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La guerre de 14-18

Les "origines" et les "responsabilités" de la Grande Guerre
Par Nicolas Offenstadt

 
Qui est responsable du déclenchement de la Première Guerre mondiale ? À cette question de première importance, historiens et politiques ont cherché ou fabriqué des réponses dès les premiers jours du conflit. Plus qu’un simple enjeu historiographique, c’est une affaire politique essentielle en particulier avec le traité de Versailles de 1919. Le débat, certes apaisé, se poursuit encore à l’heure actuelle.

En 1933 encore, l’intellectuel pacifiste – et ancien combattant de 14-18 – René Gerin écrit : "La question des responsabilités de la guerre est, depuis 1914, et sera sans doute longtemps encore la question des questions européennes." C’est dire que les débats autour des "origines" de la Grande Guerre ne sont pas une simple affaire d’historiens, d’autant moins qu’il s’y entremêle, comme pour peu de questions historiques, des catégories morales qu’emporte toute réflexion sur ceux qui ont causé en première instance une telle hécatombe. "Origines" et "responsabilités" s’enchevêtrent ainsi dans les discours par de multiples cheminements.
Dès 1914, les différents belligérants cherchent à convaincre les opinions de leurs bons sentiments lors des tensions de l’avant-guerre, de leurs positions défensives et donc du caractère dangereux ou "belligène" des comportements et décisions de leurs adversaires. Les meilleurs intellectuels se mobilisent à cet effet. En France, par exemple, le père fondateur de la sociologie Émile Durkheim et l’historien Ernest Denis s’associent pour répondre à la question Qui a voulu la guerre ? (1915). À vrai dire, la réponse est donnée d’avance – malgré le discours à prétention savante et l’analyse des semaines de l’été 1914 – car il faut convaincre : c’est l’Allemagne "la grande coupable", et le gouvernement allemand "l’auteur responsable de l’effroyable calamité dont souffrent aujourd’hui tous les peuples". La publication de documents, formalisés selon les intérêts des pays éditeurs, devient un enjeu de lutte.
 

Plus encore, le traité de Versailles (28 juin 1919) stipule que "les gouvernements alliés et associés déclarent et l’Allemagne reconnaît que l’Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en conséquence de la guerre qui leur a été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses alliés" (article 231). Il effectue ainsi une lecture très précise des origines de la guerre, allouant à l’Allemagne les responsabilités du conflit, ce qui pèse sur toutes les affaires internationales du monde de l’après-1919, et même sur les débats politiques internes pour les pays les plus directement impliqués. Les immenses réparations pécuniaires imposées à l’Allemagne s’appuient sur cet article. Cette lecture historique imposée par le règlement du conflit est d’une importance fondamentale pour l’histoire de l’Europe. Les Nazis en particulier déploient autour du "Diktat" et de la guerre, toute une rhétorique efficace qui leur permet d’obtenir des sympathies au-delà des convaincus. Progressivement cependant la "marche à la guerre" renvoie les débats au second plan. Ils ressurgissent néanmoins dans les années 1960 autour des travaux de Fritz Fischer, dans un contexte bien différent. Alors que l’on pensait la question bien affadie depuis, des travaux récents relancent encore les polémiques. C’est à une courte présentation de ce parcours en trois temps, entre travail historique et enjeux politiques, que sont consacrées les quelques pages qui suivent.

Au cœur de l’espace public européen : la question des "responsabilités"

Durant l’entre-deux-guerres, la question des "origines" est donc un enjeu qui entraîne les historiens ou les essayistes au cœur des affaires internationales, des rivalités politiques. Dans chaque pays, les uns et les autres tentent de conforter, avec plus ou moins de nuances, les positions gouvernementales officielles, ou de les mettre en cause. En France, Pierre Renouvin, dans un travail pourtant fort savant sur le mécanisme de la crise de 1914, charge les puissances centrales des responsabilités essentielles. Elles ont imposé la guerre à l’Europe. Le rôle de la France à ce moment est ainsi rendu secondaire. Du côté allemand, tout un ensemble de savants planche sur la question au moment de Versailles et en particulier l’autre père fondateur de la sociologie contemporaine, cette fois de l’autre côté du Rhin, Max Weber, ulcéré par les conditions faites à l’Allemagne. Mais il ne s’agit pas seulement de travail critique. Il convient encore de convaincre, d’où ensuite une campagne "révisionniste" d’ensemble et le relais de nombreux publicistes qui édulcore amplement les buts de guerre allemands.
 
Plus encore, la question des origines de la guerre s’inscrit dans différentes luttes politiques, pacifistes en particulier. Dès la guerre même, la Société d’études documentaires et critiques sur la guerre, autour de Mathias Morhardt, cherche à rééquilibrer l’analyse des responsabilités. Les intellectuels pacifistes se démènent ensuite, sur un mode dreyfusard, pour démontrer que la thèse des responsabilités uniques ne tient pas, accusant en particulier la mobilisation générale de l’armée russe. En conséquence, tout le discours des alliés sur la guerre s’effondre, tout comme leur politique de faire payer l’Allemagne : bref, en démontant les origines de la guerre, les pacifistes luttent contre les tensions internationales et démontent les mensonges belligènes du passé. Le programme officiel de la Ligue internationale des combattants de la paix (fondée en 1931) affirme la thèse des "responsabilités partagées" et de nombreux militants accordent beaucoup d’importance à ces enjeux dans leurs engagements et leurs luttes pratiques. Aux États-Unis des essayistes "révisionnistes" (Harry Elmer Barnes, Sydney B. Fay) vont dans le même sens.
D’autres, comme l’historien Jules Isaac, sans participer d’un pacifisme radical, tiennent une position moins favorable aux alliés que Renouvin, soulignant notamment l’absence de mise en garde de la France à la Russie pendant la crise de juillet 1914. 
Derrière ou avec Lénine, toute une partie de la gauche insiste aussi sur le rôle de l’impérialisme comme fauteur de guerre principal faisant de 14-18, "une guerre de conquête, de pillage, de brigandage". Comme le précise encore Lénine en 1920 :
"des dizaines de millions de cadavres et de mutilés laissés par une guerre faite pour déterminer à quel groupe – anglais ou allemand – de brigands financiers reviendra la plus grande part du butin".

L'"Affaire Fischer"

Les tensions accrues des relations internationales dans la seconde moitié des années 1930, puis la guerre et ses conséquences relèguent la "querelle des responsabilités" d’une guerre qui paraît plus lointaine, ensuite, dans les années 1950, au second plan. Elle est vivement relancée par la parution en 1961 du livre d’un professeur de Hambourg, Fritz Fischer : Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale. 1914-1918 (Griff nach der Weltmacht…). Bien que le parcours de Fischer ne soit pas celui d’un esprit critique – il fut même membre du parti nazi –, il entend ici démontrer que c’est bien l’impérialisme allemand qui est responsable du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Selon lui, il y a une continuité dans la volonté allemande de devenir une puissance mondiale et dans les buts de guerre du Reich depuis les années 1890 : affaiblir la France, mettre à distance la Russie et surtout dominer la Belgique. Un des arguments clés de Fischer tient dans un texte intitulé le "programme de septembre" (1914). Du coup, le chancelier Bethmann Hollweg apparaît loin de l’image qu’il avait d’un modéré, pour devenir le représentant d’un programme annexionniste et belligène. Plus tard, dans La Guerre des illusions (Krieg der Illusionen, 1969) Fischer radicalise le propos et insiste sur les problèmes économiques de l’Allemagne d’avant-guerre qui renforcent la marche vers la guerre. À contrecourant de tout l’effort allemand de l’entre-deux guerres pour rééquilibrer les responsabilités, Fischer fait de son pays le grand coupable de l’hécatombe. Il déclenche un véritable "scandale" car ses thèses sortent de l’espace universitaire et touchent l’espace public le plus large, jusqu’à mobiliser le gouvernement de Bonn pour produire un contre-feu. C’est que l’enjeu tient du coup à l’ensemble de l’histoire de l’Allemagne au XXe siècle, aux continuités "de Bismarck à Hitler". Des historiens conservateurs répondent que la politique allemande fut en fait essentiellement défensive, ou que la politique extérieure fut le moteur principal des décisions allemandes.
Comme dans l’entre-deux-guerres, à vrai dire, le contexte politique éclaire aussi les arguments et les contre-arguments. Ceux-ci se prolongent d’ailleurs dans les années 1980, non sans liens avec l’évolution de la conjoncture interne en Allemagne et des relations internationales. Au final, les thèses de Fischer, bien reçues dans un contexte contestataire, se sont imposées à de nombreux historiens allemands, ce qui n’est pas sans poser question dans un espace public allemand élargi, on le reverra. À côté de Fischer, d’autres historiens radicaux mettent l’accent sur le poids des rivalités et des forces intérieures dans le déclenchement du conflit, au détriment des mécanismes proprement diplomatiques, comme Arno Mayer, peu avant Griff nach der Weltmacht, dans Wilson versus Lenin. Plus tard, en 1981, l’historien américain, à contre-courant, développe cette thèse de manière provocatrice (y compris à l’égard des thèses sur l’impérialisme) : ce sont les forces "anciennes", préindustrielles et prébourgeoises, encore dominantes, selon l’auteur, dans l’Europe d’avant-guerre qui auraient précipité le monde dans la guerre, comme pour éviter leur chute et permettre leur survie en une "réaction aristocratique". Plus globalement l’historiographie a montré que les milieux industriels et financiers, en Angleterre en particulier, n’avaient pas eu intérêt à pousser à la guerre tant les économies étaient en interrelation.

Retours ?

Dans les années 1980-2000, les travaux sur les origines du conflit ne sont pas au cœur de l’historiographie. Bien sûr les recherches continuent, souvent sur le mode d’une histoire diplomatique très détaillée et factuelle, pas toujours bien en prise avec les renouvellements des questionnaires historiens. Pendant ces décennies, les publications les plus novatrices portent plutôt sur les sociétés en guerre ou sur les expériences du front. Elles incorporent, plus ou moins, les apports et les interrogations de l’histoire culturelle, de l’anthropologie historique. Tant et si bien qu’il pouvait apparaître il y a quelques années que la question des "origines" était, sinon close – ce qui ne fait pas sens en histoire – mais du moins bien labourée.
Or, depuis quelques années, plusieurs publications se présentent sous la forme d’une "réouverture" des dossiers. Il y a bien sûr, dans ces postures, une part de mise en scène, tant de nombreux documents sont connus et étudiés sans fin. Difficile de suivre vraiment Christopher Clark quand il affirme que "le sujet est encore neuf". Ce qui frappe aussi, c’est que beaucoup de ces travaux ne font pas fondamentalement montre de problématiques ou de méthodologies originales : ils s’inscrivent avant tout dans une histoire narrative et diplomatique, dans la continuité des questionnaires fondateurs. Plusieurs travaux revalorisent ainsi les enjeux de court terme, la part des acteurs et du hasard, de la contingence (Christopher Clark et William Mulligan par exemple). Ils insistent aussi sur les longues années de paix, les règlements pacifiques des crises précédentes qui relativisent la lecture en terme d’inéluctabilité (Clark, Mulligan, Michael Neiberg). Cela peut se comprendre à la fois dans la perspective du recul général des explications structurales en histoire et, en lien, du "retour de l’acteur". Mais plusieurs de ces travaux ont prétention, comme dans les années 1920, à offrir de nouveaux équilibres dans la querelle des responsabilités, en particulier en déchargeant l’Allemagne, à l’encontre de Fischer, ou alors en proposant de nouvelles réflexions sur l’articulation des temporalités qui mènent au conflit.
 

Parmi eux, Stefan Schmidt reprend l’idée d’un Poincaré qui soutient pleinement la Russie lors de son voyage à Saint-Pétersbourg du 20 au 23 juilllet. Poincaré manœuvrerait afin de faire apparaître l’Allemagne comme l’agresseur. La fermeté de la Russie dans la crise se comprend, selon Schmidt, par le sentiment de pouvoir pleinement compter sur la France. Tout récemment, le livre Christopher Clark est devenu un best-seller en Allemagne. Les Somnambules apparaît pourtant, à certains égards, comme un récit de plus des origines de la guerre même si la recherche est impressionnante et la narration enlevée. Le succès doit donc à la fois s’inscrire dans un renouveau public du questionnaire sur les origines de la Grande Guerre et tenir à la thèse défendue qui relativise le rôle de l’Allemagne, en particulier en centrant les questions sur les enjeux balkaniques et la Serbie très fortement documentés. Sans doute les guerres de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990 ont-elles aussi ravivé les interrogations sur la "poudrière balkanique".
Reste à savoir si le centenaire du conflit peut redonner de la force au sujet dans l’espace public, au-delà des travaux savants ici évoqués.

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