arrêt sur

Poséidon et les errances d’Ulysse

Olivier Estiez
 
Si le sujet de l'Iliade est la colère d'Achille, l'Odyssée raconte la rancune de Poséidon contre Ulysse, qui a aveuglé son fils, le Cyclope Polyphème : le dieu voue à l'"homme aux mille ruses" une haine qui ne s'apaisera qu'après le retour à Ithaque, retour retardé sans cesse par de nouveaux obstacles. L'Odyssée montre les souffrances d'Ulysse persécuté par Poséidon : Éole, les Lestrygons, l'île de Circé, le pays des Cimmériens, les Sirènes, Charybde et Scylla, les vaches du Soleil, l'île de Calypso, les Phéaciens et Nausicaa. Tous ces épisodes ne sont que les conséquences malheureuses de l'erreur d'Ulysse et de la colère de Poséidon, qui s'exerce sur mer et sur terre, en dépit du courage des hommes et de la protection des autres dieux.

La cause des errances d’Ulysse

L’aveuglement du Cyclope Polyphème par Ulysse est l’un des plus célèbres épisodes de l’Odyssée. Il a inspiré bon nombre de poètes, parmi lesquels figure Euripide, auteur d’un drame satyrique, le Cyclope, que l’on a conservé. C’est aussi l’un des plus représentés dans les arts figuratifs grecs ; ce thème a même connu un succès certain à l’époque romaine, par des reliefs isolés mais surtout par des groupes monumentaux.
De fait, cet épisode spectaculaire a une importance dramatique cruciale dans l’Odyssée : toutes les épreuves d’Ulysse en découlent. C’est la mutilation infligée au Cyclope qui transforme un voyage de retour périlleux, certes, mais que des marins expérimentés pouvaient entreprendre avec quelque confiance, en quête surhumaine parsemée d’obstacles terrifiants, jalonnée de morts affreuses et de souffrances innombrables. À l’origine d’une errance de dix années, plus redoutable que les périls encourus sous les murs de Troie, une imprudence du roi d’Ithaque : prisonnier du brutal Cyclope, mangeur de chair humaine, buveur de vin non mêlé, être de pure violence qui ignore les lois de Zeus et les coutumes des hommes, Ulysse avait tout d’abord prétendu s’appeler Personne. Par cette ruse, il empêchait Polyphème de le désigner aux autres Cyclopes. Mais après avoir aveuglé le monstre pendant son sommeil en enfonçant un pieu d’olivier dans son œil, Ulysse, croyant avoir échappé à tout péril, voulut que le Cyclope sache qui l’avait berné : railleur, il lui révéla son véritable nom. Erreur aux terribles conséquences : le Cyclope put alors lancer une fatale malédiction, en sollicitant contre son ennemi toute la puissance de son père :
"Écoute, Poséidon aux cheveux bleus, maître des terres ! Si je suis vraiment ton fils, toi qui prétends m’avoir fait, empêche de rentrer chez lui cet Ulysse, Fléau des villes !" (Odyssée, IX, 528-530.)

   
De ce moment date la haine inextinguible que Poséidon voue à Ulysse et, si l’on peut dire avec le Poète que le sujet de l’Iliade est la colère d’Achille, l’Odyssée pour sa part relate la rancune du dieu contre Ulysse, de son origine jusqu’à l’apaisement final, bien après qu’Ulysse a regagné Ithaque. Telle est l’implacable prophétie de Tirésias, interrogé par Ulysse au pays des morts :
"Tu désires un doux retour, illustre Ulysse : un dieu va te l’aigrir. Car je ne pense pas que Poséidon oublie, son âme est pleine de rancune, il t’en veut d’avoir aveuglé l’un de ses fils." (Odyssée, XI, 100-103.)
 
Et, de fait, c’est par l’effet de l’acharnement de Poséidon qu’Ulysse rencontre Éole, qu’il aborde au pays des Lestrygons, dans l’île de Circé, et dans celle de Calypso, chez les Cimmériens et chez les Phéaciens, et qu’il affronte les Sirènes ou vient défier Charybde et Scylla. En définitive, deux figures dominent L’Odyssée : Ulysse, qui souffre, et Poséidon, qui le persécute.

Le dieu aux longues colères

Ulysse avait mal choisi son adversaire : ceux qui dans toute la Grèce honoraient Poséidon, et son culte était des plus anciens, craignaient sa puissance plus qu’ils ne récompensaient ses bienfaits. Les Phéaciens eux-mêmes, dont les navires enchantés échappaient aux tempêtes, se savaient menacés par sa colère, comme leur roi Alcinoos l’avouait à son hôte avant même de savoir qui il était :
"Voici quelque avis qu’autrefois me donna Nausithoos mon père : Poséidon, disait-il, nous en voudrait un jour de notre renommée d’infaillibles passeurs et, lorsque rentrerait de quelque reconduite un solide croiseur du peuple phéacien, le dieu le briserait dans la brume des mers, puis couvrirait le bourg du grand mont qui l’encercle." (Odyssée, VIII, 564-569.)
Poséidon ne se laissait pas volontiers apaiser par les hommes. Sa haine pouvait ainsi s’étendre sur plusieurs générations, pour un outrage unique. Parce que Laomédon, grand-père d’Hector, avait osé lui résister, il fut le seul des dieux à refuser que le cadavre d’Hector, qui n’avait pourtant commis aucune faute envers lui, échappât à la fureur d’Achille. En vérité, le père de Polyphème, querelleur et toujours en conflit avec les autres habitants de l’Olympe, savait se faire craindre même des autres dieux.
Poséidon était en effet le seul à oser tenir tête à Zeus même si, selon Homère et contrairement à d’autres traditions, ce dernier était son aîné :
"Je prétends, pour la force, l’emporter de beaucoup sur lui, tout aussi bien que je suis son aîné par la naissance. Mais il n’a, lui, nul scrupule en son cœur à me parler comme on parle à un pair, à moi, moi qui fais peur à tous les autres." (Iliade, XV, 165-167.)
Face à Poséidon, les bonnes relations qu’Ulysse entretenait avec les dieux, principalement avec le maître de l’Olympe et avec sa fille Athéna, n’étaient plus d’aucune utilité. Qu’un dieu s’en prît au protégé d’un autre dieu incitait généralement ce dernier à le défendre. Mais cette règle générale s’applique mal quand l’offensé est Poséidon : sa haine contre Ulysse est telle que nul ne peut s’y opposer. Athéna elle-même s’en excuse auprès de son cher Ulysse :
"Je ne voulais pas combattre Poséidon, le frère de mon père, qui, l’âme pleine de rancune, t’en voulait d’avoir aveuglé l’un de ses fils." (Odyssée, XIII, 341-343.)
Zeus lui-même évoque devant Athéna le courroux de son frère :
"Comment pourrais-je perdre souvenir d’Ulysse, le plus intelligent et le plus généreux des hommes pour les dieux immortels qui possèdent le ciel immense ? Mais Poséidon, Seigneur des Terres, lui en veut encore pour ce Cyclope dont il a crevé un œil, Polyphème l’égal des dieux, et le plus fort de sa race." (Odyssée, I, 65-69.)
Et lorsqu’avec le temps les dieux, prenant Ulysse en pitié, se résolvent à mettre fin à ses tourments, Poséidon résiste encore :
"Malheur ! les dieux ont donc changé leur attitude envers Ulysse, quand j’étais en Éthiopie ! le voilà presque en terre phéacienne, où le destin, au comble de malheur qui l’attendait, l’arrachera ! Mais il aura encore, par ma foi, son poids d’ennuis !" (Odyssée, V, 286-290.)
 

Ulysse au royaume de Poséidon

La malchance d’Ulysse vient aussi de ce que la mer, chemin obligé du retour vers Ithaque, soit tout entière au pouvoir de Poséidon, en vertu d’un partage ancien qui remonte à l’organisation même du panthéon olympien et sur lequel il est impossible de revenir :
"Le monde a été partagé en trois ; chacun a eu son apanage. J’ai obtenu pour moi, après tirage au sort, d’habiter la blanche mer à jamais ; Hadès a eu pour lot l’ombre brumeuse, Zeus le vaste ciel, en plein éther, en pleins nuages. "(Iliade, XV, 189-192.)


Poséidon est donc le dieu d’un territoire avant d’être le dieu d’une fonction : moins un dieu de la mer et des marins qu’un dieu dont le pouvoir s’exerce sur la mer.
La puissance de Poséidon s’étend en effet à la surface de l’eau, mais aussi à tout ce qui se trouve sur elle. Il peut ainsi déclencher une tempête contre le radeau d’Ulysse :
"Ce disant, il rallia les nuages, troubla la mer, trident en main ; des quatre coins de l’horizon il déchaîna les quatre vents, et couvrit de nuées la terre avec la mer ; du haut du ciel tomba la nuit. Notos, Euros, Zéphyre hurlant, Borée d’azur s’abattirent ensemble en soulevant d’énormes vagues." (Odyssée, V, 291-296.)
Enfin, le pouvoir de Poséidon s’exerce également dans les fonds abyssaux :
"l fait trois enjambées ; à la quatrième, il atteint son but, Ægès, où un palais illustre lui a été construit dans l’abîme marin, étincelant d’or, éternel. Aussitôt arrivé, il attelle à son char deux coursiers aux pieds de bronze et au vol prompt, dont le front porte une crinière d’or. Lui-même se vêt d’or, prend en main un fouet d’or façonné, puis, montant sur son char, pousse vers les flots. Les monstres de la mer le fêtent de leurs bonds." (Iliade, XIII, 20-27.)
Poséidon règne à la surface de la mer, sur l’air qui la couvre et dans ses profondeurs. Ulysse vogue indéfiniment sur le royaume de son pire ennemi et dans un univers contrôlé par lui…
 

Poséidon, dieu de la terre et ébranleur du sol

À son autorité absolue sur l’élément liquide, Poséidon ajoute une puissance qui porte bien au-delà des mers. Poséidon en effet n’est pas seulement un dieu marin. Il est aussi un dieu chtonien, un dieu de la terre, qui revendique haut et fort ses prérogatives héréditaires :
"La terre pour nous trois est un bien commun, ainsi que le haut Olympe. Je n’entends pas dès lors vivre au gré de Zeus." (Iliade, XV, 193-194.)
Si l’étymologie de Poséidon, le nom du dieu, reste discutée, une hypothèse le rattache logiquement à la mer ; une autre, séduisante, en fait l’"époux de la terre". Poséidon est en effet le dieu sans lequel les murs ne peuvent tenir. Les Anciens, pour se concilier ses grâces, l’appelaient "le Stable" ou "le Teneur de fondations". Selon Homère, c’est Poséidon qui avec Apollon avait érigé les murs de Troie, du temps du père de Priam, Laomédon :
"Tu ne te souviens même pas des maux que, seuls parmi les dieux, nous avons soufferts tous deux autour d’Ilion, quand nous sommes venus, sur l’ordre de Zeus, louer nos services à l’année chez le noble Laomédon, pour un salaire convenu. Il était notre maître, il nous donnait des ordres. J’ai alors, moi pour les Troyens, bâti autour de leur cité, une large et superbe muraille, qui rend leur ville inexpugnable." (Iliade, XXI, 441-447.)

Plus effrayant peut-être, Poséidon est à plusieurs reprises qualifié par Homère d’"ébranleur du sol". Cette épithète homérique est sans nul doute à mettre en rapport avec les tremblements de terre et les raz-de-marée :
"Poséidon émeut la terre infinie et les hautes cimes des monts. Bases et sommets, l’Ida aux mille sources est tout ébranlé, et la cité des Troyens, et la flotte des Achéens." (Iliade, XX, 57-60.)
Les catastrophes naturelles qui ravageaient la Méditerranée lui étaient fréquemment attribuées, de même que l’activité volcanique était souvent rapportée à la présence de Cyclopes. Les Anciens se représentaient la terre comme une île entourée d’un océan, avec une mer intérieure. Dans cette vision spécifique du monde, on comprend que les pouvoirs de Poséidon sur mer comme sur terre soient considérables.

Poséidon a donc les moyens de poursuivre Ulysse de sa rancune après le retour du héros à Ithaque. Son autorité sur la terre ferme, cependant, n’est pas sans partage. Les autres dieux, qui n’osent intervenir dans son royaume, peuvent sur la terre porter secours à son ennemi. C’est ainsi qu’Athéna accueille Ulysse dès son arrivée à Ithaque. Et c’est sur la terre ferme qu’à l’issue d’une ultime épreuve Ulysse parvient à échapper à la rancune de Poséidon. Car, de même que l’Iliade commence par une terrible colère et s’achève sur un apaisement, de même l’Odyssée est aussi l’histoire d’un retour à l’ordre et à la paix. L’épopée ne s’achève pas, en effet, sur le massacre des prétendants. Une fois Ulysse rétabli dans sa royauté aux côtés de son père Laërte, de sa femme Pénélope et de son fils Télémaque, il doit encore accomplir une tâche que Tirésias lui avait prescrite de longue date :
"[Tirésias] m’a ordonné d’aller de ville en ville par le monde, tenant entre mes mains ma bonne rame, jusqu’à ce que je trouve ceux qui ne connaissent pas la mer, et qui ne mêlent pas de sel aux aliments ; ils ne connaissent pas les navires fardés de rouge, ni les rames qui sont les ailes des navires. Ensuite il me donna le clair indice que voici : lorsque quelqu’un, croisant ma route, croira voir sur mon illustre épaule une pelle à vanner, alors il m’ordonna, plantant ma bonne rame en terre, d’offrir un sacrifice au seigneur Poséidon : bélier, taureau, verrat capable de couvrir les truies, puis de rentrer chez moi, d’offrir les saintes hécatombes aux Immortels qui possèdent le ciel immense, dans l’ordre rituel. Et la mort viendra me chercher hors de la mer, une très douce mort qui m’abattra affaibli par l’âge opulent ; le peuple autour de moi sera heureux. Voilà tout ce qu’il me prédit." (Odyssée, XXIII, 267-284.)
Guidé par la prophétie de Tirésias, Ulysse quitte l’univers de Poséidon et du Cyclope pour rejoindre le monde du blé (celui de la "pelle à grains"), de l’agriculture, des mangeurs de pain chers à Homère, de la vie en communauté ("au milieu des peuples fortunés"), toutes choses que le Cyclope ignorait et desquelles son père avait voulu priver Ulysse. Un sacrifice à Poséidon, enfin amadoué, marque ce retour à l’ordre et à la sérénité. Ulysse, cette fois, est définitivement passé du royaume inhumain de Poséidon aux terres accueillantes d’Athéna.
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