrailleuses appuyés par une artillerie très performante, c’est le défenseur qui s’est trouvé en position d’avantage. De surcroît, l’armée en défense disposait de toutes ses lignes de communication tandis que l’armée qui avançait voyait ses problèmes logistiques croître très vite du fait des destructions. Quant aux réservistes, formés depuis des décennies à l’idée de leurs devoirs envers la collectivité, ils se montrèrent pour la plupart d’une remarquable impavidité dans les combats et dans la prolongation de ceux-ci.
Bibliographie

André Corvisier et Hervé Coutau-Bégarie, La Guerre. Essais historiques, Paris, Perrin, 2005 (1re édition 1995) ; Martin Van Creveld, La Transformation de la guerre, traduit de l’anglais, Paris, Éditions du Rocher, 1998 ; et Archer Jones, The Art of War in the Western World, Urbana (Ill.), University of Illinois Press, 1987.

John Frederick Charles Fuller, La Conduite de la guerre de 1789 à nos jours, traduit de l’anglais, Paris, Payot, 1990 ; et John Gooch, "The Origins of Contemporary Doctrine", Stratregic and Combat Studies Institute, no 30, septembre 1997.

Stéphane Audoin-Rouzeau et Jean-Jacques Becker (dir.), Encyclopédie de la Grande Guerre, 1914-1918, Paris, Bayard, 2004, et plus particulièrement Frédéric Guelton,"Les armées", p. 221-235, et Jean-Jacques Becker,"Prévisions des états-majors et effondrements des plans", p. 235-247.

Jean-Claude Laparra et Pascal Hesse, L’Envers des parades. Le commandement allemand, 1914-1918, Saint-Cloud, Éditions Soteca, 2011 ; Karl Demeter, The German Officer-Corps in Society and State, 1650-1945, traduit de l’allemand, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1965 ; général Édouard Pierron, La Stratégie et la tactique allemande au début du XXe siècle, Paris, H. Charles-Lavauzelle, 1900 ; et Walter Görlitz, History of the General Staff, 1657-1945, New York, Praeger, 1953.

Pierre Guinard, Jean-Claude Devos et Jean Nicot, Inventaire sommaire des archives de la guerre, série N. I. Introduction, organisation de l’armée française, guide des sources, bibliographie, Troyes, Imprimerie La Renaissance, 1975, particulièrement la première partie,"1871-1914, la préparation à la guerre", p. 11-61 ; et Claude Franc, Le Haut Commandement français sur le front occidental, 1914-1918, Saint-Cloud, Éditions Soteca, 2012.

Général Fernand Gambiez et colonel Maurice Suire, Histoire de la Première Guerre mondiale. I. Crépuscule sur l’Europe, Paris, Fayard, 1968.

Bruce Menning, Bayonets Before Bullets. The Imperial Russian Army, 1861-1914, Bloomington, Indiana University Press, 1992 ; et David Schimmelpenninck van der Oye, Bruce W. Menning, Reforming the Tsar’s Army. Military Innovation in Imperial Russia from Peter the Great to the Revolution, Cambridge, Cambridge University Press, 2004.

Pour une orientation bibliographique sur les plans des armées , on pourra se reporter aux ouvrages suivants :
John Keegan, La Première Guerre mondiale, Paris, Perrin, 2003,p. 37-66 ; Général Fernand Gambiez et colonel Maurice Suire, Histoire de la Première Guerre mondiale. I. Crépuscule sur l’Europe, Paris, Fayard, 1968, p. 155-176 ; Holger Herwig, The First World War. Germany and Austria (1914-1918), New York, Arnold, 1997, p. 43-74 ; François Cailleteau, Gagner la Grande Guerre, Paris, Economica, 2008, p. 23-40.
© Bibliothèque nationale de France / Ministère de la Défense DMPA, 2014
Tous droits de reproduction interdits

haut de page