La Fin de la Grande Guerre, publié dans la revue Le Mot, numéro du 6 mars 1915
La revue Le Mot
Raoul Dufy (estampe), Jean Cocteau (texte).
BNF, Arsenal, Fol Mandel 269
© Bibliothèque nationale de France© ADAGP, Paris, 2014, avec l’aimable autorisation de M. Pierre Bergé, président du comité Jean Cocteau
Créée en novembre 1914, la revue Le Mot est dirigée par Paul Iribe, avec comme collaborateur privilégié Jean Cocteau. Patriotique et artistique, y participent aussi Sem ou Raoul Dufy. Vingt numéros ont paru. Dans les dernières semaines de l’année 1914, Raoul Dufy dessine ; il proclame La Fin de la Grande Guerre en deux gravures, dont la première est publiée dans la revue d’avant-garde Le Mot, qui vient d’être créée par Jean Cocteau et Paul Iribe. Au nom de quel pressentiment oser prétendre déclarer la fin de la guerre entre fin 1914 et début 1915 ? Nous le savons aujourd’hui : cette fin supposée n’était que prémices d’une guerre que les combattants espéraient de courte durée, dont ils souhaitaient qu’elle mette fin à l’idée même de la guerre et qu’elle établisse la victoire définitive de la paix.
Dufy a compris que la guerre était grande avant d’être longue. C’est ce qu’il représente dans La Fin de la Grande Guerre, où il épouse les canons de l’avant-garde et de l’art populaire, dans la tradition de l’imagerie patriotique née à l’époque napoléonienne : "Voilà de l’excellente tradition d’Épinal tricolore", dira Cocteau. Autour d’un coq gaulois, l’artiste met en scène les violences commises, dès les premiers jours de la guerre, contre les civils qui se trouvaient sur les voies d’invasion. Comme tant d’autres, il mêle vraies atrocités, exagérations et rumeurs colportées par les réfugiés venus de Belgique et de France du Nord et de l’Est. Le jaune monochrome (économies de l’éditeur, la polychromie coûte désormais trop cher) et le texte poétique d’avant-garde sans doute dû à Jean Cocteau donnent un aspect crypté aux petites images qui entourent symétriquement, deux par deux, la figure centrale du coq triomphant de l’aigle. "Fin" et retournement : le coq écrase l’aigle dans ses ergots ; le gallus (homonymie avec Galia, la Gaule) a les serres les plus meurtrières qui soient. Auréolé de sa popularité des premiers temps de la guerre, le général Joffre domine la gravure. L’homme du miracle de la Marne en septembre a aussi prononcé le discours de Thann en décembre : "Notre retour est définitif, vous êtes Français pour toujours. […] Je suis la France. Vous êtes l’Alsace, je vous apporte le baiser de la France." Dufy oppose le patriotisme historique du sacrifice français, un patriotisme à la croix de guerre, accrochée au sommet de la gravure sur l’arc-en-ciel, aussi arc de triomphe ; croix accompagnée du pape lui-même. Mais Pie X est mort le 20 août 1914, bouleversé par la déclaration de guerre : "Le Saint-Père mourut de peine". Son successeur, Benoît XV, évoquera le "suicide de l’Europe". Dufy, en ce temps de la configuration des deux camps dans les imaginaires des belligérants, oppose l’esprit du sacrifice français à la barbarie qui s’en prend aux innocents enfants de Dieu – assassinés –, aux femmes – violées –, et enfin à la cathédrale de Reims, bombardée et brûlée. Devant ce symbole de la nation-France par excellence, l’héroïne Jeanne d’Arc, originaire de Lorraine, dont la France fut partiellement amputée en 1871, est enveloppée des fumées de son propre bûcher et des flammes qui montent de la cathédrale, sacrée par le sacre, profanée par les ennemis. "La grande fille / de Lorraine / exalte les cœurs / de l’Angleterre, / miraculeusement ! Car les valets / des Hohenzollern / avaient vitriolé / le visage / de la Cathédrale / du Sacre". D’un côté, le camp du bien et du droit : blancheur, pureté, le tricolore belge, britannique ou français. De l’autre, les barbares, le mal : incendies, pillages, assassinats, tout est noir. En contraste avec le pacifique et élégant ruban montant des maisons quittées par les soldats français pour défendre leur patrie, des fumées sombres s’échappent des bâtiments détruits par les Allemands. Les ruines de maisons deviennent des êtres humains et les églises démembrées présentent au regard l’incarnation vivante et visible du martyr.
Annette Becker
 
 

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