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La guerre de 14-18

Les réactions des populations à la mobilisation
Par Jean-Jacques Becker

 
Avant 1914, les relations internationales avaient été plusieurs fois tendues et une guerre européenne appréhendée. Mais à peu près personne n’avait imaginé ce que serait cette guerre. Elle ne pouvait être que brève, ce qui explique que, lorsque les mobilisations se sont produites, pour chaque état-major, prendre vingt-quatre heures de retard sur l’adversaire était considéré comme un très grave péril.

La première édition du volume de la collection "Peuples et civilisations" sur la "guerre de 1914", publié en 1934 sous la plume de Pierre Renouvin, était intitulée La Crise européenne et la Grande Guerre (1904-1918). Une édition ultérieure du même ouvrage et du même auteur, datée de 1962, a pour titre La Crise européenne et la Première Guerre mondiale. Dans les premières lignes de l'introduction à cette nouvelle édition, Pierre Renouvin écrit : "La guerre de 1914-1918, la "Grande Guerre", ne faut-il pas lui laisser ce nom ?" En d'autres termes, c'était l'éditeur ou le directeur de la collection qui avait souhaité le nouveau titre, malgré l'avis de Pierre Renouvin.
La façon de désigner le premier grand conflit du XXe siècle n’est pas sans importance. Très rapidement, les contemporains ont utilisé la formule "Grande Guerre" parce qu’ils ont eu conscience d’assister, de participer à une guerre hors normes. Personne n’aurait eu l’idée d’appeler ainsi la guerre de 1870, qui fut pourtant une terrible épreuve pour la France ! Pour le thème qui est le nôtre aujourd’hui se pose une question essentielle : les Européens, en s’engageant dans ce conflit, eurent-ils de quelque façon l’idée qu’il allait durer plusieurs années, provoquer plus de dix millions de morts et s’étendre bien au-delà des limites de l’Europe, ne serait-ce que par la participation des États-Unis ? Il est toujours possible de trouver quelques avertissements plus ou moins ignorés, mais la réponse est "non", sans hésitation. Les états-majors allemand et français étaient tellement convaincus d’une guerre brève, résultat d’une manœuvre décisive – celle que les généraux allemands avaient imaginée en traversant la Belgique neutre – ou d’une ou deux grandes batailles en Lorraine – auxquelles les généraux français avaient pensé –, que c’est bien ce qui faillit arriver. Ce n’est que l’échec des plans d’opérations qui allait conduire à la guerre longue.

Mobilisations générales

Il ne s’agit pas pour autant de minimiser l’impact de ces mobilisations sur les populations, car c’était la première fois dans l’histoire du monde qu’un conflit débutait par la "mobilisation générale" chez la plupart des participants… Pour ne prendre que l’exemple de la France, lors de l’éclatement de la guerre de 1870, alors que le service militaire existait, 140 000 réservistes seulement furent appelés pour compléter une armée d’active française recensant théoriquement 600 000 hommes, mais qui, dans la pratique, n’en a rassemblé que 280 000 dans l’est au début des opérations militaires ! En 1914, l’armée d’active compte 880 000 hommes depuis que la loi de 1913 a porté le service militaire de deux à trois années, et la mobilisation "générale" concernera trois millions d’hommes supplémentaires (soulignons que, sur l’ensemble de la guerre, huit millions d’hommes ont été mobilisés en France). On n’était plus, très clairement, dans le même ordre de grandeur…
Un effort de mobilisation semblable eut lieu chez la plupart des belligérants, sauf au Royaume-Uni, car il n’y existait pas de service militaire. Il fallut faire appel à des volontaires. Dès le mois d’août 1914, des milliers d’hommes font la queue devant les centres de recrutement pour s’engager, ils sont 300 000 à la fin du mois, un million avant la fin de 1914. Ces volontaires ne composent d’ailleurs pas une représentation exacte de la population britannique. En proportion de leur groupe social, les "élites" fournissent le plus de volontaires, suivies par les classes moyennes, puis par les secteurs les mieux rémunérés des ouvriers qualifiés.


 
Au total, en quelques jours, pour l’ensemble des pays d’Europe qui s’engagent dans la guerre (en faisant donc abstraction de l’Europe scandinave, de l’Europe méridionale, de la plus grande partie de l’Europe balkanique), près de dix millions d’hommes se trouvent sous les armes, phénomène unique dans l’histoire de l’humanité jusque-là.

Mais dans quel esprit cet incroyable appel aux armes s’est-il fait ?
Dans chaque pays, de grandes différences de comportement ont pu exister entre les uns et les autres, mais il est possible de distinguer les attitudes les plus générales.


Stupeur et résolution

Première constatation, Français et Allemands se comportèrent différemment.
En France, même si à la fin du mois de juillet l’attention d’une grande partie de l’opinion est accaparée par le procès de Mme Caillaux, même si l’année précédente le passage du service militaire de deux à trois ans a provoqué des débats passionnés, l’opinion est largement pacifique. Davantage que dans les villes, où depuis quelques jours la lecture de la presse provoque de fortes inquiétudes, l’annonce de la mobilisation est accueillie avec une très grande surprise, avec stupeur, voire consternation, dans les campagnes et dans la "France profonde".
Une sorte d’hébétement devant cet événement incroyable survient. On assiste cependant très rapidement à un retournement de l’opinion, massivement convaincue que la France pacifique est agressée et que, dans ces conditions, il n’y a rien d’autre à faire que de se défendre. On note à ce moment quelques manifestations d’enthousiasme, mais assez rares.

Le sentiment dominant est celui de la résolution, une résolution générale qui se traduit au plan politique par l’union sacrée entre les Français de toutes tendances et, même, par l’entrée dans le gouvernement de ministres socialistes, Jules Guesde et Marcel Sembat, dont toute la vie a été dévouée jusque-là à la lutte pour la paix !
L’ordre de mobilisation générale a été lancé en France le 1er août à 16 heures et en Allemagne pratiquement au même moment, mais l’atmosphère y est très différente. La tradition veut que ce soit une véritable euphorie qui ait saisi la population allemande à l’annonce de la guerre, en particulier dans les grandes villes. Mais des travaux montrent qu’il y eut en réalité très rapidement "un curieux revirement de l’esprit public : le chauvinisme cocardier et bruyant des jours précédents cède le pas à une inquiétude sourde", a pu écrire Gerd Krumeich.
Il y eut cependant une différence de tonalité entre la France et l’Allemagne. Pourquoi ?


"Union sacrée" et "Burgfrieden"

L’explication doit être cherchée du côté de la Russie, où furent prises les décisions cruciales.
Après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand le 28 juin 1914 à Sarajevo, le gouvernement austro-hongrois jugea que, même si les responsabilités de la Serbie étaient faibles et mal établies, il fallait profiter des circonstances pour régler son compte à un État qui lui manifestait des sentiments très hostiles. Le gouvernement allemand avait donné son accord, convaincu que le conflit resterait localisé. Le 28 juillet, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie, décision d’autant plus précipitée que, compte tenu du temps nécessaire aux opérations de mobilisation, il faut compter une quinzaine de jours avant que l’armée soit en état d’entrer en action !
Il était inconcevable pour la Russie de laisser écraser l’État slave et orthodoxe qu’était la petite Serbie, et après avoir néanmoins hésité et tergiversé, le tsar Nicolas II décrète la mobilisation générale le 30 juillet.
À son tour, face au géant russe, l’Allemagne ne pouvait laisser seul son allié austro-hongrois, d’autant qu’une idée était assez largement répandue en Allemagne : l’entente entre la France, le Royaume-Uni et la Russie créait pour le Reich une menace d’encerclement que l’énormité de la Russie rendait très dangereuse. Cela peut paraître surprenant, étant donné l’écart technique entre les deux pays, mais la Russie faisait très peur en Allemagne. Pour la masse des Allemands, il était temps de se défendre. Même si cette volonté défensive se traduit dans l’immédiat par l’attaque contre la France, alliée de la Russie et plus prompte à mobiliser que cette dernière, il s’agit bien d’une volonté défensive qui provoque l’élan patriotique d’un peuple inquiet. D’où cette tonalité, plus marquée en Allemagne qu’en France, du moins dans un premier temps. À l’union sacrée française répond le Burgfrieden (la trêve des partis) allemand.

Pour l’immense majorité de la population russe, la paysannerie, l’entrée en guerre ne provoque aucun sentiment patriotique. Elle est au mieux considérée comme une fantaisie du tsar qui ne la concerne pas. Il est même surprenant que, sortis de cette foule indifférente, les jeunes hommes mobilisés, après tout de même s’être livrés à toutes sortes d’exactions en se rendant vers leurs lieux de concentration, aient constitué une armée obéissante et endurante. En revanche, la population des villes, en particulier celle des plus grandes, comme Saint-Pétersbourg (rebaptisée immédiatement Petrograd, l’ancien nom étant considéré comme allemand !), manifeste un grand élan patriotique fondé sur l’antigermanisme, un élan patriotique très fort dans les élites et dans les classes moyennes, moindre chez les ouvriers, mais qui ne se traduit aucunement par une résistance à la guerre.
Compte tenu de la diversité des populations de l’Empire austro-hongrois, on aurait pu s’attendre à une grande diversité des comportements. Tel ne fut pas le cas. Là aussi, c’est l’élan patriotique qui se manifeste, même chez les Serbes de Bosnie-Herzégovine ! Trotski, qui se trouve alors en Autriche, y perd son marxisme ; il ne donne que la médiocre explication de la satisfaction, pour tant de gens, d’échapper à la routine de la vie quotidienne !
Il faut se rendre à l’évidence : chez les peuples de première ligne, la guerre fut populaire, ou du moins justifiée.
Et les autres ? Voyons d’abord les Serbes et les Belges. La Serbie, attaquée par la grande Autriche-Hongrie, était un pays épuisé qui sortait tout juste des guerres balkaniques. Il n’y eut pourtant pas d’hésitation. Ou bien les Serbes se soumettaient et la Serbie disparaissait, ou bien ils se battaient. Ils ne choisirent pas. Ils devaient se battre, et d’ailleurs dans un premier temps, ils montrèrent de grandes capacités militaires. Ce n’était en fait pas si étonnant : par la force des choses, les soldats serbes étaient bien plus entraînés que les soldats austro-hongrois…

Si la participation de la Serbie à la guerre était imaginable, il n’en était pas de même pour la Belgique. Elle n’avait strictement rien à voir dans le conflit qui éclatait en Europe, sauf que le plan de guerre allemand estimait nécessaire de traverser son territoire. L’ambassadeur allemand à Paris, le baron Wilhelm von Schoen, pour prendre cet exemple, était convaincu que cela était sans importance. Les Belges allaient "faire la haie" pour regarder passer la formidable machine de guerre allemande, et d’ailleurs l’Allemagne proposait de payer les frais que le passage de son armée pourrait occasionner.
Mais voici comment le grand historien belge Jean Stengers a traité cette question lors d’un colloque, en 1988 : "En présentant ce sujet, je cours des risques sérieux. Dans les milieux scientifiques, en effet, l’historien qui décrit le passé au moyen d’images d’Épinal se couvre de ridicule. […] Il est indispensable, si l’on a quelque talent historique, de la démystifier. Pour ma part, je l’avoue, je vais vous présenter une image d’Épinal, et je suis incapable, malgré toute ma bonne volonté, de la démystifier. L’image de la Belgique en 1914 est celle d’un peuple qui, soulevé d’indignation par la violation de la neutralité du pays, va faire front contre l’envahisseur dans un élan d’enthousiasme patriotique unanime."
Pour compléter le tableau, il faudrait indiquer que, dès le 23 août, le Japon entre en guerre contre l’Allemagne, mais cela ne transforme pas la guerre européenne en guerre mondiale, dans la mesure où, après avoir conquis en quelques semaines les possessions allemandes d’Extrême-Orient, il cesse pratiquement de participer au conflit.
Alors ? Les belligérants du début de la Grande Guerre se sont-ils en définitive précipités les uns contre les autres avec une totale conviction ? Pas tout à fait tout de même !

Des oppositions à la guerre ?

En Russie, lors du vote à la Douma des crédits de guerre, le 8 août, les neuf mencheviques et les cinq bolcheviques votent contre ; en Serbie, les deux députés socialistes refusent de participer à la défense nationale ; au Royaume-Uni, cinq députés socialistes d’un petit groupement, l’Independant Labour Party, excluent également de s’associer à la guerre ; en Allemagne, quatorze des députés socialistes sur quatre-vingt-douze opposés au vote des crédits de guerre se plient finalement à la discipline de parti. Ces piètres contestations montrent seulement l’existence d’un certain trouble chez les socialistes. Plus important, surtout pour l’avenir, fut l’article publié en Suisse par le grand écrivain Romain Rolland "Au-dessus de la mêlée", encore que, devant les réactions hostiles qu’il avait suscitées, il ait écrit à la fin de 1914 : "Je commence à me désintéresser de la ruine de ces peuples qui la veulent et même paraissent y prendre plaisir."
En fait, dans l’immédiat, de bien plus grand poids fut L’Appel au monde civilisé, signé par quatre-vingt-treize intellectuels allemands – Romain Rolland constatait avec consternation qu’y figuraient "les noms les plus illustres de la science, de l’art, de la pensée allemande".
Retenons la conclusion de ce manifeste :
Croyez-nous ! Croyez que dans ce combat nous lutterons jusqu’au bout comme un peuple civilisé à qui l’héritage d’un Goethe, d’un Beethoven et d’un Kant n’est pas moins sacré que son foyer et son sol.
Il s’agissait de manifester contre les calomnies dont, disaient-ils, l’armée allemande était victime, mais cela signifiait aussi qu’ils se rangeaient, sans nuances, du côté de leur pays.
Cent ans plus tard, cela peut paraître surprenant, incompréhensible même pour certains, mais la réalité est bien là, les peuples européens se sont jetés les uns contre les autres, et c’était la traduction de leur patriotisme.

© Bibliothèque nationale de France / Ministère de la Défense DMPA, 2014
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