BnF
La guerre de 14-18

Voir et faire voir 1914
Par Annette Becker

 
Écrivains, artistes, musiciens offrent un miroir de ces temps d’effroi, de déréliction : comment rendre compte par le sensible de données abstraites comme la nation, l’ardeur, l’enthousiasme, le désarroi ? Qu’ont-ils vu et écouté de la guerre, ces artistes et musiciens, qu’en ont-ils fait voir et écouter ?

Dans les dernières semaines de l’année 1914, Raoul Dufy dessine ; il proclame La Fin de la Grande Guerre en deux gravures, dont la première est publiée dans la revue d’avant-garde Le Mot, qui vient d’être créée par Jean Cocteau et Paul Iribe. Au nom de quel pressentiment oser prétendre déclarer la fin de la guerre entre fin 1914 et début 1915 ? Nous le savons aujourd’hui : cette fin supposée n’était que prémices d’une guerre que les combattants espéraient de courte durée, dont ils souhaitaient qu’elle mette fin à l’idée même de la guerre et qu’elle établisse la victoire définitive de la paix. Une guerre qu’ils commençaient au même moment, dans toutes les armées, à nommer "grande". Beaucoup se montraient déjà obsédés par la durée de la guerre, tel Guillaume Apollinaire, poète apatride engagé volontaire au service de la France, qui a écrit comment, en août 1914, l’extraordinaire a fracassé l’ordinaire des jours :
[…] Nous comprîmes mon camarade et moi
Que la petite auto nous avait conduits dans une [époque [Nouvelle]
Et bien qu’étant déjà tous deux des hommes mûrs
Nous venions cependant de naître.
Apollinaire a encapsulé dans les quelques dizaines de mots de La Petite Auto la nouveauté oxymore de la guerre : métaphore d’une modernité désirée et parfois angoissante tout autant que "monde ancien". Ainsi la mention dans le poème des maréchaux-ferrants si nécessaires à la mobilisation des chevaux est-elle un rappel impérieux de ces temps contradictoires issus du XIXe siècle. Le conflit, moderne et industriel au plus haut point, combinera bientôt canons puis gaz, avions, tanks, et régression vers les temps les plus primitifs de la guerre, dont sont emblématiques les atrocités commises contre les civils durant l’été 1914, sur tous les fronts, occidental, oriental, balkanique.
 
Apollinaire a exprimé avec prescience ce que Walter Benjamin dira encore et encore dans les années 1920 et 1930 : "Une génération, entre 1914 et 1918, a fait l’une des expériences les plus monstrueuses de l’histoire universelle." Walter Benjamin insiste sur l’insignifiance de l’être humain dans l’expérience radicale de la guerre, précisément dans cette guerre-là : "Une génération qui était encore allée à l’école en tramway hippomobile se retrouvait à découvert dans un paysage où plus rien n’était reconnaissable, hormis les nuages et, au milieu, dans un champ de forces traversées de tensions et d’explosions destructrices, le minuscule et fragile corps humain."

À la fin de 1914, au bout de quelques mois d’une guerre à laquelle il se prépare à la caserne de Nîmes, Apollinaire s’improvise stratège du temps : "En tout cas, c’est simple, si ça dure peu de temps c’est que la France et ses alliés sont vaincus, plus ça dure, plus les certitudes de notre victoire augmentent. Le temps est notre allié. Il est l’ennemi des Allemands qui auraient eu besoin que cela allât vite. Donc, patriotiquement, faut souhaiter que ce soit long."
 

Dufy, Cocteau et La Fin de la Grande Guerre

Comme Apollinaire, Dufy a compris que la guerre était grande avant d’être longue. C’est ce qu’il représente dans La Fin de la Grande Guerre, où il épouse les canons de l’avant-garde et de l’art populaire, dans la tradition de l’imagerie patriotique née à l’époque napoléonienne :"Voilà de l’excellente tradition d’Épinal tricolore", dira Cocteau.
 


Autour d’un coq gaulois, l’artiste met en scène les violences commises, dès les premiers jours de la guerre, contre les civils qui se trouvaient sur les voies d’invasion. Comme tant d’autres, il mêle vraies atrocités, exagérations et rumeurs colportées par les réfugiés venus de Belgique et de France du Nord et de l’Est. Le jaune monochrome (économies de l’éditeur, la polychromie coûte désormais trop cher) et le texte poétique d’avant-garde sans doute dû à Jean Cocteau donnent un aspect crypté aux petites images qui entourent symétriquement, deux par deux, la figure centrale du coq triomphant de l’aigle. "Fin" et retournement : le coq écrase l’aigle dans ses ergots ; le gallus (homonymie avec Galia, la Gaule) a les serres les plus meurtrières qui soient. Auréolé de sa popularité des premiers temps de la guerre, le général Joffre domine la gravure. L’homme du miracle de la Marne en septembre a aussi prononcé le discours de Thann en décembre : "Notre retour est définitif, vous êtes Français pour toujours. […] Je suis la France. Vous êtes l’Alsace, je vous apporte le baiser de la France." Dufy oppose le patriotisme historique du sacrifice français, un patriotisme à la croix de guerre, accrochée au sommet de la gravure sur l’arc-en-ciel, aussi arc de triomphe ; croix accompagnée du pape lui-même. Mais Pie X est mort le 20 août 1914, bouleversé par la déclaration de guerre : "Le Saint-Père mourut de peine." Son successeur, Benoît XV, évoquera le "suicide de l’Europe".
Dufy, en ce temps de la configuration des deux camps dans les imaginaires des belligérants, oppose l’esprit du sacrifice français à la barbarie qui s’en prend aux innocents enfants de Dieu – assassinés –, aux femmes – violées –, et enfin à la cathédrale de Reims, bombardée et brûlée. Devant ce symbole de la nation-France par excellence, l’héroïne Jeanne d’Arc, originaire de Lorraine, dont la France fut partiellement amputée en 1871, est enveloppée des fumées de son propre bûcher et des flammes qui montent de la cathédrale, sacrée par le sacre, profanée par les ennemis. "La grande fille / de Lorraine / exalte les cœurs / de l’Angleterre, / miraculeusement ! Car les valets / des Hohenzollern / avaient vitriolé / le visage / de la Cathédrale / du Sacre." D’un côté, le camp du bien et du droit : blancheur, pureté, le tricolore belge, britannique ou français. De l’autre, les barbares, le mal : incendies, pillages, assassinats, tout est noir. En contraste avec le pacifique et élégant ruban montant des maisons quittées par les soldats français pour défendre leur patrie, des fumées sombres s’échappent des bâtiments détruits par les Allemands. Les ruines de maisons deviennent des êtres humains et les églises démembrées présentent au regard l’incarnation vivante et visible du martyr. Une horreur sacrée – au sens étymologique – émane de la vision de ces prêtres et de ces enfants qui semblent avoir été spécifiquement visés par le furor teutonicus, comme le soulignent les mots inscrits sur le ceinturon-antiphrase porté par les Allemands, Gott mit uns : "Ils tuèrent : / des prêtres, / des enfants, / des femmes / et dirent : / “Dieu avec nous ! ”"
 
Dufy ne fait pas exception : artistes et publicistes réalisent que pendant la guerre de mouvement, dès avant la fixation des fronts de combat, la dichotomie habituelle front-arrière ne s’applique plus. La maison – domus – est d’ailleurs particulièrement sexuée. Dans la guerre ordinaire, femmes et filles restent "à la maison" sur le front domestique, pendant que maris et fils adultes se rendent sur le front militaire, où s’affrontent des corps d’hommes. Mais pendant l’invasion, le mâle ennemi entre "dans les maisons" et s’y approprie le corps des femmes, peut-être plus particulièrement quand celui des hommes lui échappe : on croit avoir affaire à des francs-tireurs, il n’y a que des civils sans défense. On ne peut violer un pays tout entier, on s’en prend à ses femmes.
L’éditorial de Cocteau dans le même numéro du Mot est consacré aux atrocités en Pologne : "Sur cent quarante kilomètres carrés il ne reste rien, mais RIEN […]. – Mille églises en ruines. – Cent seize villes grandes et petites auprès desquelles Reims la fumeuse paraît intacte." Les chiffres n’ont aucune réalité vérifiée, ils sont "fumeux" comme la cathédrale de Reims dans la gravure de Dufy. Sur le front occidental, comme sur le front oriental, les artistes devenus propagandistes instruisent par le verbe et le dessin les preuves de la barbarie allemande. Ils ajoutent à l’image des Allemands barbares, déjà fixée dès 1914, au point que les atrocités réelles (incendies, prises d’otages devenant boucliers humains, assassinats, viols) ne viennent que la confirmer tout comme les atrocités austro-hongroises en Serbie.
À leur tour, les Allemands dénoncent avec véhémence les atrocités cosaques en Prusse-Orientale, avec d’autant plus d’indignation que les Russes pratiquent la politique de la terre brûlée avec déplacements extrêmement brutaux de leurs propres populations dans des régions entières. Dans La Retraite russe, des habitants fuient avec leurs baluchons un village incendié par des cosaques à cheval : "L’indignation contre la conduite de la guerre des Russes n’est pas justifiée. Ils n’ont pas traité la Prusse-Orientale plus mal que leur propre pays."

La guerre des atrocités, des artistes russes à Debussy

Dans un premier temps, les artistes se concentrent surtout sur les atrocités commises par les ennemis. S’il est toujours difficile d’évoquer la mort, même quand on accuse le meurtrier, n’est-ce pas à peu près impossible quand on est soi-même partie prenante de la banalisation partagée de la violence ?
De l’ouest à l’est de l’Europe, les représentations des atrocités ne sont pas seulement des œuvres de bourrage de crâne ou l’expression du refoulement de la réalité de la mort ; elles sont l’unique moyen de représenter l’exacerbation du conflit, en mettant en accusation la "barbarie" de l’autre : prélude à la mythification puis à l’oubli. Les artistes Natalia Gontcharova et Casimir Malevitch reprennent le style des bois gravés populaires pour exprimer un patriotisme à la fois russe et universel face aux cruautés des ennemis qu’exprime aussi le poète Vladimir Maïakovski : 
"Près de Varsovie et de Grodno nous les avons écrabouillés
Oui nous avons écrabouillé et écrasé les Allemands,
Même nos femmes tuent facilement les Prussiens."
Claude Debussy compose à peu près au même moment son Noël des enfants qui n’ont plus de maisons ; une mélodie très simple qui s’efface derrière les paroles : "Il ne faut pas perdre un mot de ce texte inspiré par la rapacité de nos ennemis. C’est ma seule manière de faire la guerre."
Nous n’avons plus de maisons !
Les ennemis ont tout pris, tout pris, tout pris,
Jusqu’à notre petit lit !
Ils ont brûlé l’école et notre maître aussi,
Ils ont brûlé l’église et Monsieur Jésus-Christ,
Et le vieux pauvre qui n’a pas pu s’en aller !
[…]
Bien sûr, papa est à la guerre,
Pauvre maman est morte,
Avant d’avoir vu tout ça.
Qu’est-ce que l’on va faire ?
Noël ! Petit Noël ! N’allez pas chez eux, n’allez
[plus jamais chez eux, punissez-les !
Vengez les enfants de France !
Les petits Belges, les petits Serbes et les petits Polonais aussi
Si nous en oublions, pardonnez-nous.
Noël ! Noël ! surtout pas de joujoux,
Tâchez de nous redonner le pain quotidien.
[…]
Noël ! écoutez-nous, nous n’avons plus de petits sabots.
Mais donnez la victoire aux enfants de France !

Debussy, comme tant d’autres, relie l’issue nécessairement heureuse de cette guerre à la justesse de la cause de la France et de ses alliés ; tous se situent entre eschatologie et dénonciation, dans ce balancement si caractéristique de ces temps à la ferveur horrifiée. Tous sont persuadés de la véracité des faits qu’ils dénoncent.
Très longtemps après la guerre, sous l’influence du pacifisme, on pensera à l’inverse que ces atrocités avaient été entièrement inventées pour les besoins de la propagande. Il a fallu attendre les travaux des historiens contemporains pour faire la part entre les rumeurs et les mythes (dont celui des mains coupées des enfants) et les réalités épouvantables dont les enfants réfugiés avaient été témoins.
 

Montrer ou "camoufler" la guerre ?

Car le paradoxe central du conflit est que, dès ses débuts, chacun a l’impression de faire cette guerre pour qu’un monde nouveau et radieux en procède, un monde purifié, car libéré de sa tare centrale : la guerre.
Bien avant la popularisation de la formule du président Wilson – "La guerre qui met fin à toutes les guerres" – à l’entrée des États-Unis dans le conflit, bien avant la "der des ders" des anciens combattants, il s’agit d’une véritable eschatologie de la paix, synonyme d’une rédemption de l’humanité désormais victorieuse des forces du mal. On ne pouvait faire la guerre que dans la certitude que l’on ne la ferait jamais plus, comme l’exprimait le dramaturge Jacques Copeau dès novembre 1914 : "Voilà l’admirable : une nation pacifique et pacifiste victorieuse d’un formidable militarisme, faisant la guerre formidable, détruisant la guerre par la guerre !"


Tous les belligérants ont cru d’une façon ou d’une autre à cette force mystique de la guerre, qui pourrait devenir ainsi temps de la réalisation de la promesse prophétique, sans doute au prix de dissimulations diverses, dont chacun est passé maître bien avant la mise en place, dans les différentes armées, des unités militaires de camouflage. Interrompues à l’été 1914, les anciennes amitiés entre avant-gardes allemande, française, autrichienne, russe sont immédiatement refoulées, déniées, gommées. Camouflage par les mots, les dessins, les proclamations, par le silence aussi parfois. Derrière patriotisme et ferveur se tenaient violence et cruauté : on croyait faire une guerre qui n’était déjà plus celle que l’on croyait faire.

Apollinaire : "Comment appeler la guerre actuelle ?"

Apollinaire s’est demandé depuis 1914 "Comment appeler la guerre actuelle ?"
Il y a répondu plus tard :
On a commencé à l’appeler "la guerre de 1914", puis, 1915 venant, on dit "la guerre Européenne", puis, les Américains s’y mettant, on parla de "guerre Mondiale" ou de "guerre Universelle", ce qui est d’une meilleure langue. "La Grande Guerre" a aussi ses partisans. "La guerre des Nations" pourrait réunir des suffrages. "La guerre des Races" pourrait se défendre. "La guerre des Alliances" vaudrait la peine qu’on l’examinât, ainsi que "la guerre des Libertés" ou "la guerre des Peuples". Mais la "guerre des Fronts" exprimerait peut-être mieux le caractère de cette lutte gigantesque.
Une fois de plus le poète journaliste a touché juste ; "guerre des fronts", c’est une autre façon de dire "guerre totale" : fronts militaires, fronts domestiques, fronts d’invasion, fronts d’occupation, fronts des camps de prisonniers, fronts des bombardements, fronts des hôpitaux, fronts des cimetières, fronts de souffrance et de déshumanisation, fronts du surtravail, fronts du deuil, fronts de la ténacité du consentement et du refus, fronts du désespoir et de la haine, fronts du courage.
La Grande Guerre est devenue dès 1914 laboratoire du siècle qui a vu s’entasser avant tout les cadavres de soldats, mais aussi ceux de civils, tués comme "victimes collatérales" avant d’être tués pour ce qu’ils étaient. Dès 1915, on exterminera les Arméniens de l’Empire ottoman dans ce qu’on nommera rétrospectivement "génocide", concept aux racines linguistiques en barbarisme élaboré par Raphaël Lemkin à partir des années 1920, publié en 1944. Très loin de la propagande. Nous le savons, Dufy avait tort : la Grande Guerre ne prendra jamais fin.


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