arrêt sur

Les Muses et l’épopée

Mathilde Jamain
   
"Ô Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif : celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra, voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d’usages, souffrant beaucoup d’angoisses dans son âme sur la mer pour défendre sa vie et le retour de ses marins […].
À nous aussi, Fille de Zeus, conte un peu ces exploits !"
(Odyssée, I, 1-10)
Les premiers textes de la littérature grecque commencent souvent par une invocation aux Muses qui permet de situer un poète dans le contexte de son poème. À ce titre, les deux incipit homériques sont des modèles célèbres que les auteurs ultérieurs n’hésitèrent pas à reprendre et à commenter. Par-delà le caractère conventionnel de l’exercice, c’est une conception spécifique de la création poétique que l’invocation homérique des Muses nous invite à méditer.

La naissance des Muses

Le mot "muse" vient du grec mousa, la parole chantée, la parole rythmée. Le sens originel du terme grec est cependant mal défini et son étymologie obscure. Quant aux Muses, déesses de la musique, de la poésie et du savoir, elles sont ainsi présentées dans la Théogonie d’Hésiode, qui est l’un des premiers témoignages littéraires : "Les neuf sœurs issues du grand Zeus se nomment Clio, Euterpe, Thalie et Melpomène, Terpsichore, Érato, Polymnie, Uranie, et Calliope enfin, la première de toutes."
Dans leur généalogie la plus couramment admise, celle qu’Hésiode reprend, les divines chanteuses sont issues de l’union de Mnémosyne, déesse de la mémoire, avec Zeus, pendant neuf nuits : "C’est en Piérie qu’unie au Cronide, leur père, les enfanta Mnémosyne, reine des coteaux d’Éleuthère, […] à elle, neuf nuits durant, s’unissait le prudent Zeus, monté, loin des Immortels, dans sa couche sainte. Et quand vint la fin d’une année et le retour des saisons, elle enfanta neuf filles, aux cœurs pareils, qui n’ont en leur poitrine souci que de chant et gardent leur âme libre de chagrin, près de la plus haute cime de l’Olympe neigeux."
   

Les Muses transforment le poète en voyant

Dès leur naissance, elles vont vers l’Olympe et chantent le triomphe de Zeus ; leur chant, organisé autour de l’histoire des dieux, éveille la vocation d’Hésiode au pied de l’Hélicon. Ces deux massifs montagneux sont associés aux Muses, ce qui explique la présence fréquente d’un décor rocheux dans les représentations figurées. En permettant cette vocation, les Muses transforment le poète en voyant d’un genre particulier. Voici comment elles s’adressent à lui : "Pâtres gîtés aux champs, tristes opprobres de la terre qui n’êtes rien que ventres ! Nous savons conter des mensonges tout pareils aux réalités ; mais nous savons aussi, lorsque nous le voulons, proclamer des vérités."
D’après certains commentateurs, Hésiode pourrait reprendre ici un vers de l’Odyssée, qui dépeint la force persuasive d’Ulysse : "Tous ces mensonges, il leur donnait l’apparence de vérités." L’allusion possible à l’épopée homérique lui permettrait de se démarquer des propos mensongers d’Ulysse en affirmant le caractère sacré et véridique de sa propre poésie, qui n’est plus seulement humaine, mais divine, car inspirée. Hésiode ne naît donc pas poète, mais plutôt berger : pour devenir poète, encore faut-il être élu par les Muses et recevoir leur éducation.
    

Les Muses et l'épopée

Par ailleurs, si le nombre de Muses est variable selon les témoignages, chacune semble avoir un rôle relativement bien établi. Quatre Muses veillent à l’évolution de l’épopée et du chant, marquant la primauté de la musique dans l’univers. Calliope, mère du poète Orphée, épouse d’Apollon, préside à la poésie épique ; on la représente souvent entourée de l’Iliade et de l’Odyssée. C’est elle qui est le plus souvent citée par les poètes. Muse de l’histoire, Clio chante la gloire des guerriers et la renommée d’un peuple, à l’aide de la trompette ou de la cithare. La lyre, instrument le plus fréquemment cité chez Homère, accompagne Érato, la Muse de la poésie lyrique. Lyre encore, mais aussi cithare et trompette, autant d’instruments qui entourent Euterpe, déesse de la musique.
   
Plutôt que les noms précis des Muses, c’est le terme générique qui apparaît chez Homère, souvent au singulier. Dans l’incipit de l’Odyssée, "la Muse" est l’inspiratrice du Poète, puis, dans le chant VIII, de l’aède Démodocos.
"Lorsqu’on eut apaisé la soif et l’appétit, la Muse le pressa de chanter la gloire des hommes." (Odyssée, VIII, 72-73.)
En revanche, à la fin de l’épopée, "les Muses" forment un chœur qui accompagne le deuil d’Achille :
"Puis les neuf Muses, alternant de leurs belles voix, te chantèrent le thrène, et tu n’eusses pas vu un Grec qui ne pleurât, tant les troublait le chant aigu des Muses." (Odyssée, XXIV, 60-62.)
De façon générale, dans les invocations comme dans les représentations figurées, une seule Muse suffit à représenter ses sœurs. Sa présence est cependant nécessaire pour garantir la beauté et la vérité de la parole poétique.
   

La Muse, origine de l’inspiration

En un temps où l’idée d’auteur est moins nettement définie qu’aujourd’hui, la Muse joue un rôle essentiel. Née d’une oralité secrète, l’inspiration est la seule notion qui vaille. Soufflée par la Muse, elle régit un poète qui ignore le désir de création. Une chaîne se déploie, reliant la Muse, l’aède, l’auditoire :
"De tous les hommes de la terre, les aèdes méritent les honneurs et le respect, car c’est la Muse, aimant la race des chanteurs, qui les inspire." (Odyssée, VIII, 479-481.)
   
   
L’idée d’une chaîne est reprise par Platon dans le dialogue Ion : le rhapsode, sous l’effet de l’"enthousiasme", récite par cœur les vers composés par l’aède. Il est un anneau de la chaîne allant de la Muse aux auditeurs. Socrate explique ce phénomène par la métaphore de l’aimant : "C’est une puissance divine qui te met en mouvement, comme cela se produit dans la pierre qu’Euripide a nommée Magnétis […]. Cette pierre n’attire pas seulement les anneaux qui sont eux-mêmes en fer, mais elle fait passer en ces anneaux une force qui leur donne le pouvoir d’exercer à leur tour le même pouvoir que la pierre […] c’est de cette pierre, à laquelle ils sont tous suspendus, que dépend la force mise en ces anneaux. C’est de la même façon que la Muse, à elle seule, transforme les hommes en inspirés du dieu."
La trajectoire poétique amorcée par la Muse permet donc à l’homme d’acquérir une mémoire dont elle est la garante. Les Grecs se plaisent à représenter cette relation particulière entre l’homme et les déesses : les Muses apparaissent souvent dans la céramique aux côtés de poètes.
Il y a plusieurs façons de solliciter les Muses. Le Poète peut le faire en affirmant l’autorité de sa voix poétique, comme à la fin du prélude du catalogue des vaisseaux :
"Je dirai en revanche les commandants des nefs et le total des nefs." (Iliade, II, 493.)


Il peut aussi placer cette autorité sous le contrôle de la Muse, comme au début de l’Iliade ; ou se placer en destinataire direct du chant des Muses, comme au début de l’Odyssée :
"Ô Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif…"
   

La Muse, créatrice de mémoire

La Muse, de son côté, fait connaître les événements passés. Il ne s’agit peut-être pas d’un passé historique, au sens moderne du terme, mais plutôt d’"un temps originel, un temps poétique" : c’est le temps des héros. Pour qu’elle devienne vérité, la parole poétique est indissociable de la Muse et de la mémoire, et l’aède ne peut opposer à la Muse son propre savoir. Il est inspiré par les voix des Muses "à l’unisson", celles qui, échappant à la temporalité humaine, voient "ce qui est, ce qui sera, ce qui fut". Elles sont donc gages de vérité. Le caractère exact du récit de l’aède est parfois confirmé ou exalté par l’un des acteurs de l’épopée ; Ulysse, par exemple, s’adresse ainsi à Démodocos :
"Mais, changeant de sujet, chante l’histoire du cheval qu’Épeios, assisté d’Athéna, construisit, ce traquenard qu’Ulysse conduisit à l’acropole, surchargé de soldats qui allaient piller Troie. Si tu m’en fais un beau récit dans le détail, aussitôt, j’irai proclamer devant chacun qu’à la faveur d’un dieu tu dois ton chant sacré !" Alors, aiguillonné par le dieu, il chanta […]" (Odyssée, VIII, 492-498.)

    

La mémoire ne reconstruit pas le passé

L a Muse propose une mémoire omnisciente, non sélective, elle permet au Poète d’avoir accès aux événements qu’il raconte et de déchiffrer l’invisible.
"Et maintenant, dites-moi, Muses, habitantes de l’Olympe – car vous êtes, vous, des déesses : partout présentes, vous savez tout ; nous n’entendons qu’un bruit, nous, et ne savons rien." (Iliade, II, 485-486.)
L’exploit des guerriers ou des héros n’existe concrètement qu’à travers la parole de louange et, si le Poète est véritablement inspiré par les Muses, sa parole se confond avec la vérité. Les Muses ont en effet le pouvoir d’accorder ou de refuser la mémoire, de retirer le don du chant à qui se vante d’égaler ou de surpasser leur propre voix. C’est ce qui arriva au poète Thamyris, trahi par Apollon, qui voyait en lui un rival dans sa conquête amoureuse du jeune prince spartiate Hyacinthos :
"Il arrivait d’Œchalie, et, vantard, il se faisait fort de vaincre dans leurs chants les Muses elles-mêmes, filles de Zeus qui tient l’égide. Courroucées, elles firent de lui un infirme ; elles lui ravirent l’art du chant divin, elles lui firent oublier la cithare." (Iliade, II, 595-600.)
   
   
Dans l’Iliade, les Muses voient de manière directe et parfaite les événements que l’aède souhaite raconter ; cette "autopsie" des Muses, selon le sens étymologique du terme, est opposée au savoir indirect, "par ouï-dire", des poètes qui se contentent de reproduire ce qui leur est indiqué. Le poète entend la voix des Muses et l’inspiration surgit. Ainsi l’Iliade se déploie par le recours à la personne du Poète, instrument aux mains de la Muse. Elle est celle qui sait car elle est celle qui voit. Quant à l’aède, il n’a point besoin de la vue mais de l’ouïe : Démodocos comme Homère n’ont plus aucun lien avec l’univers visible et n’en demeurent pas moins de "divins" aèdes. Voir par soi-même les événements n’est pas nécessaire pour délivrer une parole vraie :
"Démodocos, entre tous les mortels je te salue ! La Muse, enfant de Zeus, a dû t’instruire, ou Apollon : tu chantes avec un grand art le sort des Grecs, tout ce qu’ont fait, subi et souffert les Argiens, comme un qui l’eût vécu, ou tout au moins appris d’un autre !" (Odyssée, VIII, 487-491.)
   

Le talent de l'aède

L’aède étant un continuateur privilégié de la Muse, la visualisation des scènes par les auditeurs du récit naîtra de son talent et de l’émotion qu’il parviendra à susciter.
"Un héraut s’avança, conduisant le fidèle aède à qui la Muse qui l’aimait a donné bien et mal, lui ayant pris ses yeux, mais donné la douceur du chant." (Odyssée, VIII, 62-64.)
La parole du Poète permet d’échapper au silence et à la mort. Elle lutte contre la force d’oubli que représentent par exemple les Sirènes, figures antithétiques des Muses mais qui, comme elles, savent "tout ce qui advient sur la terre féconde" (Odyssée, XII, 191). Parfois considérées comme les filles de Melpomène, de Terpsichore ou de Calliope, les Sirènes, remarquables musiciennes, auraient perdu leurs ailes à la suite d’un concours de chant avec les Muses : ces dernières auraient arraché leurs plumes pour s’en faire des couronnes.

Honteuses de leur déchéance, elles se seraient alors réfugiées dans les rochers de la côte méridionale de l’Italie, d’où elles attirent les navigateurs. Ainsi chantent-elles, en promettant au marin Ulysse de lui donner le pouvoir de connaître à l’avance tous les événements à venir. Le héros résiste, car il sait par Circé que leur chant est signe de mort. Son désir est pourtant immense :
"Elles disaient, lançant leur belle voix, et dans mon cœur, je brûlais d’écouter." (Odyssée, XII, 192-193.)
En luttant contre les voix ensorcelantes de ces Muses maléfiques que sont les Sirènes, Ulysse refuse l’oubli de soi ; son choix éclaire l’acte de l’aède qui se fait le servant des véritables Muses : la Muse maintient la mémoire des hommes et crée l’épopée. Le chant de l’aède porte une identité et insuffle la vie.
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