arrêt sur

Les récits d’Ulysse

Françoise Létoublon
   
Le héros de l’Iliade, le "meilleur des Achéens", c’est Achille, le guerrier sans égal, ennemi par-dessus tout de ceux qui disent une chose et en pensent une autre, peu ami des assemblées et des conciliations :
"Je hais autant que les portes d’Hadès celui qui cache
Sa pensée au fond de lui-même et qui dit autre chose."
(Iliade, IX, 309-3102.)
Quand l’ambassade envoyée par Agamemnon le trouve dans ses baraquements, Achille est en train de chanter, s’accompagnant à la lyre, la geste des héros d’autrefois en présence du seul Patrocle, qui l’écoute en silence, et il renverra les envoyés du roi sans ménagements oratoires : il n’est pas, lui, un homme de la parole, mais un méditatif, peut-être, un solitaire. Au contraire, Ulysse fait partie des négociateurs choisis par Agamemnon pour tenter d’amadouer le farouche Achille car il est par excellence l’homme de la parole, et c’est bien cet aspect qu’Achille méprise tant en lui, au nom de la valeur héroïque, qui compte seule à ses yeux. Homme de la parole dans l’Iliade déjà, Ulysse est choisi dans l’Odyssée comme héros d’un modèle nouveau, capable de promouvoir les valeurs nouvelles de la Parole que la Grèce classique – et d’abord Parménide – vont mettre au premier plan. L’opposition entre les deux héros de l’Iliade et de l’Odyssée, souvent développée, signifie peut-être une évolution des représentations et des valeurs, une différence de générations, a-t-on parfois proposé. En tout cas, c’est précisément pour ce qu’il est dans l’Iliade que l’Odyssée le prend pour héros  ; après la guerre, le retour au pays nécessite d’autres qualités, une autre nature d’homme que celle d’Achille  : la diversité, l’habileté, la duplicité même d’un Ulysse…

Ulysse dans l’Iliade : une tempête de mots

Des diverses facettes d’Ulysse "aux mille tours", nous retiendrons dans l’Iliade son don extraordinaire pour l’éloquence – il est vrai que l’ambassade auprès d’Achille a échoué, mais probablement plus à cause de la violence d’Achille que par manque d’habileté rhétorique de la part d’Ulysse.
Dans la fameuse scène de la "teichoscopie", où Hélène, décrivant au roi Priam les guerriers achéens qu’elle reconnaît, a déjà présenté Ulysse comme"expert en ruses de tout genre et en subtiles pensées" (Iliade, III, 202), l’un des vieillards troyens, Anténor, dresse de lui le portrait de l’orateur hors pair qu’il a pu observer lors d’une ambassade des Achéens à Troie : Ménélas parlait bien, avec aisance et brièveté ; pourtant, malgré la piètre apparence du personnage, la parole d’Ulysse emportait tout :
"Mais dès que sa voix forte jaillissait de sa poitrine
et que les mots tombaient comme en hiver flocons de neige,
aucun mortel ne pouvait plus rivaliser avec Ulysse."
(Iliade, III, 221-223.)
Dès l’Antiquité, on a interprété ces vers selon la typologie des styles, formulée ainsi chez Quintilien : subtile, grande atque robustum et floridum ou medium, trois styles dont les modèles, à l’époque classique, sont les orateurs Lysias, Démosthène et Isocrate et qui visent respectivement à enseigner, émouvoir et charmer. Selon les commentateurs anciens d’Homère, Ménélas correspond au premier type, Ulysse au deuxième, le troisième étant illustré par Nestor et ses paroles "plus douces que le miel" (Iliade, I, 248-249)  : les paroles d’Ulysse émeuvent, comme les discours de Démosthène, parce qu’elles relèvent du genre le plus élevé, ce que précisément cherche à circonscrire le Peri hypsous du Pseudo-Longin (Traité du sublime).
L’image de la neige, énigmatique, a été commentée dans des sens divers et la traduction de Mugler par "flocons de neige" est peut-être fallacieuse : plutôt que comme une douce neige ouatée et silencieuse, la parole d’Ulysse tombe probablement dru comme une tempête de neige, tempête qui relèverait en effet du sublime.
En tout cas, cet orateur de l’Iliade, quel que soit le mépris que lui porte Achille, trouve de nombreux admirateurs, y compris parmi les ennemis troyens.
 

Ulysse dans l’Odyssée : la parole au service du travestissement

Par rapport à l’intrigue simple de l’Iliade, l’Odyssée cache en elle des ambiguïtés multiples – la Poétique d’Aristote l’a bien noté – et cette complexité semble d’une certaine manière liée à celle de son héros, capable de dire une chose et d’en méditer une autre en son âme. Dès le prologue, d’ailleurs, Ulysse est présenté comme une énigme et désigné par des épithètes – dont le fameux polumêtis du premier vers : "Ô Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif", selon la traduction de Jaccottet –, comme si l’on évitait de prononcer ce nom que, dans le cours de l’histoire, Ulysse cachera constamment sous des pseudonymes.
Des questions sur l’identité d’Ulysse, figure polymorphe, insaisissable, son fils Télémaque lui-même s’en pose dès le chant I :
"Ma mère dit bien que je suis son fils, mais moi,
je n’en sais rien : l’enfant, tout seul, ne reconnaît son père."
(Odyssée, I, 215-216.)


Car c’est toujours la parole des autres qui le donne à connaître : on raconte des bribes de la légende d’Ulysse, Télémaque entend son éloge de la bouche de Nestor puis de Ménélas (Odyssée, III, 120-123 et IV, 103-110) et même une séquence de récits de ses exploits à l’initiative d’Hélène. Et celle-ci d’évoquer un épisode où elle seule avait reconnu Ulysse entré dans Troie sous un déguisement d’esclave (Odyssée, IV, 244-258) : manière, peut-être, d’annoncer à Télémaque que le personnage joue toujours un rôle et cache son identité. Mais, expert à se faire passer pour un autre par son apparence et par son discours, il sait déceler chez les autres le travestissement de la voix : dans l’épisode du fameux cheval de bois, Ulysse, seul parmi les Achéens, a détecté la supercherie et reconnu la voix d’Hélène, comme Ménélas le rappelle à celle-ci :
"Ayant tourné trois fois autour du piège en le tâtant,
Tu appelas chacun par son nom les princes d’Argos
En imitant la voix de leurs épouses ;
Moi cependant, le fils de Tydée, et Ulysse,
Nous étions là au milieu d’eux à écouter ta voix,
Et déjà, tous les deux, nous nous levions, ne songeant plus
Qu’à bondir au dehors ou à répondre sans attendre ;
Mais Ulysse, malgré notre désir, nous refréna."
(Odyssée, IV, 277-289.)

Le pouvoir de la parole

Sans doute connaît-il assez, pour en jouer lui-même, le pouvoir de séduction de la parole et de la voix – et Hélène, ici, se rapproche des Sirènes. En de nombreuses occasions dans l’Odyssée, Ulysse, de son côté, contrefait non seulement son apparence, mais aussi sa voix et son discours pour prendre des identités multiples : auprès des Phéaciens, par exemple, chez qui il arrive après avoir quitté l’île de Calypso et subi une terrible tempête, puis dans son île d’Ithaque, où ces marins l’ont ramené. Chez les Phéaciens, d’ailleurs, lorsqu’il prend le relais de l’aède Démodocos pour conter ses aventures, il relate les multiples travestissements dont il a usé en diverses péripéties : paradoxalement, son discours reproduit et revendique alors les mensonges antérieurs.
Pour analyser le personnage et ses aspects troublants, on peut dresser une liste de ces travestissements et fausses déclarations d’identité dans l’ordre où on les rencontre en lisant l’Odyssée. Devant Nausicaa, la parole d’Ulysse est dissimulatrice par évitement  : contrairement aux usages, c’est lui qui demande à la jeune fille qui elle est, et elle, peut-être désarçonnée, ne lui renvoie pas la question. Au chant VII, lorsque la reine Arété, après lui avoir fait apporter nourriture et boisson, lui pose la question rituelle (v. 237-239), Ulysse se dérobe encore, faisant diversion en racontant son départ de l’île de Calypso et la tempête qu’il a subie (v. 241-297). Le lendemain, Alcinoos rassemble les Phéaciens en l’honneur de l’étranger, qui n’a toujours pas donné son nom, et ce n’est qu’après les chants de l’aède Démodocos et les divertissements procurés par des jeux athlétiques et des danses qu’Ulysse, questionné une nouvelle fois, énonce enfin orgueilleusement son identité  :
"Je suis Ulysse, fils de Laërte, dont les ruses
Sont fameuses partout, et dont la gloire touche au ciel."
(Odyssée, IX, 19-20.)

Le pouvoir de l'apparence

Dans le même chant de l’Odyssée, Ulysse raconte aux Phéaciens son aventure avec le Cyclope Polyphème et la manière dont il l’a dupé sur son identité : "Outis [Personne] est le nom que me donnaient mon père et ma mère, et mes compagnons." Ce faisant, il ne donne pas un faux nom mais une sorte de surnom, forgé sur un pronom négatif, subtilité que le Cyclope est incapable de détecter, en espèce d’homme primitif qu’il est et dans l’état d’ivresse où l’a mis l’outre de vin pur d’Ulysse. On connaît la suite – l’incompréhension des Cyclopes quand Polyphème leur crie qu’Outis (Personne) l’a aveuglé –, mais on ne mesure pas forcément la complexité du jeu de mots qu’Ulysse met en œuvre, outis (personne) rimant certes avec mêtis (la ruse) et renvoyant ainsi à l’épithète d’Ulysse, polumêtis (aux mille ruses), mais jouant, de plus, avec les deux formes grecques de la négation, ou et .
Arrivé en Ithaque, Ulysse essaie constamment des identités diverses : il rencontre d’abord Athéna, elle-même sous l’apparence d’un jeune berger, à qui il se présente comme un Crétois qui aurait participé à la guerre de Troie et qu’un navire phénicien aurait amené dans cette île ; ce mensonge fait rire la déesse, qui propose à Ulysse de l’aider à se transformer en mendiant plausible aux yeux de tous. Face à Eumée le porcher, il se donne donc pour un marchand crétois naufragé (XIV, 199-209), version rapportée par Eumée à Télémaque (XVI, 62-68), et à Pénélope (XVII, 522-527). Et lorsque, après bien des échanges entre le faux mendiant et les prétendants, les servantes et le mendiant Iros, Pénélope a enfin avec lui un entretien et lui demande qui il est (XIX, 105-106), Ulysse essaie d’abord de biaiser en remplaçant l’énoncé de son nom et de son origine par un paradoxal éloge du"bon roi" que semble être Pénélope (v. 107-114), avant de repousser carrément la question :
"Pourtant, ne me demande pas ma race et ma patrie,
Ou tu redoubleras le chagrin de mon cœur…"
(Odyssée, XIX, 116-117.)
Pénélope néanmoins repose la question un instant plus tard : Ulysse alors se donne pour Aithon, Crétois, fils de Deucalion et frère d’Idoménée (v. 178-182). À Laërte encore, il va affirmer être un naufragé crétois, quoique sous un nouveau nom, Épérite d’Alybas, fils d’Aphidas (v. 304-307). Remarquons au passage que cette insistance dénote sûrement le goût du public de l’Odyssée pour les "récits crétois" (ancêtres du paradoxe d’Épiménide le Crétois ?), en notant aussi la constance de formules telles que "Je vais te répondre franchement" avant l’affirmation d’une fausse identité. Il est surtout troublant que les mensonges d’Ulysse sur son identité soient si variés  : d’ordinaire, quand on prend une fausse identité, on garde avec constance le même pseudonyme et la même biographie. Ulysse, lui, semble improviser ses mensonges avec le seul souci de la vraisemblance immédiate :
"Tous ces mensonges, il leur donnait l’aspect de vérités."
(Odyssée, XIX, 203.)
 

Ulysse conteur de l’Odyssée

Dans l’Odyssée, le personnage d’Ulysse a une présence bien supérieure à aucun autre, non seulement comme personnage, mais aussi comme conteur : il a la parole presque sans interruption du chant IX au chant XII, et la fin de ses récits provoque un silence significatif : À ces mots, tous restèrent sans parler dans le silence :
"Ils étaient sous le charme en l’ombre de la salle."
(Odyssée, IX, 1-2)


   

Le récit d'Ulysse

C’est par là qu’Ulysse ouvre une voie nouvelle et féconde à la littérature, du Grec Lucien au Florentin Dante et à l’Irlandais Joyce : aède et personnage sont ici à égalité, le poète trouvant dans le héros de son récit à la fois un écho et une sorte de Muse. Ulysse raconte aux Phéaciens ses voyages, les Cicones chez qui il obtient la boisson divine, le vin de Maron, puis le géant cannibale Polyphème, Éole, gardien des vents, enfermé dans son île aux murailles de bronze, les Lestrygons, encore des géants cannibales, la déesse magicienne Circé, qui métamorphose les humains en animaux, mais dont la ruse d’Ulysse aidé de l’antidote donné par Hermès fait une aimable maîtresse, les Cimmériens et le séjour des Enfers avec sa mère Anticlée, le devin Tirésias, les héroïnes du temps jadis et les héros de la guerre de Troie, Achille, Patrocle, Antiloque et Ajax, les coupables condamnés à un supplice éternel, Tityos, Tantale, Sisyphe et une foule d’âmes anonymes. Puis les Sirènes, Charybde et Scylla, l’île des bœufs du Soleil et l’arrivée chez Calypso. Le tout avec deux passages chez Éole, parce que l’outre des vents a été imprudemment ouverte, et deux chez Circé à cause de la maladresse d’Elpénor, le marin enivré qui demande une sépulture.
La légende d’Ulysse, dans tous ces épisodes, est telle que lui-même la fait. Pourtant, au moins pour les récits de la guerre de Troie, l’Odyssée donne à entendre d’autres versions : outre les trois chants de Démodocos, l’aède si apprécié des Phéaciens, les récits que Télémaque a entendus chez Nestor ou dans le palais de Ménélas permettent de montrer une épopée réfléchie à l’intérieur même de la matière épique, la faisant miroiter de reflets qui la prolongent à l’infini.

Autobiographie ou fiction ?

La version d’Ulysse est ainsi corroborée ou enrichie d’éléments parfois capitaux : c’est le cas quand Ménélas raconte à Télémaque le comportement des héros achéens dans le cheval de bois, puis quand Ulysse demande à Démodocos de raconter cet épisode, contributions qui incitent en retour le public de l’Odyssée à désirer entendre la version qu’Ulysse lui-même donnerait du même épisode  ; la parole des autres suscite donc en quelque sorte la parole d’Ulysse-conteur, avec sa grande ambiguïté : autobiographie ou fiction ? Les analystes de l’Odyssée ont certes vu depuis longtemps que l’ensemble de l’Odyssée est relativement"réaliste", si l’on admet l’existence des dieux et leurs possibilités de métamorphoses. Cependant, comme, selon ses dires, Ulysse a quitté Troie avec toute une flotte, plusieurs navires et leurs équipages, et qu’il a perdu des hommes – il en donne le nombre assez régulièrement d’ailleurs – à chaque aventure jusqu’à ce qu’il aborde seul chez Calypso, par laquelle il a été "retenu" sept ans, un auditeur critique est en droit de se demander, puisque Ulysse lui-même insiste sur sa capacité à inventer des mensonges, si tout ce qu’il raconte n’est pas pure invention pour justifier la durée de son absence. Il ne semble pas en effet avoir vécu la rétention chez Calypso constamment comme un supplice, et les dernières nuits sont consacrées au plaisir d’amour… Est-ce que l’"Inventif" n’essaie pas chez les Phéaciens une première version d’une autobiographie fictive ? Si exceptionnellement Ulysse avoue dans la Cyclopie être la cause de tous les malheurs qui ont suivi, pour avoir voulu tester l’hospitalité du géant contre l’avis de ses compagnons, la plupart du temps, selon ses dires, ceux-ci se sont perdus par leur faute – curiosité, cupidité, goût de la ripaille. Nul n’est là pour le contredire… La thèse de Germain est qu’au moment où débute le récit de l’Odyssée, Ulysse désire vraiment rentrer chez lui, le goût du mensonge et du travestissement s’exerçant sur les épisodes passés.

Le retour à Ithaque : le triomphe de l’aède

Si les récits faits chez les Phéaciens sont une sorte de "générale" de la fiction des dix années écoulées depuis la chute de Troie, on s’aperçoit qu’Ulysse en donne par la suite des variantes diverses, mensongères ou véridiques : pour Eumée, Télémaque, Pénélope au chant XIX, pour sa vieille nourrice Euryclée et pour Pénélope surtout, après leur reconnaissance, au chant XXIII, il ne revient pas sur l’ensemble, mais le complète par la prédiction de Tirésias sur le "deuxième voyage" qu’il devra faire, une rame sur l’épaule, jusqu’à ce qu’il rencontre des hommes qui ne connaissent pas la mer et prennent sa rame pour une pelle à vanner. C’est plus loin, après les plaisirs de l’amour, qu’Ulysse reprend toutes ses aventures, et ce sous une forme brève, assez plate, une petite Odyssée dans l’Odyssée, au discours indirect :

"Il lui conta d’abord comment il vainquit les Cicones,
puis atteignit le gras pays des Lotophages ;
ce que fit le Cyclope, et comment il vengea
ses vaillants compagnons qu’il avait mangés sans pitié  ;
comment il parvint chez Éole, qui le reçut fort bien
et l’aida pour rentrer ; mais le destin ne voulait pas encor
le voir chez lui, et la tempête l’enleva,
le rejeta tout gémissant vers les poissons du large ;
comment il atteignit Télépyle des Lestrygons
qui lui perdirent ses vaisseaux et ses marins guêtrés  ;
il raconta la ruse industrieuse de Circé,
et comment il gagna les demeures moisies d’Hadès
pour interroger l’âme de Tirésias de Thèbes
sur un navire aux cent tolets, et y vit tous ses gens,
et sa mère qui l’enfanta et le nourrit ;
comment il entendit la voix des Sirènes sonores,
comment il atteignit les Pierres Planctes, ces Charybde
et Scylla dont jamais ne réchappa nul homme ;
comment ses compagnons tuèrent les vaches du Soleil ;
comment le Zeus grondant, de sa foudre fumante,
lui frappa son croiseur, et que ses nobles compagnons
périrent tous, lui seul échappant aux génies ;
comment il échoua en Ogygie, chez Calypso
qui le retint, brûlant d’en faire son époux,
dans son antre profond, le nourrissant, lui promettant
de le rendre immortel, et qu’il ne vieillirait jamais :
mais jamais elle n’avait pu le persuader ;
comment les Phéaciens l’accueillirent, à bout de forces,
et l’honorèrent dans leur âme comme un dieu,
le ramenèrent par vaisseau dans sa patrie
en le comblant de vêtements, de bronze et d’or…
Il finissait lorsque le doux sommeil le prit,
qui délasse le corps et calme les soucis de l’âme."
(Odyssée, XXIII, 310-343.)


L’ensemble de ces récits – retours en arrière ou prédiction –, qui semble suspendre les aventures d’Ulysse et de sa famille dans un temps fictif, laisse planer l’équivoque  : si les auditeurs se laissent prendre au charme de la fiction, le public qui connaît l’ensemble de l’épopée, sachant aussi le goût d’Ulysse pour le mensonge et le travestissement, peut mettre en doute la véracité des épisodes tout en appréciant la parole d’un Ulysse narrateur plus captivant encore que l’aède professionnel Démodocos. Autour de la parole d’Ulysse, ce sont en fait ces "voix" multiples, ces échos, ces reprises et ces variations, qui créent la profondeur polyphonique de l’Odyssée.
Pour terminer, on pourrait certes évoquer les images qui émaillent le discours d’Ulysse, relever en particulier, à la fin de l’Odyssée, le jeu de comparaisons tout à fait exceptionnelles qui opère un singulier renversement des rôles  : la première fois qu’Ulysse s’adresse à sa femme sous son déguisement de mendiant, Ulysse loue en elle le "bon roi", on l’a dit, tandis qu’au moment de leur reconnaissance, en revanche, Pénélope est comparée à un naufragé qui voit la fin de son cauchemar – inversions qui manifestent, peut-on penser, les perturbations affectant les personnages. L’image capitale, en tout cas, pour cet "homme de la parole" qui nous occupe, est celle de l’aède, exprimée en particulier par Alcinoos :
"Tu nous as raconté avec autant d’art qu’un aède
et tes tristes malheurs et ceux de tous les Achéens."
(Odyssée, XI, 368-369.)


Et cette image d’Ulysse en aède musicien, on la retrouve au chant XXI, juste avant son triomphe, à l’arc, sur les prétendants : "un homme qui connaît bien la cithare et le chant", comme si c’était en cette capacité, peut-être, que résidait sa supériorité. Car la parole d’Ulysse est d’une essence qui la place au-dessus de vétilleux griefs de mensonge. Comme le déclare Alcinoos, au chant XI, au seuil d’une nuit qu’il aspire à passer "jusqu’à l’aube divine" à l’écoute d’Ulysse :
"Nous ne saurions, Ulysse, en te regardant, te confondre
avec l’un de ces charlatans ou fripons qu’en tribus
nourrit un peu partout la terre noire,
fabricants de mensonges qui empêchent d’y voir clair,
sur toi les mots sont beaux, mais en toi les pensers sont nobles."
(Odyssée, XI, 363-367.)
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