arrêt sur

La guerre en deçà et au-delà de l’épopée

Danièle Thibault
   
L’Iliade raconte la dernière année du siège de Troie, qui aurait duré dix ans, mais ne dit rien des causes premières de la guerre, de ses préparatifs, ni d’ailleurs de son dénouement. Les détails nous en sont connus par de nombreux autres textes de divers auteurs.
   

Les origines de la guerre de Troie

Pour trouver l’origine de la guerre de Troie, il faut aller chercher, comme souvent avec les Grecs, dans l’histoire des relations entre les dieux et les hommes.



Tout commence le jour des noces de Pélée et de Thétis. Thétis est une divinité de la mer, l’une des cinquante Néréides (filles de Nérée, "le vieillard de la mer") ; les dieux lui ont imposé d’épouser un mortel, Pélée, roi de Phthie (Thessalie). Lors du mariage, qui réunit sur le mont Pélion tous les dieux descendus de l’Olympe, Éris, déesse de la discorde, mécontente de n’avoir pas été invitée, se venge en jetant une pomme d’or portant l’inscription "À la plus belle". À laquelle des trois déesses présentes – Athéna, Héra et Aphrodite – revient ce présent ? Zeus ne peut trancher et se décharge de cette responsabilité sur un mortel, un jeune berger qui garde le troupeau de son père sur le mont Ida : Pâris, le plus jeune des fils de Priam, roi de Troie. Hermès lui présente les trois déesses. Chacune tente d’influencer le jugement du jeune homme : Athéna lui promet la victoire dans les combats, Héra, la souveraineté sur l’Asie, et Aphrodite l’amour de la plus belle des femmes : Hélène, fille de Zeus et de Léda. Pâris choisit Aphrodite. Au cours d’un voyage en Grèce en compagnie d’Énée, Pâris est accueilli à Sparte par le roi Ménélas, époux d’Hélène, qui le comble d’attentions.
   
Mais, celui-ci devant s’absenter en Crète, sa femme le remplace auprès de ses hôtes. Pâris en profite, enlève Hélène et regagne Troie avec Énée et la reine séduite ou contrainte (les avis diffèrent à ce sujet ; chez Homère, elle apparaît surtout comme le jouet d’Aphrodite et regrette d’être cause de la guerre). De retour à Sparte, Ménélas, constatant son infortune, prévient son frère Agamemnon, roi d’Argos, et rassemble les chefs achéens. Tous sont des anciens prétendants d’Hélène, liés par le serment prêté avant que la belle ne choisisse son époux : ils avaient juré d’accepter l’élu et d’en être solidaires s’il devait subir des épreuves. L’offense est d’importance, il ne s’agit pas seulement du rapt d’une épouse, d’une reine : Pâris a bafoué les règles de l’hospitalité.
   

Les préparatifs

Avant de prendre les armes, il est décidé d’envoyer Ménélas et Ulysse négocier une réparation. La délégation est reçue à Troie devant l’assemblée des vieillards, qui refuse tout compromis. Ménélas et Ulysse s’en reviennent bredouilles. C’est la guerre. Après de longues tractations, Agamemnon est désigné pour diriger l’expédition.

La construction de la flotte prendra deux ans. Les armées sont levées. Mais tous ne sont pas pressés de partir. Selon des traditions posthomériques, Ulysse, rentré à Ithaque auprès de Pénélope et de son jeune fils, feint la folie. Nestor (ou Palamède), venu le chercher, le trouve tirant sa charrue à reculons et semant des cailloux. Pas dupe, Nestor saisit le petit Télémaque et le pose devant le soc ; aussitôt Ulysse se précipite et attrape son fils. Démasqué, il doit partir. Quant au jeune Achille, toujours selon ces traditions, sa mère Thétis l’a envoyé dans l’île de Scyros, où il se dissimule parmi les filles du roi. C’est Ulysse "aux mille ruses" qui va le débusquer. Il arrive dans le gynécée déguisé en marchand ambulant et sort de sa hotte des tissus, broderies, bijoux sur lesquels quarante-neuf filles se jettent, une seule restant indifférente. Mais lorsqu’il sort un poignard, la charmante jeune fille s’en saisit et, une trompette guerrière ayant retenti, se montre prête à combattre… et voilà Achille à son tour démasqué.
Agamemnon rassemble ses troupes et la puissante flotte des Achéens à Aulis, mais des vents contraires les immobilisent. Le devin Calchas consulté déclare qu’Artémis est en colère contre Agamemnon qui s’est vanté d’être meilleur chasseur qu’elle ; une seule chose peut la calmer : le roi doit lui sacrifier sa fille. Agamemnon s’y résout et fait venir Iphigénie sous le fallacieux prétexte de lui faire épouser Achille. Mais le moment venu, sur l’autel du sacrifice, Artémis substitue une biche à la jeune fille qu’elle transporte en Tauride et qui deviendra sa grande prêtresse – selon Euripide (Iphigénie en Tauride) ; selon d’autres auteurs (Eschyle), Iphigénie est sacrifiée. Et les vaisseaux achéens lèvent l’ancre.

La colère d’Achille : au cœur de l'Iliade

L’Iliade s’ouvre sur la querelle entre deux chefs grecs, Agamemnon, roi des rois, chef de l’expédition contre les Troyens, et Achille, chef des Myrmidons – querelle qui va entraîner le retrait d’Achille de la guerre, et des déboires sans fin pour les Achéens. Depuis neuf ans, les Grecs assiègent Troie et mènent des combats au pied de la ville sans parvenir à y pénétrer. Lors d’une expédition contre une cité voisine, des prisonnières sont enlevées comme butin de guerre et attribuées aux chefs achéens vainqueurs. Ainsi Agamemnon reçoit Chryséis et Achille Briséis. Le père de Chryséis, Chrysès, vient réclamer sa fille et offre une énorme rançon. Agamemnon le chasse en l’insultant. Mais Chrysès est le grand prêtre d’Apollon ; humilié, il invoque la colère du dieu contre les Grecs. Apollon décoche de son arc d’argent des flèches meurtrières, semant une peste dévastatrice sur les armées achéennes. On consulte le devin Calchas : le courroux d’Apollon ne s’apaisera que lorsque Chryséis sera rendue à son père, sans contrepartie. Mais Agamemnon refuse : il préfère Chryséis à Clytemnestre, son épouse légitime, et s’il doit la rendre, ce sera contre des compensations, une "autre part d’honneur", prise sur le butin des autres chefs. Achille, furieux, se révolte contre l’autoritarisme du roi. Il s’ensuit une violente querelle entre les deux hommes ; Achille reproche à Agamemnon de toujours s’octroyer la meilleure part, sans reconnaissance envers les combattants qui l’ont suivi dans la guerre, bien qu’ils n’aient eu, eux, aucun grief contre les Troyens. Il menace d’abandonner la lutte avec ses compagnons et, dans sa colère, s’apprête même à tuer le roi, mais Athéna, dépêchée par Héra, arrête sa main : "contente-toi de mots, et, pour l’humilier, dis-lui ce qui l’attend." Achille rengaine son glaive : "Qui obéit aux dieux, des dieux est écouté", mais continue d’insulter Agamemnon, lui prédisant le massacre des Grecs. Le vieux Nestor calme les esprits. Agamemnon renvoie Chryséis dans un vaisseau mené par Ulysse. Achille et ses hommes, les Myrmidons, se retirent dans leurs nefs. Briséis lui est enlevée ; Achille fait alors appel à sa mère, Thétis, pour le venger : il lui demande d’obtenir de Zeus qu’il favorise les Troyens, jusqu’à ce que, les Achéens décimés, Agamemnon se repente de son injustice. Zeus y consentira. Les Achéens vont essuyer défaite sur défaite ; puis Achille entrera à nouveau dans le combat pour venger la mort de son ami Patrocle et tuera Hector.

La ruse du cheval et le dénouement

L’épisode le plus connu de la guerre, le cheval de bois rempli de chefs achéens, laissé aux portes de la ville et introduit par les Troyens eux-mêmes à l’intérieur – ruse inventée par Ulysse –, est évoqué rapidement dans l’Odyssée. Au chant IV, Télémaque, parti à la recherche de son père, se rend auprès de Ménélas qui lui raconte comment Hélène, approchant du cheval, se mit à appeler chaque chef achéen en imitant la voix de sa femme, et comment Ulysse empêcha les guerriers de répondre. Au chant VIII, Ulysse, chez les Phéaciens, demande à l’aède Démodocos de chanter "l’histoire du cheval qu’Épéios, assisté d’Athéna, construisit" : "Il dit comment les Grecs avaient pillé la ville,/se répandant hors du cheval, quittant le piège creux ;/comment chacun avait saccagé sa part de la ville" (514-516). Au chant XI, Ulysse aux Enfers parle à Achille, qui s’en inquiète, de l’ardeur au combat de son fils Néoptolème et de sa présence dans le cheval à ses côtés. Mais c’est surtout Virgile, dans son Énéide, qui décrit les derniers moments de Troie : l’immense cheval abandonné sur le rivage par les Achéens qui ont levé l’ancre, mais qui se cachent en fait dans l’île voisine, Ténédos ; les discussions entre les Troyens pour faire entrer ou non ce que certains croient être une offrande à Athéna ; l’opposition du prêtre Laocoon qui meurt étouffé avec ses deux fils par des serpents venus de la mer – morts interprétées comme un signe d’Athéna.
 
Les Troyens font alors entrer le cheval en abattant une muraille. Les guerriers en sortent à la nuit tombée, ouvrent les portes de la ville à leurs compagnons revenus de Ténédos. Troie est prise, pillée, incendiée, Priam égorgé. Énée parvient à s’enfuir avec son fils et son père Anchise et ira fonder Rome après s’être quelque peu attardé auprès de Didon, à Carthage. Le retour des chefs grecs est raconté dans l’Odyssée par Nestor (chant III) et par Ménélas (chant IV), que Télémaque va consulter pour avoir des nouvelles de son père : Agamemnon, tué à son arrivée à Mycènes par l’amant de sa femme Clytemnestre, qui s’empare du pouvoir jusqu’à ce qu’il soit lui-même tué par Oreste, fils d’Agamemnon ; Ménélas, longtemps retenu dans l’île de Pharos, devant l’Égypte, aidé par Idothée, fille de Protée ; celui-ci lui raconte la fin d’Ajax en mer et lui révèle qu’Ulysse est retenu par Calypso. Au chant XI, Ulysse relate aux Phéaciens son passage aux Enfers et sa rencontre avec l’âme des héros : Agamemnon qui lui raconte son assassinat, Achille, Patrocle, Antiloque, Ajax.
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