BnF
La guerre de 14-18

La haine de l'ennemi, ou l'impossibilité de raison garder ?

Sophie Pascal

Le repas d’Attila II

En France, durant la Grande Guerre, la haine de l’Allemand a été sans borne, caricaturale et assumée, car celui-ci a été perçu comme trahissant l’idée de progrès pour l’humanité bien ancrée dans la civilisation européenne.
Les guerres du passé ont toujours été une épreuve pour les populations civiles. Lors de la conférence européenne de La Haye en 1907, il a été clairement indiqué que celles-ci devaient demeurer en dehors de la guerre. Aussi pouvait-on s’attendre désormais à moins d’exactions envers les populations non combattantes. Or, durant les premières semaines de la guerre, les Allemands, les premiers, ne respectèrent ces conventions ni en Belgique, ni dans le nord de la France. Les atrocités qu’ils ont commises ont ainsi nourri une réputation dont ils ne purent se défaire tout au long du conflit, même si la conduite des soldats alliés n’a pas toujours été exemplaire, si cela est possible en temps de guerre. Il faut ajouter à cela que le souvenir des horreurs de la guerre de 1870 était encore très présent dans les esprits, avec son corollaire : la vengeance.
C’est dans ce contexte, et en application de l’Union sacrée, que la presse française a relayé avec zèle l’idéologie dominante selon laquelle il était bon de mettre en avant le côté démoniaque de l’adversaire et d’affirmer la position de victime de la France, pays envahi. Les innombrables détails des atrocités allemandes décrits dans les journaux ont certes monté les esprits contre le « boche », mais les officiels ont rapidement compris que cette prolifération de récits était néfaste pour le moral de la population et qu’il était nécessaire de surveiller l’information. En Allemagne, on considérait agir sous la menace des Alliés et on avait à cœur de rétablir la vérité. Manipulations et propagande, guerre des « cultures » pour mobiliser les opinions intérieures et rallier celles des pays neutres : avec l’amélioration des techniques de production et de diffusion des informations, la Première guerre mondiale a bel et bien été la première guerre des médias.
Durant les premiers mois de la guerre, la tendance générale était à la représentation outrancière de l’ennemi. Avec l’équilibrage des forces en présence et le sentiment d’absurdité de part et d’autre du champ de bataille, elles ont progressivement évolué vers une approche moins manichéenne. Mais si les opinions de l’arrière n’ont pas été « dupes », ne serait-ce que grâce au témoignage de leurs proches sur le front, et s’il y a eu quelques fraternisations entre belligérants, un regard critique sur la couverture outrancière des événements n’a pu se faire jour.
Des documents visuels de différente nature (catalogues, estampes, articles de presse, livres pour enfants, chansons…) témoignent de la violence générale à l’égard de l’ennemi et rendent compte de la quasi-impossibilité d’évolution des mentalités du fait de la perpétuelle surveillance des médias, comme de l’ auto-censure des auteurs eux-mêmes.
Documents à consulter
 

Références

 
 

Citations

  • « La haine de l’ennemi est consubstantielle à toute guerre, en témoigne le traitement réservé au corps de l’adversaire, avant et souvent après la mort. » Giovanni de Luna, Il corpo del nemico ucciso. Violenzae morte nella guerra contemporanea, Turin, Einaudi, 2006.
  • « Le brancardier affirme à ses compagnons :
    - Les cadavres des Boches sentent plus mauvais que ceux des Français.
    - Tout le monde le dit aussi dans notre secteur, remarque le chasseur, c’est parce qu’ils ne mangent que de la cochonnerie ! » Le Matin, 14 juillet 1915, article « Ceux du front », page 1 et 2.
  • « Les aminches, nous sommes français avant tout. Il n’y a donc pas à hésiter. Du moment qu’il s’agit de taper sur les Boches, nous sommes là… » Louis Forton, Les Pieds Nickelés s’en vont en guerre [1], 1913-1915, H. Veyrier, Paris, 1978 (Extrait de L’Epatant 1913-1915).
  • « L’empereur des Vandales. Parmi les ruines qu’il a faites ou qu’il a laissé faire, l’empereur des Vandales se dresse dans sa grotesque et barbare majesté. Sa botte triomphante écrase les merveilles du passé : l’empereur des Vandales n’a point de respect pour l’art, pour la beauté : il détruit sans vergogne ce que les siècles ont vénéré, ce que le monde entier admire. L’empereur des Vandales se prétend le chef d’un peuple cultivé : ce n’est qu’un reître couronné. » Explication de nos gravures, Supplément illustré du Petit Journal,  4 octobre 1914, p 2.
  • « Affreuse, affreuse race. (…) C’est ennuyeux de se faire tuer de derrière le parapet par de tels animaux. Ils ont une odeur spéciale, très forte, dont on ne peut plus se défaire, quand on vit ici comme nous dans leurs lignes, des poux spéciaux aussi – les fameux grands poux à croix de fer. » Augustin Cochin. Lettre du 7 juillet, in Le capitaine Augustin Cochin, quelques lettres de guerre. Paris, Bloud et Gay, 1917.
  • « Le plus terrible pour nous, ce n’est pas qu’ils veuillent nous tuer, c’est qu’ils ne cessent de déverser sur nous des flots de haine, qu’ils ne sachent nous nommer autrement que Boches, Huns, barbares. Cela rend amer. » E. Jünger, La guerre comme expérience intérieure, Paris, Christian Bourgeois Editeur, 1997.
  • Ouvrages contemporains

    • 1914-1918. Orages de papier. Les collections de guerre des bibliothèques. Sous la direction de Cécile Coutin. Somogy, Paris et  BNU de Strasbourg, 2008. (Voir article « La chanson française et la Grande Guerre » de Pascal Cordereix)
    • N. Beaupré, Ecrire en guerre, écrire la guerre, France, Allemagne, 1914-1920, Paris, CNRS Editions, 2006.
    • J. Beurier, Frères ennemis en images : cultures de guerre en miroir ? Presses illustrées franco-allemandes et cultures de guerre, 1914-1918. Cahiers du centre Pierre Francastel n°4, hiver 2006-2007.
    • J-J Becker, G. Krumeich, La Grande Guerre. Une histoire franco-allemande. Texto, Editions Taillandier, Paris 2012.
    • C. Delporte, Images et politique en France au XXe siècle. Editions du nouveau monde, Paris, 2006.
    • C. Frontisi. Une Grande Guerre, 1914 – années trente. Cahiers du centre Pierre Francastel n°4, hiver 2006-2007.
    • L. Gervereau, La propagande par l’image en France, 1914-1918, in Images de 1917, Paris, Musée d’histoire contemporaine, 1987.
    • J-Y le Naour, Cochons d’Allemands ! La représentation de l’ennemi dans la caricature de guerre (1914-1918), in colloque L’animal en politique, Lyon II, Paris, L’Harmattan, 2003
    • K- E. Silver, Vers le retour à l'ordre : l'avant-garde parisienne et la Première guerre mondiale. Paris, Flammarion, 1991.
    • P.Wion, 14-18, la Victoire en chantant : histoire de la Grande Guerre au travers des chansons, Imago, 2013.
    • Textes sources

    • Louis Barthas, Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918. Edition du centenaire, Edition La découverte, 2013.
    • F. Avenarius. La calomnie par l’image. Quelques remarques sur l’art d’inciter les peuples à la haine. Edition Berne : F. Wyss, 1916.
    • L'Imposture par l'image : Recueil de gravures falsifiées et calomnieuses publiées par la presse illustrée austo-allemande pendant la guerre. Editions Payot, Paris, 1917.
    • Images sources

    • Destroy this mad brute, affiche, USA, c.1917. H.R.Hopper (King Kong Kultur enlevant une jeune femme).
    • L’aigle Boche sera vaincu, la tuberculose doit l’être aussi. 1917. Affiche couleur lithographiée sur papier, BDIC.
    • Leurs ventres. Illustration de Charles Léandre. Encre de chine et crayon de couleurs, BDIC. (Dans le ventre : chiffons de papier, bière, choucroute, fiel, cuivre, pendule, saucisse, gaz asphyxiant, or, zinc, vessie, falot de la Kultur).
    • Le dieu Thor, la plus barbare d'entre les plus barbares divinités de la vieille Germanie. Estampe, Illustration de F. Clasquin. Imagerie d'Epinal. N° 87, La guerre 1914-1915 en images : faits, combats, épisodes, récits. Pellerin et Cie, Epinal, 1915.

    Films sources

    • Leur Kultur, Léonce Perret, film muet, 1915.
    • Union sacrée, Louis Feuillade, film muet, 1915.

    Site source

    haut de page