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La guerre de 14-18

Représentations de la Grande Guerre : le regard des peintres contemporains et quel usage a été fait de leurs réalisations ?

Sophie Pascal
L'Argonnaute
L’extraordinaire production de l’avant-garde parisienne du début du XXe siècle a été bouleversée par l’avènement de la guerre : la plupart des artistes entre 18 et 45 ans ont été mobilisés. Cette mobilisation eut pour conséquence l’éclatement des mouvements et des groupes et l'intéruption des relations artistiques à l’échelle européenne. Sur le front, la guerre que les peintres ont vécue, rampant dans les tranchées et souvent confrontés à la peur et l’ennui, était loin des grandes batailles héroïques que l’on représentait depuis toujours : que peindre, alors ? Un terrain vague enfumé ? Par ailleurs, le développement rapide de la photographie et du cinéma ont placé les peintres face aux limites de la peinture : omment rendre compte sur le vif de l’effroyable violence des combats ?
Pourtant des milliers de représentations voient le jour : tableaux, dessins, estampes d’auteurs renommés ou non, missionnés par l’armée pour documenter la guerre, simples « coups de patte » illustrant les journaux de tranchées ou œuvres d’artistes demeurés à l’arrière.
Mais la guerre a aussi été l’occasion « rêvée » pour les forces conservatrices de passer, sous le couvert de l’Union sacrée, à l’offensive contre la culture et l’esprit modernes, la décadence, le cosmopolitisme et leur représentant artistique majeur : le cubisme. Ce mouvement, phénomène parisien spécifiquement français et espagnol apparu en 1908 sous les pinceaux de Picasso et de Braque, s’est ainsi vu accusé de subir l’influence « nauséabonde » de l’ennemi germanique. L’espoir d’une purification de la France par la catastrophe a vu le jour, tout comme le retour au dévouement, au sacrifice, au classicisme et à l’ordre.

La plupart des artistes « modernistes » encore en activité à l’arrière doivent abandonner leurs recherches jugées déstabilisantes, élitistes, antipatriotiques et éloignées des préoccupations du peuple éprouvé. Ils jouent désormais un rôle crucial dans l’effort de guerre, en servant la propagande ou pratiquant l’auto censure.


En contrepoint, certains artistes soldats de style académique ont réalisé « sur le vif » des croquis d’une violence et d’une inspiration proches du cubisme, du futurisme, de l’expressionnisme ou de l’abstraction. Comme Fernand Léger, Gino Sévérini, Georges Grosz ou Otto Dix, ils ont compris que cette guerre ne pouvait être peinte que de manière moderne, et que face à la guerre totale, il fallait non pas représenter le combat, mais donner à sentir sa monstruosité. Mais, dans le contexte de retour à l’ordre, quelle place a été accordée aux avant-gardes et y avait-il encore une place pour l’art ?
Des documents visuels de différente nature (croquis, affiches, estampes, …) témoignent de la diversité d’approche des créations. Les articles de presse tentent de ridiculiser les artistes de l’avant-garde d’avant-guerre et les affiches utilisent les croquis pour relayer l’obligation de solidarité nationale et la propagande de l’Etat. Cette sélection de documents donne à comprendre le peu de liberté accordé à l’artiste en temps de guerre.
Documents à consulter
 

Références

 
 

Citations

  • « Mais, allez donc voir aux Tuileries l'Exposition nationale des œuvres des artistes tués à l'ennemi, blessés, prisonniers, et aux armées organisée par la « Triennale ». Admirez, en frissonnant, les dessins et croquis de Georges Bruyer ; Bernard Naudin ; Montagné ; De Broca ; Guirand de Scevola, et l'étonnant artiste Mathurin Meheut, hier peintre des fonds marins à l'Institut de Roscoff, aujourd'hui sous-lieutenant au 136e d'infanterie et nous montrant les ruines de l’hôtel de ville d’Arras. » Article de D. Mathurin, Bulletin des réfugiés du département du Nord, 24 juillet 1915, p. 2.
  • « C’est tout de même une guerre bien curieuse. […] Cette guerre-là, c’est l’orchestration parfaite de tous les moyens de tuer, anciens et modernes. C’est intelligent jusqu’au bout des ongles. C’en est même emmerdant, il n’y a plus d’imprévu. Nous sommes dirigés d’un côté comme de l’autre par des gens de beaucoup de talent. C’est linéaire et sec comme un problème de géométrie. Tant d’obus en tant de temps sur une telle surface, tant d’hommes par mètre et à l’heure fixe en ordre. Tout cela se déclenche mécaniquement. C’est l’abstraction pure, plus pure que la Peinture cubiste « soi-même ». Je ne te cache pas ma sympathie pour cette manière-là […] ». Fernand Léger, « Une correspondance de guerre », Cahiers du Musée national d’Art Moderne, Paris, 1990.
  • « Ses vues alors se bornent au dos du camarade, à l’orifice du créneau, au coin du ciel d’où peut tomber la torpille, à la culasse s’il est artilleur. Pour lui encore le spectacle est localisé : sauf une clairvoyance bien improbable en de pareilles minutes et, dirai-je, du loisir, ses impressions sont sans grande liaison, hachées, et ne donneront, si cet observateur est peintre, que du menu. » Félix Vallotton, Art et guerre, in Les écrits nouveaux, 1er décembre 1917.
  • «  Je ne nie pas les excellentes dispositions de notre art et de notre littérature d’avant la guerre […] mais certaines tendances opposées à la raison – celle de l’esprit et celle du cœur – se manifestent déjà dans tous les domaines esthétiques. Préoccupés uniquement de détruire sans être capable de substituer à l’ordre ancien un ordre nouveau, quelques « hors-la-loi » dénués de scrupules de science et de sentiment s’instituèrent chefs d’école et se firent élire d’une minorité de naïfs […] et voilà que nous avions une école futuriste, une école cubiste, honte éternelle de l’art, négation de la beauté, dérision du génie. […] Les cubistes ne sont donc pas morts et leurs admirateurs sont toujours vivants. La guerre n’a tué ni les uns ni les autres. » Edmond Epardaud, chronique « La Guerre n’a pas tué LE FUTURISME », La Presse, 17 mai 1917.

Ouvrages contemporains

  • 1917 : exposition présentée au Centre Pompidou-Metz du 26 mai au 24 septembre 2012, Galerie 1 et Grande nef / sous la direction de Claire Garnier et Laurent Le Bon. Metz, Centre Pompidou-Metz, 2012.
  • J. Beurier, Images et violence : 1914-1918 : quand le miroir racontait la Grande Guerre. Nouveau monde, 2007.
  • P. Dagen, Le silence des peintres : les artistes face à la Grande guerre. [Vanves], Hazan, 2012. 337 p. (Bibliothèque Hazan).
  • C. Frontisi. Une Grande Guerre, 1914 – années trente. Cahiers du centre Pierre Francastel n°4, hiver 2006-2007.
  • K- E. Silver, Vers le retour à l'ordre : l'avant-garde parisienne et la première Guerre mondiale. Paris, Flammarion, 1991.
  • A. Verdet, Entretiens, notes et écrits sur la peinture : Braque, Léger, matisse, Picasso. Edition Galilée, 1978.
  • Textes sources

  • Henri Barbusse, Le feu. Journal d’une escouade. Feuilleton dans le quotidien L'Œuvre à partir du 3 août 1916, puis éditions Flammarion, 1916.

    Images sources

  • Otto Dix. Série Der Krieg (la Guerre) 50 eaux fortes éditées à Berlin par Karl Nierendorf en 1924. Historial de Péronne. (Les autodafés des nazis ont fait disparaître la presque totalité des 70 exemplaires).
  • Fernand Léger. La partie de cartes, 1917, huile sur toile, Kröller-Müller Museum, Otterlo
  • Fernand Léger. Verdun, dessin du front (1914-1917), Musée national Fernand Léger (Biot).
  • Mathurin Méheut. L'exécution capitale. Crayon et aquarelle, Musée Mathurin Méheut, Lamballe.
  • Gino Severini, Canon en action, 1915, huile sur toile, 50 x 60 cm, Museum Ludwig.

Sites sources

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