Les Poilus à travers les âges
Chanson de la marraine
Henriot (1857-1933), Paris, 1918.
In-4° obl., 44 p., fig
BnF, département Littérature et arts, 4-YE-369, p 33 et 34
© Bibliothèque nationale de France
Prostituée ou vieille fille en manque d’amour, la marraine devient un personnage central des dessins humoristiques des journées de tranchées, un personnage incontournable de la littérature de guerre. Ainsi, dans cet album de l’illustrateur et caricaturiste Henriot, replaçant l’ombre du poilu dans l’ensemble de l’histoire de France jusqu’aux grandes batailles de la Première guerre mondiale, deux pages sont consacrées à la marraine : des fantasmes du soldat à l’horreur de la découvrir vieille et laide, et finalement au dénouement surprise de sa jeune beauté cachée sous un masque, qui se clôt évidemment par un mariage.
La marraine de guerre est une invention et une autre figure féminine majeure de la Première guerre mondiale en France. Le marrainage nait en 1915 pour soutenir les soldats dont les familles se trouvent dans les zones occupées par les Allemands, pour les soldats sans famille qui ne reçoivent donc aucun courrier ni colis. Encadré au départ par des œuvres philanthropiques conservatrices (La Famille du Soldat, Mon soldat), le marrainage évoque un devoir patriotique et surtout, par le choix du terme, une mission quasiment religieuse, qui participe à l’Union sacrée de la nation française dont les barrières sociales auraient disparu pour engendrer la victoire. Mais le relais des annonces de soldats dans la presse et dans des revues même érotiques comme La Vie parisienne transforme l’image des marraines. Au départ, saluées pour leur dévouement et leur altruisme, elles deviennent suspectes de sentimentalisme voire de dépravation. La marraine devient alors un danger pour la morale sociale. L’armée tente même de stopper ce phénomène par peur des espionnes, mais aussi par crainte que le besoin de marraine ne dévoile les fragilités des soldats et contredit leur modèle viril et stoïque. Cette image dégradée provoque une crise des vocations tout comme le deuil des filleuls, la lassitude due à la longueur du conflit et à la déception des rencontres. Finalement, l’offre des marraines n’est jamais à la hauteur des demandes des soldats, souvent célibataires à la recherche d’un flirt épistolaire. Le marrainage qui pouvait être un élément de la libéralisation des mœurs pendant la grande guerre donne finalement une image bien peu flatteuse du dévouement des femmes à la limite de la vénalité.
 
 

> partager
 
 

 
 

 
> copier l'aperçu