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La guerre de 14-18

Gérer les morts
Par Béatrix Pau

 
Le 2 août 1914, le tocsin plonge la France dans la guerre, et les offensives de la deuxième quinzaine d’août marquent le début de la mort en masse. Ainsi, lors de la débâcle, l’armée française perd en cinq jours plus de 140 000 hommes, dont plus de 40 000 entre le 20 et 23 août, la date du 22 détenant le triste record du décès de 27 000 soldats français. Or ni les autorités civiles et militaires, ni les combattants et encore moins les familles ne sont préparés pour une telle hécatombe.

En quoi la gestion des morts fut-elle complexe et inadaptée à la réalité de la guerre en ce premier mois de conflit ? Le règlement du décès des militaires en activité fut très vite en inadéquation non seulement avec la réalité des champs de bataille mais aussi avec le désir des familles de récupérer les dépouilles mortelles de leurs chers disparus.

Une gestion bureaucratique et fort complexe

Avec la mobilisation, toutes les affaires relatives aux militaires victimes de la guerre (disparition, décès, renseignements…) furent centralisées au ministère de la Guerre, sans qu’il existât pour autant un service particulier. Plusieurs bureaux, rattachés à quatre services (cabinet du ministre, administration générale, contentieux et justice, santé militaire), sans lien systématique entre eux, étaient chargés de la liquidation de l’état civil des militaires décédés. Le bureau rattaché au cabinet du ministre de la Guerre s’occupait des renseignements aux familles. La section d’état civil du bureau des archives gérait, en fonction des renseignements envoyés par les corps de troupe, les avis et actes de décès : leur rédaction, les envois dans les dépôts, les rectificatifs par exemple. En liaison avec cette section d’état civil fut créé un bureau des renseignements qui recevait des maires des communes où étaient inhumés des militaires :
A. Des états faisant connaître, autant que possible, les noms, prénoms, grades, régiments, numéros matricules, bureaux et numéros de recrutement des militaires, distingués par nationalité, inhumés sur le territoire de leur commune.
B. Des copies certifiées conformes, sur papier libre et sans frais, des actes des décès qui auraient été établis pour ces militaires, quelle qu’en soit la nationalité.
Le bureau des secours, qui, comme le bureau des archives et le bureau des renseignements, dépendait du service intérieur du ministère de la Guerre, venait en aide aux familles et aux anciens militaires dans le besoin. Une section du bureau de comptabilité et de renseignements du service de santé militaire était chargée de transmettre aux familles les effets des militaires décédés ou disparus. Les objets des militaires des nations ennemies étaient quant à eux envoyés au bureau des renseignements pour les prisonniers de guerre. Enfin, le bureau des pensions, dépendant de la direction du contentieux et de la justice militaire, liquidait les pensions des militaires. La gestion administrative des militaires morts aux combats (du décès à l'inhumation en passant par l'information aux familles) était donc très bureaucratique. Elle se révéla fort complexe et en inadéquation avec la réalité du front.

De la théorie… à la pratique

Face à l’ampleur des pertes, la gestion des morts sur le champ de bataille apparut vite imprécise et inadaptée à la réalité de la guerre et aux sentiments des combattants. En effet, les règlements établis avant guerre se révélèrent inapplicables.
L’inhumation des militaires français morts sur le champ de bataille était régie par l’article 104 de l’instruction du 23 juillet 1894 pour l’exécution des dispositions du Code civil aux armées. Selon le règlement du service de santé en campagne, rédigé avant la guerre, les soldats français morts au combat étaient inhumés par les troupes d’étapes, sous la surveillance technique d’officiers gestionnaires des formations sanitaires immobilisées sur les champs de bataille après la progression des armées.
Une attention particulière était accordée à l’identification des cadavres. Pour cela, les militaires portaient des plaques d’identité et chaque décès devait faire l’objet d’un procès-verbal. Une distinction fut faite entre le procès-verbal de déclaration et le procès-verbal de constatation de décès. Le premier était établi quand les deux témoins requis par la loi ne pouvaient être réunis et qu’un seul se présentait. Le second était dressé quand personne ne pouvait justifier l’identité du défunt, cas le plus fréquent pendant la guerre.
 


Ce document, qui permettait l’identification ultérieure du mort, était dressé sur des registres spéciaux, par l’officier d’état civil. Y étaient inscrits, pour chaque cadavre, tous les renseignements fournis par la plaque d’identité, les indices trouvés sur la dépouille mortelle (objets, papiers, marque du vêtement) susceptibles de prouver l’identité du défunt. Si les cadavres groupés ne pouvaient être identifiés, il était alors dressé un procès-verbal collectif de constatation de décès. Ce dernier indiquait le nombre de cadavres inhumés, leur nationalité, les causes de la non-identification, le lieu exact où ils avaient été relevés, le lieu d’inhumation. Une fois le procès-verbal établi, il était envoyé, selon de la nationalité du défunt, soit au bureau des archives, soit à celui des prisonniers de guerre.
Or ces dispositions ne furent pas appliquées en ce mois d’août 1914 en raison de la retraite des troupes françaises face à l’avancée allemande. Dans le meilleur des cas, les morts furent inhumés, à la va-vite, sur place, à proximité des postes de secours, des ambulances de campagne, dans des fossés ou des trous d’obus, sur des tertres, avec la difficulté voire l’impossibilité d’établir correctement les procès-verbaux de constatation de décès. Mais beaucoup de cadavres furent abandonnés sur les champs de bataille. Les Allemands se chargèrent parfois de leur inhumation, sans appliquer une méthode rigoureusement définie au préalable et sans prendre les précautions nécessaires pour assurer les identifications. D’où la très grande diversité des tombes de l’époque : fosses communes, tombes éparses sur les lieux de combat, inhumation dans des cimetières communaux. Le résultat fut un nombre très important de fosses communes, de militaires non identifiés, et sans sépulture, alourdissant ainsi le bilan des disparus.
De même, le repérage des tombes ne fut pas réalisé avec tout le soin et la rigueur nécessaires. Cette tâche qui consistait à relever le lieu précis de la sépulture, les noms des militaires inhumés et à établir des registres, incombait aux maires des communes où se trouvaient des sépultures militaires. Une fois le relevé des noms établi, il devait être envoyé au bureau de renseignements aux familles du ministère de la Guerre. Or, en ce mois d’août 1914, pour les municipalités confrontées à la guerre et à la violence de ces premiers combats, il fut bien difficile de repérer les sépultures militaires et de respecter les différentes procédures ; d’où le recours, très tôt, au Souvenir français, dont l’aide fut précieuse.

La restitution des corps aux familles

Le 28 août 1914, le préfet de Haute-Saône informa son homologue de l’Hérault de son autorisation de transporter à Teyran, pour y être inhumé, le corps d’Étienne Dumas, du 163e RI, mort à l’hôpital de Gray ce même jour.
Dès le début du conflit, des familles touchées par le deuil de guerre demandèrent le droit d’exhumer et de transporter dans le cimetière familial la dépouille du soldat. Aucune mesure n’ayant été prise par l’autorité militaire à ce sujet, des autorisations furent donc accordées, conformément au décret du 27 avril 1889. Pour pouvoir emporter des restes mortels de militaires, le requérant devait obtenir une double autorisation d’exhumation et de transport de corps : administrative (délivrée soit par le maire, soit par le sous-préfet, soit encore par le préfet du département où avait eu lieu le décès) et militaire (délivrée par l’autorité militaire concernée : commandant de corps d’armée ou commandant de région). La procédure d’exhumation, définie par les instructions du 15 juillet 1914 du ministre de l’Intérieur, ne distinguait pas les dépouilles civiles et militaires. Elle était complexe et devait être respectée scrupuleusement. Or, vu le sort réservé aux dépouilles militaires en ce mois d’août 1914 (fosse commune, identification aléatoire, ou encore corps gisant sur les champs de bataille), ces règles ne purent être appliquées. En conséquence, les restitutions de corps concernèrent avant tout les militaires décédés dans les hôpitaux, comme le soldat Dumas.
Une fois l’autorisation de transport accordée, la famille devait organiser et prendre à sa charge la mise en bière spéciale et le rapatriement vers le cimetière communal d’origine dans des véhicules appropriés. Transporter un corps nécessitait donc non seulement la mise en place de toute une logistique, mais aussi d’importants moyens financiers. Or de telles instructions ne purent être appliquées sur les champs de bataille en ce mois d’août 1914 (mouvement des troupes, instabilité du front et dangerosité de la zone). Certes, des restitutions de corps furent accordées, mais leur nombre resta limité. De plus les autorités militaires et civiles essayèrent, en ce début de guerre, de dissuader les familles d’entreprendre de telles démarches.

Une réorganisation nécessaire

Face à la violence des combats, et à l’ampleur des pertes, la gestion de la mort des militaires apparut vite imprécise et inadaptée tant dans l’identification des corps que dans leur inhumation, le repérage des sépultures ou encore dans l’établissement des procès-verbaux de constatation de décès. Au cours des mois qui suivirent, les autorités militaires et administratives réorganisèrent en conséquence leurs services, trop nombreux et peu efficaces. Le 19 juillet 1915, chaque armée fut dotée d’un service d’état civil dit "du champ de bataille" chargé, entre autres, de l’inhumation des morts. Mais l’action de ce service s’avéra incomplète. Il fut donc instauré l’année suivante un service d’état civil aux armées. Enfin, le 18 février 1916, un service des pensions fut créé au sein du ministère de la Guerre. Parallèlement à cela, l’État, pour répondre aux attentes des poilus et de leurs familles, attacha une plus grande importance aux sépultures militaires. Dès le 19 novembre 1914, tout transfert de corps dans la zone des armées fut interdit.
La loi du 29 décembre 1915 sur les lieux de sépulture à établir pour militaires français et alliés tombés au champ d’honneur préconisa les tombes individuelles dans le respect des confessions religieuses, officialisant l’abandon des fosses communes.
Août 1914 marqua donc une période de confusion mais aussi de transition dans la gestion des corps et plus généralement de cette mort de masse.

 

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