BnF
La guerre de 14-18

Des bibliothèques pour les troupes
Par Benjamin Gilles

 
"Peut-être l’armée atteindrait-elle à une beauté plus sobre et plus moderne, si elle voulait se faire la modeste éducatrice de la nation." Tenté de s’engager comme volontaire, Maurice Vincent, le jeune protagoniste du roman d’Ernest Psichari, est tiraillé entre deux représentations de l’armée.
Instrument traditionnel au service de la défense de la patrie, l’outil militaire se veut aussi, à la veille de la Grande Guerre, un instrument de l’éducation des jeunes citoyens.

Cette cohabitation entre des missions classiques et un nouveau rôle social n’est pas sans tension. Mais elle reflète toute l’évolution de la pensée sur le rôle de l’armée. Au moment où Ernest Psichari publie son roman en 1913, la guerre paraît une expérience très lointaine pour la majorité de la société française. La défaite de 1870 est de plus en plus un souvenir même si elle reste perçue comme un échec culturel, l’inadaptation d’un modèle de formation des officiers et de la troupe. Acteur majeur, par la conscription, de l’éducation des jeunes hommes, l’armée va occuper un rôle essentiel dans ce redressement. Et c’est par les bibliothèques que cet objectif va se réaliser. Il s’agit de développer la culture des cadres et des conscrits. Aussi, dès juin 1872, le ministère instaure les bibliothèques de garnison, reprenant ainsi un projet développé sous le Second Empire. Ces lieux vont s’ouvrir sous l’influence de deux facteurs : l’instauration du service militaire et le développement de la lecture populaire.
 

Les fondements du développement des bibliothèques militaires : conscription et lecture populaire

La généralisation en 1875 de l’accès aux bibliothèques à l’ensemble des soldats traduit la volonté de l’armée de participer à l’instruction des citoyens. La politique de développement des bibliothèques pour les troupes épouse ainsi les progrès de l’alphabétisation masculine qui s’accélère dans les années 1880. Cet essor s’appuie sur tout le travail mené dans le cadre de la promotion de la lecture publique, une dynamique entamée dans les années 1860. Cette culture va fortement marquer le développement des bibliothèques militaires françaises jusqu’en 1914.
En effet, les sociétés philanthropiques engagées dans le développement de la lecture vont jouer un rôle décisif dans les casernes. Palliant les insuffisances des moyens budgétaires de l’état-major, elles équipent les espaces de lecture et les approvisionnent en livres et revues. L’action de la Société Franklin est ici à souligner.


En quatre ans, de 1871 à 1875, son action a permis de financer ou équiper plus de 370 bibliothèques. Sans abandonner sa mission de lecture publique, l’œuvre consacre une part croissante de son budget aux bibliothèques militaires, au point que ces dernières reçoivent en 1914 la majorité des dotations en argent et en livres. L’équipement des salles, le choix des collections et le matériel nécessaire au fonctionnement des bibliothèques militaires s’inspirent directement des pratiques mises en œuvre pour les bibliothèques populaires dans les années 1860. La Société avait déjà mis en place dans ces années des registres de prêt et édité un catalogue de livres classés par discipline. Ces savoir-faire sont réinvestis au profit des bibliothèques militaires.

Lectures vertueuses, lectures découragées

La transposition de l’expérience de la lecture publique convient plutôt bien à l’armée, laquelle n’hésite pas à s’appuyer sur la Société Franklin au point d’officialiser en 1899 son rôle dans l’"Instruction […] sur l’organisation des bibliothèques militaires". L’œuvre figure alors parmi les quatre sociétés autorisées à faire don de livres et de périodiques. Elle doit bien sûr cette marque de confiance à son engagement précoce dans les casernes, mais aussi au soin qu’elle apporte dans la sélection des ouvrages et des revues mis à la disposition des conscrits. Depuis sa fondation, la Société s’est engagée dans le combat pour les bonnes lectures. Il s’agit ici de proposer des œuvres qui élèvent l’esprit et la culture et d’éliminer les titres susceptibles d’encourager la perversion morale et de troubler l’ordre social. Le développement de la littérature populaire au tournant des années 1900 et l’éclosion d’un lectorat de masse accroissent ces préoccupations. Les "bonnes lectures" focalisent les débats publics. La diffusion des idées de Lyautey et l’augmentation du nombre de conscrits avec le passage à trois ans de service militaire en 1895 et 1913 amènent l’armée à intervenir dans ces discussions.
Les catalogues et les collections des bibliothèques pour les troupes et les officiers vont donc d’abord expurger la littérature contestataire. Jusqu’en 1914, les conscrits n’auront ainsi pas accès aux Sous-offs, de Lucien Descaves, cette violente critique de la vie militaire publiée en 1889. Il n’y a pas non plus sur les étagères cet autre succès qu’est Biribi, édité un an plus tard. Cette censure intervient dans un contexte troublé pour l’institution militaire. Sa place dans la société est l’objet de vives contestations, relayées notamment par la CGT qui place sa lutte contre le militarisme sur le terrain de la lecture. Afin de concurrencer le monopole culturel des casernes, le syndicat ouvre à proximité des garnisons des foyers dans lesquels les conscrits peuvent trouver du matériel pour écrire, se documenter et suivre des conférences. Une œuvre est créée à cette fin en 1902, le Sou du soldat, destinée à accueillir les mobilisés et à leur proposer des collections donnant accès à une autre littérature que celle des casernes.


 
L’armée n’a de cesse jusqu’en 1914 de tenter de limiter l’influence de cette production contestataire et de chercher à interdire ces bibliothèques. Pour y parvenir, elle peut s’appuyer sur les lois votées en 1893-1894 – dites lois "scélérates" – qui punissent la provocation à l’encontre de militaires et l’apologie de thèses anarchistes. L’armée procède ainsi en 1911 à onze demandes de saisie de tracts et brochures. Elle utilise également le règlement des troupes en campagne de 1913, qui confère à l’officier commandant la troupe le droit d’interdire la lecture de toute publication susceptible de perturber le bon ordre de l’unité. Le ministère de la Guerre et l’état-major optent aussi pour une posture plus ouverte en cherchant à encadrer les pratiques de lecture. L’instruction de 1899 permet par exemple de puiser dans les catalogues de quatre organisations spécialisées dans la lecture publique, mais aussi dans le catalogue des livres destinés aux instituteurs, offrant ainsi un large choix de lectures. Elles peuvent également s’abonner ou acquérir les revues souhaitées à condition que ces titres "ne traitent ni de questions politiques ni de questions sociales". Ainsi, tout en promouvant le principe des bonnes lectures, l’armée joue la carte de la prudence, ne désirant pas attiser les tensions sociales vives notamment au moment de l’affaire Dreyfus.

 

L’exemple de la bibliothèque de garnison du 23e régiment d’infanterie

Cette volonté de neutralité transparaît dans le catalogue de la bibliothèque de garnison du 23e régiment d’infanterie qui est publié en 1912. Les fonds de la bibliothèque sont, conformément aux pratiques bibliothéconomiques et aux dispositions de l’instruction de 1899, classés en 11 séries (art et histoire militaire, marine, histoire, littérature…) qui englobent tous les champs de la connaissance. Au total, la bibliothèque comprend plus de 1 600 titres. Deux ensembles émergent particulièrement : les sciences et l’histoire militaire, avec 679 titres, et la littérature, avec 443 titres.
Dans le premier, les lecteurs peuvent trouver les ouvrages de doctrine d’emploi des forces (Charles Ardant du Picq…), les études tactiques et stratégiques. Cette bibliothèque de travail semble plutôt réservée aux officiers qui encadrent les unités. Elle s’intéresse surtout aux publications nationales mais propose aussi quelques titres allemands traduits. Les militaires peuvent en effet lire les études de Carl von Clausewitz (Théorie de la Grande Guerre) et de Colmar von der Goltz (La Nation armée). Connaître l’armée de la nation ennemie est une priorité pour l’état-major. De son étude découle l’examen de ses forces et de ses faiblesses qu’il conviendra d’exploiter sur le champ de bataille. L’attention donnée à l’outil militaire allemand passe également, et c’est plus original, par la mise à disposition d’études en allemand sur la composition des troupes ou le matériel employé (Die graue Felduniform der deutschen Armee). L’usage de ces livres a clairement pour ambition de renseigner le lecteur et surtout de lui éviter de découvrir l’adversaire au moment de livrer le combat. Cette partie de la bibliothèque est un reflet du syndrome de la défaite de 1870 : officiers et soldats ignoraient alors à peu près tout des armées allemandes et furent surpris par leur matériel et leurs capacités.
Le second ensemble, la littérature, a clairement une fonction de divertissement et de loisir studieux. À côté des classiques de la littérature française (Œuvres de La Fontaine, de Molière et d’Hugo, par exemple), la bibliothèque du 23e régiment propose à ses lecteurs les succès du roman populaire en vogue à l’époque : Pêcheurs d’Islande, de Pierre Loti, ou encore La Guerre en dentelles, de Georges d’Esparbès, figurent ainsi dans le catalogue. Ces œuvres de distraction voisinent avec les ouvrages de Maurice Barrès (L’Appel au soldat) et de Paul Déroulède (Chants du paysan) à la connotation patriotique. L’éducation à la nation – de sa culture au patriotisme – n’est ainsi pas omise. Elle n’est pas contradictoire avec la présence de récits de Tolstoï, de Goethe ou encore de Conan Doyle. Il s’agit en effet de faire baigner les conscrits et les officiers dans la culture nationale, mais aussi d’élargir leurs champs culturels, en ouvrant à une littérature avec laquelle ils sont moins familiers. Le principe des "bonnes lectures" ne demeure pas moins la trame constitutive de cette partie de la bibliothèque.
 

Ainsi, nulle trace de l’ouvrage de Lucien Descaves ni de Germinal, d’Émile Zola, et ce pour des raisons différentes. Les fonds ne sauraient donner à lire des textes pouvant porter atteinte au prestige de l’armée ou pouvant alimenter la contestation sociale. Dans les deux cas, ces œuvres sont jugées suspectes et se trouvent de ce fait censurées.
Censure morale et politique, bonnes lectures : les bibliothèques militaires sont ainsi, en 1914, au cœur des considérations culturelles, sociales et politiques centrées sur la lecture. La guerre ne mettra pas fin à ces débats et, à ce titre, l’année 1917 constituera un tournant. À des mesures répressives, mêlant interdictions et saisies, se substituera une volonté d’encadrement des pratiques en vue de remobiliser les combattants, comme si l’on redécouvrait, après l’expérience des années 1870-1914, que lire constituait le cœur d’un programme d’éducation patriotique.

© Bibliothèque nationale de France / Ministère de la Défense DMPA, 2014
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