Le bouclier d'Hercule

Pseudo-Hésiode
Le poème demeure incomplet et réunit probablement deux fragments distincts. Seul le début, narrant la naissance d'Hercule (Héraclès) des amours de Zeus et d'Alcmène, pourrait être emprunté à un ouvrage perdu d'Hésiode. La description du bouclier et le combat qui s'en suit seraient l'œuvre d'un rhapsode à la manière d'Homère, empruntant scènes et vers à l'Iliade, amplifiant les combats et multipliant les images en mouvement, avec des scènes propres liées à Héraclès, ou absentes du bouclier d'Achille, telles l'Olympe, la mer, les jeux. Attribuée à Hésiode, la composition compte 480 vers. Elle serait très ancienne, peut-être de la fin du VIIe siècle avant notre ère.
   
[Hercule] saisit dans ses mains ce bouclier aux diverses figures, que les flèches d'aucun mortel ne purent jamais ni rompre ni traverser, ouvrage merveilleux, tout entier entouré de gypse, orné d'un blanc ivoire, étincelant d'un ambre jaune et d'un or éclatant ; des lames bleues s'y croisaient de toutes parts.
Au milieu se dressait un dragon terrible, funeste à nommer, et lançant en arrière des regards brûlants comme le feu. Sa gueule était remplie de dents blanches, cruelles, insaisissables. Sur son front menaçant voltigeait l'odieuse Éris, cette inhumaine déesse qui, excitant le trouble et le carnage, égarait l'esprit des guerriers assez hardis pour attaquer le fils de Jupiter ; leurs âmes descendaient dans la souterraine demeure de Pluton, et sur la terre noire pourrissaient leurs ossements, dépouillés de leurs chairs et dévorés par le brûlant Sirius. Là se heurtaient la Poursuite et le Retour ; là s'agitaient le Tumulte et la Fuite ; là s'échauffait le Carnage ; là couraient en fureur Éris et le Désordre. La cruelle Parque saisissait tantôt un guerrier vivant, mais qui venait d'être blessé, ou un autre qui ne l'était pas encore, tantôt un cadavre qu'elle traînait par les pieds à travers la bataille. Sur ses épaules flottait sa robe souillée de sang humain ; elle roulait des yeux effrayants et poussait des clameurs aiguës. Là paraissaient encore les têtes de douze serpents hideux, funestes à nommer, et terribles sur la terre pour tous les hommes qui osaient attaquer l'enfant de Jupiter ; leurs dents s'entrechoquaient avec bruit, tandis que le fils d'Amphitryon combattait. Ces merveilles étaient distinctement figurées ; des taches bleues parsemaient le dos de ces épouvantables dragons, et leurs mâchoires avaient une couleur noirâtre.
On voyait aussi des sangliers sauvages et des lions qui s'entreregardaient avec fureur, et, rangés par troupes, se précipitaient en foule les uns sur les autres : ils ne s'inspiraient mutuellement aucun effroi, mais leurs cous se hérissaient de poils ; car déjà un grand lion avait été abattu, et près de lui deux sangliers étaient tombés privés de la vie ; de leurs plaies un sang noir s'épanchait sur la terre, et, la tête renversée, ils gisaient morts sous leurs terribles vainqueurs. Cependant les deux troupes brûlaient encore de combattre ; une nouvelle ardeur enflammait les sangliers sauvages et les farouches lions.
Ailleurs s'offrait le combat des belliqueux Lapithes qui entouraient le roi Cénée, Dryas, Pirithoüs, Hoplée, Exadius, Phalère, Prolachus, le Titarésien Mopsus, fils d'Ampyx, rejeton de Mars, et Thésée, fils d'Égée, semblable aux immortels ; tous, formés d'argent, portaient des armures d'or. De l'autre côté, les Centaures ennemis se rassemblaient autour du grand Pétréus, du devin Asbole, d'Ardus, d'Hurius, de Mimas aux noirs cheveux, et des deux enfants de Peucis, Périmède et Dryale : formés aussi d'argent, tous avaient des massues d'or entre leurs mains. Les deux partis s'attaquaient, comme s'ils eussent été vivants, et ils combattaient de près, armés de lances et de massues. Les coursiers aux pieds rapides du cruel Mars étaient figurés en or ; au milieu de la mêlée, ce dieu, ravisseur de butin, ce dieu funeste frémissait, une pique à la main, excitant les soldats, couvert de sang, dépouillant les vaincus qui paraissaient respirer encore, et triomphant du haut de son char. Près de lui se tenaient la Terreur et la Fuite, impatientes de se mêler au combat des héros. La belliqueuse fille de Jupiter, Pallas Tritogénie, semblait vouloir allumer le feu des batailles ; une lance dans les mains, un casque d'or sur la tête, et l'égide sur ses épaules, elle se précipitait vers la guerre terrible. Ici on contemplait le chœur sacré des immortels ; au milieu de ce chœur, le fils de Jupiter et de Latone tirait de sa lyre d'or des sons ravissants qui perçaient la voûte de l'Olympe, séjour des dieux. Autour de la céleste assemblée s'élevait en cercle un monceau d'innombrables trésors ; et, dans cette lutte divine, les Muses de la Piérie chantaient les premières, comme si elles faisaient entendre une voix harmonieuse.
Là, sur la mer immense, s'arrondissait un port à l'entrée facile, composé de l'étain le plus pur et rempli de flots écumants. Au milieu, de nombreux dauphins paraissaient nager çà et là, en épiant les poissons ; deux dauphins d'argent, soufflant l'eau par leurs narines, dévoraient les muets habitants de l'onde, et sous leurs dents se débattaient les poissons d'airain. Un pêcheur les contemplait, assis sur le rivage, et balançait dans ses mains un filet qu'il semblait prêt à lancer.
Plus loin, le fils de Danaé à la belle chevelure, Persée, ce dompteur de chevaux, ne touchait pas le bouclier de ses pieds rapides et n'en était pas très loin ; par un incroyable prodige, il n'y tenait d'aucun côté. Ciselé en or par les mains de l'illustre Vulcain, il portait des brodequins ailés, et le glaive d'airain à la noire poignée, suspendu au baudrier, brillait sur ses épaules ; il volait comme la pensée. Tout son dos était couvert par la tête de la cruelle Gorgone : autour de cette tête voltigeait, ô merveille ! un sac d'argent d'où tombaient des franges d'or au loin étincelantes. Sur le front du héros s'agitait le formidable casque de Pluton, enveloppé des épaisses ténèbres de la nuit. Le fils de Danaé lui-même s'allongeait, semblable à un homme qui se hâte de fuir en frissonnant de terreur ; sur ses pas s'élançaient les monstres insaisissables et funestes à nommer, les Gorgones, impatientes de l'atteindre. Dans leur élan impétueux, l'acier pâle du bouclier retentissait d'un bruit aigu et perçant. À leurs ceintures pendaient deux dragons qui courbaient leurs têtes, dardaient leurs langues, entrechoquaient leurs dents avec fureur, et lançaient de farouches regards. Sur les épouvantables têtes de ces Gorgones planait une grande terreur. Là combattaient deux peuples couverts de belliqueuses armes, les uns cherchant à repousser la mort loin de leur cité et de leur famille, les autres avides de meurtre et de ravage. Plusieurs guerriers étaient déjà tombés ; un plus grand nombre soutenait le choc des combats. Du haut des tours magnifiques, les femmes poussaient des clameurs aiguës, se meurtrissaient les joues, et semblaient vivantes, grâce au talent de l'illustre Vulcain. Les hommes saisis par la vieillesse, rassemblés hors des portes, élevaient leurs mains vers les bienheureux immortels et tremblaient pour leurs fils. Ceux-ci combattaient, et derrière eux les noires Destinées, entrechoquant leurs dents éclatantes de blancheur, ces déesses à l'œil farouche, hideuses, ensanglantées, invincibles, se disputaient les guerriers couchés sur l'arène. Toutes, altérées d'un sang noir, étendaient leurs larges ongles sur le premier soldat qui tombait mort ou récemment blessé, et les âmes des victimes descendaient dans la demeure de Pluton, dans le froid Tartare. À peine rassasiées de sang humain, elles rejetaient derrière elles les cadavres, et s'empressaient de retourner au milieu du tumulte et du carnage. Là paraissaient Clotho, Lachésis, et plus bas Atropos, qui, sans être une grande déesse, était plus puissante et plus âgée que ses sœurs. Toutes les trois, acharnées sur le même guerrier, se lançaient mutuellement d'horribles regards, et, dans leur fureur, entrelaçaient leurs ongles et leurs mains audacieuses. À leurs côtés se tenait la Tristesse désolée, horrible, pâle, desséchée, consumée par la faim, chancelant sur ses épais genoux. De ses mains s'allongeaient des ongles démesurés ; une impure émanation s'échappait de ses narines, et le sang coulait de ses joues sur la terre. Debout, elle grinçait des dents avec un bruit terrible, et ses épaules étaient couvertes des tourbillons d'une poussière humide de larmes.
Auprès s'élevait une cité munie de superbes tours, et de sept portes d'or attachées à leurs linteaux. Les habitants s'y livraient aux plaisirs et à la danse. Sur un char aux belles roues, ils conduisaient une jeune vierge à son époux, et de toutes parts retentissaient les chants d'hyménée. On voyait au loin se répandre la clarté des flambeaux étincelants dans la main des esclaves. Florissantes de beauté, des femmes précédaient le cortège, et des groupes joyeux les accompagnaient en dansant. Des chanteurs mariaient aux chalumeaux sonores leur voix légère et flexible, qui perçait les échos d'alentour, et un chœur gracieux voltigeait, guidé par les sons de la lyre. D'un autre côté, les jeunes garçons se divertissaient aux accords de la flûte ; les uns goûtaient les plaisirs du chant et de la danse, les autres souriaient à ces jeux, et chacun s'avançait précédé d'un musicien habile ; la joie, la danse et les amusements animaient la ville tout entière. Devant les remparts, des écuyers couraient, montés sur leurs chevaux. Des laboureurs fendaient le sein d'une terre fertile, en relevant leurs tuniques. Il y avait un champ couvert de blés, où des ouvriers moissonnaient les tiges hérissées de pointes aiguës, et chargées de ces épis, don précieux de Cérès, tandis que leurs compagnons les liaient en javelles et remplissaient l'aire de leurs monceaux. Ailleurs, ceux-ci, armés de la serpe, récoltaient les fruits de la vigne ; ceux-là, recevant de la main des vendangeurs les grappes blanches ou noires cueillies sur les grands ceps aux feuilles épaisses et aux rameaux d'argent, les entassaient au fond des corbeilles, que d'autres emportaient. Non loin de là, rangés avec ordre et figurés en or, des plants nombreux, chefs-d'œuvre de l'industrieux Vulcain, s'élevaient couverts de pampres mobiles, soutenus par des échalas d'argent et chargés de grappes qui semblaient noircir. Les uns foulaient le raisin, les autres puisaient le vin nouveau. On voyait encore des athlètes s'exercer à la lutte et au pugilat. Quelques chasseurs poursuivaient des lièvres agiles, et deux chiens à la dent acérée couraient en avant, impatients de saisir ces animaux, qui cherchaient à leur échapper. Près de cette chasse, des écuyers se disputaient le prix avec une ardente rivalité ; debout sur leurs chars magnifiques, ils lançaient leurs légers coursiers et leur lâchaient les rênes : ces solides chars volaient en bondissant, et les moyeux des roues retentissaient au loin. Cependant les rivaux continuaient leurs efforts ; la victoire ne se déclarait pas, et le combat restait indécis. Dans la lice brillait à tous les yeux un grand trépied d'or, glorieux ouvrage de l'habile Vulcain.
Enfin l'Océan, qui semblait rempli de flots, coulait de toutes parts autour du superbe bouclier. Des cygnes au vol rapide y jouaient à grand bruit ; plusieurs nageaient sur la surface des vagues, et les poissons s'agitaient autour d'eux : spectacle surprenant même pour le dieu du tonnerre, qui avait commandé à l'adroit Vulcain cette vaste et solide armure !

Traduction de l'abbé Bignan, 1841.