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La réalité de Troie

Danièle Thibault
Homère, qui aurait vécu au VIIIe siècle avant J.-C., époque du développement des cités-États, aurait raconté des événements qui se seraient produits quatre siècles auparavant, vers 1250 avant J.-C., à la fin de la civilisation mycénienne.
La guerre de Troie a-t-elle eu lieu ? Ce que raconte Homère a-t-il existé ? Ces questions se posent et sont débattues depuis les premiers historiens grecs, qui s’accordent sur la durée de la guerre (dix ans), mais font varier ses dates entre 1344 et 1150.

À la recherche du site de Troie

À partir de 1870, des réponses sont proposées. Un riche commerçant allemand, Heinrich Schliemann, amateur passionné, fouille Hissarlik, où les Anciens situaient Troie, près de l’entrée sud du détroit des Dardanelles, sur une colline surplombant une plaine fertile, à quelques kilomètres de la mer Égée. Au bout de trois ans, il découvre des objets d’or (diadème, boucles, bagues), qu’il croit être le "trésor de Priam".


   
Critiqué par la communauté scientifique, Schliemann fait appel à un jeune archéologue, Wilhelm Dörpfeld. L’étude de la civilisation mycénienne (1600-1200 avant J.-C.) débute, avec d’importantes découvertes dans le Péloponnèse, autour de Mycènes. Les archéologues vont continuer à s’intéresser au site d’Hissarlik : Carl Blegen, de 1935 à 1938, John Manuel Cook, de 1970 à 1973, Manfred Korfmann, de 1988 à 2005, et, encore en 2006, Ernst Pernicka. Les différentes campagnes de fouilles ont mis au jour les restes superposés de neuf villes, étiquetées de la plus ancienne (Troie I, entre 3000 et 2500 avant notre ère) à la plus récente, d’époque romaine. Aucune ne correspond vraiment à la cité de Priam, même si les traces d’un incendie dévastateur ont pu être relevées sur les ruines de Troie VII a, découverte par Carl Blegen, dont les dates pourraient coïncider (entre 1300 et 1260) ; toutefois la taille en semble bien médiocre, mais la tradition orale a pu exagérer l’importance de la cité… En revanche, Troie VI, datée entre 1800 et 1300, laisse imaginer une grande ville avec des fortifications impressionnantes ; Dörpfeld y croyait, bien qu’il fût établi qu’elle n’avait pas été détruite par un siège, mais par un tremblement de terre, vers 1275.
C’est la période de la Troie la plus puissante. On y a trouvé beaucoup de squelettes de chevaux. La plus riche est Troie II (entre 2500 et 2200) avec ses trésors découverts par Schliemann. En 1876, Schliemann découvre à Mycènes et Tirynthe des tombes royales contenant des fresques, céramiques, objets en bronze et en or, dont un masque porté par un squelette que le chercheur enthousiaste attribue à Agamemnon. Ces découvertes ont fait penser qu’Homère évoquait la Grèce de la fin de la civilisation mycénienne ; les lieux cités dans les poèmes épiques correspondent à des sites archéologiques. De plus, on a retrouvé dans les fouilles de monuments de cette époque des objets précisément décrits par le poète, comme la coupe de Nestor, au chant XI : "Elle est ornée de clous d’or. Elle a quatre anses et deux colombes d’or becquetant à côté de chacune et un support double au-dessous."



À la recherche de la société troyenne

En 1939, Blegen découvre, au fond de la baie de Navarin, un palais mycénien et des tablettes d’argile durcies par le feu, écrites en linéaire B (écriture syllabique déchiffrée en 1953), qui se révèlent être des archives d’administrations royales du type de celles d’Asie Mineure ou d’Égypte. Ces tablettes révèlent une organisation de la vie économique et un système social très éloignés de ceux décrits par Homère. Le poète ne fait aucune allusion aux scribes royaux et n’évoque qu’une seule fois, rapidement, des "signes funestes" tracés sur des "tablettes repliées" (Iliade, chant VI). La société mycénienne est dominée par le palais du roi, alors que les rois achéens ne sont pas des souverains absolus, Agamemnon, le roi des rois, ne prend jamais de décision seul, il réunit l’Assemblée des guerriers. Les Mycéniens enterraient leurs morts, les Achéens et les Troyens les incinèrent. Ainsi, Moses Finley, tout en admettant quelques réminiscences des temps mycéniens (lieux, armes, équipements, chars), voit dans la société décrite par Homère celle des "siècles obscurs", époque pour laquelle nous n’avons aucune trace d’écriture.
 
 
Les études archéologiques ont bien établi la réalité d’un grand bouleversement en Méditerranée autour de 1200 avant J.-C., ayant entraîné la disparition de la civilisation mycénienne, ce qui a été appelé par les Égyptiens l’invasion des "Peuples de la mer". Palais et forteresses sont détruits, les traces d’écriture disparaissent : elle n’a plus lieu d’être puisqu’elle ne servait, d’après les témoignages actuels, qu’à répondre aux besoins administratifs du palais ; une migration s’opère vers les îles du Dodécanèse et Chypre. L’unité rompue laisse place à de petits États disparates. C’est la période dite des "siècles obscurs" (1200 à 800 avant J.-C.), marquée par l’utilisation du fer à la place du bronze, l’invasion des Doriens au XIe siècle, qui s’installent dans le Péloponnèse et en Crète, et une importante émigration grecque, progressive, vers l’Asie Mineure.
Le VIIIe siècle (époque archaïque, 800 à 500 avant J.-C.) ouvre une ère nouvelle : c’est le retour de l’écriture, écriture alphabétique cette fois, dérivée de celle des Phéniciens. Il semblerait que les Grecs aient utilisé l’écriture d’abord pour noter de la poésie. Ainsi situe-t-on Homère et ses poèmes à cette époque. Les premiers jeux Olympiques naissent en 776. C’est aussi à partir du VIIIe siècle qu’apparaissent les cités-États (polis), structure communautaire typique du monde grec qui verra son apogée à l’époque classique (500 à 350 avant J.-C.) avec l’institution de la démocratie. Pour certains, la société décrite par Homère est celle de la cité : les Achéens, armée de coalition, ne constituent peut-être pas une cité, mais ils en possèdent les deux institutions essentielles, l’Assemblée de tous les guerriers et le Conseil des chefs ; de même, Priam est entouré du Conseil des vieillards et Hector consulte l’Assemblée des guerriers. "L’Iliade n’est pas concevable sans une certaine présence de la cité. La cité des dieux nous fait ainsi connaître la manière dont s’est développée la cité des hommes à l’âge archaïque" (Pierre Vidal-Naquet, Le Monde d’Homère).

Homère n’était pas un historien, mais un poète. Il est admis aujourd’hui que ses récits sont composés d’éléments d’époques différentes, transmis par la tradition orale, qui fait la part belle à l’imaginaire. Et il n’en demeure pas moins que la chute de Troie a représenté dans l’esprit des Grecs un événement d’une telle importance qu’ils l’ont choisie comme point de départ de leur histoire.
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