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La guerre de 14-18

Se souvenir de l'entrée en guerre
Par Jay Winter

 
La guerre qui commence en 1914 n’est pas encore la Grande Guerre. Elle engendre néanmoins dès son déclenchement un ensemble de mythes qui lui sont propres.
La mobilisation massive de l’Europe la distingue immédiatement des conflits précédents. Mais il faut aussi isoler cette mythologie des légendes qui incarnent la Première Guerre mondiale dans la mémoire des populations.
En août et septembre, les grandes puissances s’engagent dans ce qu’elles estiment être un conflit limité, dont les conséquences peuvent mener à la réorganisation des Balkans et peut être modifier l’équilibre des forces en Europe. Mais personne ne croit que la guerre déclenchée par l’assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo va faire basculer le monde.
Se souvenir du déclenchement du conflit, c’est en fait se remémorer l’instant où les puissances européennes ont basculé dans la guerre. Six mois plus tard, quand les états-majors aboutissent à une impasse, une autre guerre plus massive et bien plus terrifiante commence, et c’est elle qui est l’objet de commémorations partout dans le monde en 2014. En distinguant 1914 des années suivantes, il est plus aisé de comprendre comment les contemporains ont appréhendé le conflit armé pendant les premières semaines des hostilités.   
C’est la raison pour laquelle la commémoration du déclenchement de la guerre, dès l’armistice et après, est fondamentalement différente des commémorations de la Grande Guerre. Les monuments consacrés à 1914 ne se réfèrent pas explicitement à la déclaration de guerre ou à la mobilisation, mais plutôt au choc de l’entrée en guerre et aux premiers combats, d’août à décembre 1914. C’est dans ce contexte que doivent être analysés la manière dont on s’est souvenu de ces premiers jours, mais aussi les différents mythes apparus au cours de cette période dans tous les pays combattants.
 

Le mythe de l’enthousiasme guerrier

Les hommes qui partirent en guerre étaient tous convaincus que leur pays n’était pas responsable du déclenchement des hostilités : en conséquence, ils le défendaient contre une agression extérieure. C’est là le premier mythe de la guerre, et il fut particulièrement tenace. Un second, déterminant pour la mobilisation de l’opinion publique, apparut très vite. Il était dans l’intérêt de tous de laisser croire qu’en août 1914, la nation était unifiée et pleine d’entrain pour la défense de la patrie. Cette idée d’euphorie populaire est pourtant grossièrement mensongère.
Certes, il existe des milliers d’images, prises par des cinéastes et des photographes au comble de la frénésie, d’hommes souriants, insouciants et confiants, et de femmes les admirant.
Photos d’étudiants criant "hourra !", de soldats parcourant les rues à pied ou à cheval, fiers de leur allure et de leur posture virile, d’hommes dans des wagons sur lesquels se lisait, écrit à la craie, "à Metz, puis à Paris" ou "à Berlin"… Elles furent vendues par milliers à une presse avide de fournir des signes ostentatoires de l’assurance et de la bravoure des troupes. Ces mêmes journaux publièrent des centaines de poèmes larmoyants écrits par des particuliers, des discours de plumitifs exaltant les jours glorieux si proches…
Pendant des décennies, les historiens et leurs lecteurs, abusés par ces documents, ont adhéré à ces représentations. Il a fallu attendre 1977 pour que Jean-Jacques Becker démonte le mythe de l’enthousiasme guerrier en France. L’idée que la population française tout entière, au déclenchement de la guerre, était animée d’une joie délirante est une invention, renforcée par les images mises en scène dans cette intention. La lecture que fit Becker des rapports préfectoraux montra à quel point cette ferveur relevait de la fiction.
 
Pourquoi cette légende a-t-elle connu une telle longévité ? De fait, elle se combinait avec la langue inspirée et quelque peu emphatique des écrivains et des poètes de nombreux pays. Trop contents de n’être plus marginalisés en tant qu’intellectuels, puisqu’ils renouaient en cette heure tragique avec le cœur de la nation, ils composèrent des éloges de la guerre qu’ils regrettèrent bien vite. Au lieu de considérer ces documents comme des "pièces d’occasion", des réactions un peu hystériques qui appelaient à la guerre, les historiens ont entretenu cette idée fausse.
Ainsi naquit, dans tous les pays, le mythe de l’enthousiasme guerrier, voué à prospérer parmi les fausses opinions sur le conflit et porté par le cliché d’hommes partant la fleur au fusil. Loin des capitales, dans les petites villes ou dans les campagnes affairées aux moissons, le son du tocsin provoqua néanmoins plus d’inquiétude que de joie. Traditionnellement, dans les paroisses rurales, les cloches sonnaient pour signaler un incendie. Cette fois, les paysans apprirent que le feu embrasait l’Europe. Accueillirent-ils cette nouvelle avec joie ? Pour la plupart, certainement pas, car ils s’inquiétaient de la survie de leur famille. Qui allait rentrer la moisson ? Qui assurerait les semailles pour la récolte de l’année suivante ? La plupart des soldats de 1914 venaient de régions rurales, où l’enthousiasme guerrier brilla par son absence.

 
La légende d’un tel enthousiasme a été alimentée en Grande-Bretagne, mais aussi en Allemagne. Comme l’a montré Jeff Verhey, ce fut l’une des armes utilisées par les hommes politiques, au début de la guerre et durant tout le conflit, pour fortifier une opinion publique chancelante. Le mythe des jours glorieux d’août fut instrumentalisé par les personnalités politiques et militaires, dépassées par les événements, pour convaincre coûte que coûte la population d’aller jusqu’au bout. 
La grande force de ce mythe fut sa simplicité. La crise provoquée par la guerre entraîna un mode de pensée binaire qui domina la première phase du conflit. Mais chacun savait bien que l’alternative ne se situait pas seulement entre pacifisme et enthousiasme guerrier. L’emballement, puis le doute, les rumeurs… L’enchaînement dramatique des événements produisit, au jour le jour, des réactions aussi variées que fugaces, avec une telle rapidité qu’il est impossible d’en dresser la liste exhaustive.
Stoïque mais pas fanfaron : tel fut le mot d’ordre général.

Selon les partisans de l’enthousiasme guerrier, l’opposition à la guerre n’a pas résisté à la précipitation des événements, qui rendit pratiquement impossible toute initiative pacifiste. Il y eut bien quelques membres de l’Internationale socialiste pour tenter d’organiser des manifestations de grande ampleur contre la guerre, mais sans succès. En effet, la mise au point d’un rassemblement du prolétariat sur un week-end nécessitait un week-end de préparation, car pendant la semaine, les ouvriers ne pouvaient pas se permettre de chômer. Entre le 23 juillet et le 1er août, quand la crise s’accéléra, jusqu’au point de rupture avec les mobilisations et les déclarations de guerre, le temps leur manqua. Il aurait fallu que les opposants à la guerre au sein de l’Internationale socialiste pussent se rencontrer et élaborer une position commune pour peser dans les échanges diplomatiques. Mais pour cela, on devait consulter les sections locales, former des délégations, échanger les points de vue… Les socialistes furent trop démocrates pour être efficaces.


L’assassinat, le 31 juillet, de Jean Jaurès survint comme un "coup de grâce". Personne ne sait ce que le grand tribun populaire aurait fait s’il avait vécu ne serait-ce qu’une semaine de plus. Une chose est sûre cependant : il était le seul leader de la classe ouvrière capable de galvaniser des millions d’hommes estimant que le déclenchement de la guerre serait un désastre. Sa mort laissa un vide immense à la tête du mouvement de l’Internationale socialiste, qui ne s’en remit jamais, devenant ainsi la première victime politique de la guerre.
L’invasion de la Belgique et de la France provoqua une réaction unanime de colère et d’indignation parmi les ouvriers. Après tout, le patriotisme et la conscience de classe ne sont pas des valeurs opposées, mais plutôt des loyautés complémentaires. Les ouvriers ne perdirent pas de vue leur appartenance de classe. Ils la firent simplement passer après leur sens du devoir et de la justice, pour la remettre au premier plan au moment de l’armistice. Décrire la réaction des ouvriers en termes d’enthousiasme guerrier constitue donc une interprétation déformée d’un moment particulièrement sombre et tendu de l’histoire du pays.

La magie et le sacré

Dès le début des hostilités, le coût humain fut considérable et traumatisant. La guerre de mouvement, en 1914, fut la phase la plus sanglante de toute la Grande Guerre.
Le 22 août, l’armée française perdit 27 000 hommes : un bain de sang, la journée la plus funeste de toute l’histoire de France. Par des actions offensives, les forces françaises et britanniques tentèrent de ralentir, à défaut de pouvoir la stopper, l’avance allemande en Belgique et dans le nord de la France. Les pertes furent énormes des deux côtés. 
Les blessés étaient renvoyés dans les villes où ils avaient été mobilisés pour recevoir des soins. L’avalanche de victimes fut impossible à cacher. Très vite les nombreux volontaires anglais renforcèrent le corps expéditionnaire, qui ne constitua plus qu’une partie infime des effectifs britanniques.
Ces hommes qui se portaient candidats bouchaient les trous béants dans les lignes anglaises. L’échec de l’armée allemande devant la résistance alliée sur la Marne ne conduisit pas à un arrêt des combats, mais à un réalignement le long de l’Aisne. Puis les deux camps firent mouvement vers le nord pour empêcher des opérations de contournement qui auraient pu être décisives, mais qui n’eurent jamais lieu.
 
C’est à ce moment qu’un deuxième ensemble de mythes fit son apparition. On ressuscita des légendes médiévales, des figures sacrées pour raffermir la volonté des hommes au feu et de leurs familles à l’arrière. Il semble toutefois que l’exhumation de ces légendes eut davantage de prise sur les civils que sur les soldats. L’historien Eric Leed l’a bien noté : étant donné le bruit et le désordre de la bataille, les mythes et les histoires édifiantes permettaient d’assagir et de réorganiser le chaos de la zone de combat. Ces récits apparurent dans les tout premiers jours du conflit, au moment où le choc de la guerre était à son paroxysme et où la possibilité d’une défaite alliée était réelle.
Le plus célèbre de ces contes évoque l’apparition de figures angéliques au-dessus des soldats britanniques à Mons. L’écrivain populaire Arthur Machen déclara qu’il avait inventé cette histoire alors que son esprit divaguait pendant un sermon, un dimanche, au début de la guerre. Il s’était souvenu d’un conte de Kipling parlant d’un régiment fantôme en Inde, et, en y ajoutant une dose de Moyen Âge fantastique, avait recréé une armée d’archers d’Azincourt pour protéger l’armée britannique à Mons. L’histoire a été publiée dans The Evening News le 29 septembre 1914, avant de se propager largement. Cette attribution à Arthur Machen a néanmoins été sévèrement contestée par d’autres personnes, convaincues que les soldats avaient réellement vu des anges sur le champ de bataille. Harold Begbie rapporta le témoignage d’infirmières anglaises qui avaient entendu des soldats blessés parler de curieuses lumières aperçues à Mons, ou de cavaliers fantômes. D’autres se rappelaient d’étranges silhouettes soignant avec affection les blessés, qui disparaissaient soudainement dès que l’on s’adressait à elles. Begbie suggéra que Machen avait peut-être reçu un message télépathique d’un soldat blessé, décrivant la lutte des forces du Bien contre les forces du Mal.  

L’ambiance chargée d’émotion des premiers mois de guerre créa une atmosphère parfaite pour de telles images eschatologiques, rapidement reprises dans les sermons et les publications religieuses. Les mêmes esprits qui imploraient les anges n’avaient aucun mal à voir des forces démoniaques à l’œuvre dans le camp adverse. La spiritualité populaire, mêlée au choc et à la peur, fut la cause première de la prolifération des récits d’atrocités pendant les deux premières années de la guerre.
 
Cette apparition d’anges et de démons dans la guerre se trouve illustrée dans les mémoires d’une infirmière anglaise, Phyllis Campbell, qui avait étudié la musique en Allemagne avant 1914 et s’était retrouvée coincée en France par le déclenchement des hostilités. Elle vit passer des tombereaux de réfugiés belges, dont, à ses dires, de nombreuses victimes civiles des atrocités allemandes : femmes fouettées ou dont les seins avaient été coupés, enfants aux mains ou aux pieds mutilés. Pendant cette terrible "semaine de Foi et de Terreur", elle vit aussi l’autre côté de cette lutte surnaturelle : "Les blessés étaient dans un curieux état d’exaltation : ils disaient que les Allemands étaient des “diables – c’était pourquoi saint Georges se battait pour nous”." D’autres décrivaient un "nuage doré", une "brume lumineuse" protégeant les Anglais et les Français. "Il est remarquable que les souffrances de ces hommes soient arrivées à la connaissance du Souverain de l’Univers, et qu’il envoie de l’aide." "Je n’ai pas eu de visions. Mais dans mon cœur, je crois que les Soldats de Dieu vont conduire les Alliés à la victoire."

Never such innocence…

Dès la fin de l’été et le début de l’automne 1914, les mythes sont établis. Introduire le vocabulaire médiéval dans la guerre industrielle faisait sens : on tentait ainsi de préserver le langage de l’héroïsme individuel au moment où l’artillerie le  mettait en pièces, comme elle déchiquetait des centaines de milliers de soldats.
Des années plus tard, une nouvelle série de légendes apparut à propos du commencement de la guerre, renvoyant cette fois à "l’innocence" des hommes qui partaient à la guerre. L’un des textes les plus célèbres est un poème connu de presque tous les écoliers et les écolières britanniques. Il est intitulé de manière archaïque MCMXIV, comme si "1914" était une graphie trop moderne pour rendre le moment où la guerre se déclencha. Il fut écrit cinquante ans après et l’auteur en est Philip Larkin.
MCMXIV
Those long uneven lines
Standing as patiently
As if they were stretched outside
The Oval or Villa Park,
The crowns of hats, the sun
On moustached archaic faces
Grinning as if it were all
An August Bank Holiday lark ;
And the shut shops, the bleached
Established names on the sunblinds,
The farthings and sovereigns,
And dark-clothed children at play
Called after kings and queens,
The tin advertisements
For cocoa and twist, and the pubs
Wide open all day–
And the countryside not caring :
The place names all hazed over
With flowering grasses, and fields
Shadowing Domesday lines
Under wheat’s restless silence ;
The differently-dressed servants
With tiny rooms in huge houses,
The dust behind limousines ;
Never such innocence,
Never before or since,
As changed itself to past
Without a word–the men
Leaving the gardens tidy,
The thousands of marriages,
Lasting a little while longer :
Never such innocence again.
 
"Innocence" : est-ce le mot juste pour décrire ces hommes qui partaient à la guerre et leurs familles qui les regardaient s’en aller ? Oui, car il traduit bien l’ironie de la situation : nous savons maintenant ce que personne ne savait à l’époque. Nous savons aujourd’hui que la guerre qu’ils rejoignaient n’était pas celle qu’ils imaginaient. La guerre de 1914 ne dura que quelques mois, et fut remplacée par un conflit beaucoup plus brutal, une guerre industrielle à une échelle mondiale. Le passage de l’innocence à l’expérience fut, lui, bien réel hélas.  
Néanmoins, parler d’"innocence" ne fait pas justice aux nombreux volontaires et conscrits de 1914. En France, la défaite de 1870, quarante-quatre ans auparavant, était au cœur de la mémoire collective. Voilà quarante-quatre ans, nous étions en 1969. Près de 60 % de la population française actuelle est âgée de 50 ans ou plus. Il s’est écoulé pour ces personnes depuis 1969 la même période de vie que pour les hommes et les femmes de 1914 depuis 1870. En 1914, perdre une guerre ne relevait pas de la légende. C’était une réalité : beaucoup s’en souvenaient parfaitement. On peut dire la même chose de l’Allemagne de 1914 : l’Empire allemand avait été fondé à Versailles, après la défaite française. Même si la guerre de 1870 ne fut pas aussi terrible que le conflit de 1914-1918, elle fut tout de même violente. Si certains se dirent ignorants de 1870, c’est parce qu’ils avaient décidé de fermer les yeux.  

Il ne faut pas oublier non plus que la brutalité était une réalité des relations internationales et de la vie quotidienne pour la plupart de ceux qui partirent à la guerre. "Les bagnes de France" ne furent abolis qu’en 1938. Les mauvais traitements infligés aux Congolais par les Belges, aux Hereros par les Allemands, aux Boers par les Britanniques, aux Philippins par les Américains et aux rebelles Boxer par tout le monde, incarnaient une cruauté cautionnée par l’État, en somme des meurtres commis par l’élite des nations. Le fait que la plupart des victimes n’étaient pas des Blancs occidentaux rendait ces actes tolérables, mais il est dès lors difficile de qualifier en quelque manière ces sociétés d’"innocentes" en 1914.
Avec la Grande Guerre, le meurtre de masse eut lieu sur le continent et fut infligé par des Européens à des Européens. On n’avait pas connu de massacres depuis au moins un siècle. En août 1914, le nouvel outil de production de mort industrielle fit son apparition. Dès lors, le monde n’a plus jamais été le même. Même s’ils furent loin de l’innocence, "ceux de 14" sont entrés tambour battant dans un univers que personne n’avait imaginé avant.

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