arrêt sur

Ulysse et les figures de la séduction

Pietro Citati
Nous portons parfois un regard méprisant sur les termes modernes, quelle que soit la langue dont ils sont issus. Ils nous semblent pauvres, clos et limités. Comme le dirait Leopardi, la raison et les dictionnaires – ces enfants de la raison et du nombre – les ont écrasés. Si nous examinons un terme grec, comme par exemple thelgein, nous découvrons en lui toute une richesse de dieux, de significations et de territoires : essayons de le circonscrire, nous constatons que nous avons presque dessiné les contours de l’univers.
 

L'enchantement

Si les interprétations étymologiques sont exactes, le mot thelgein désignait probablement le pouvoir de rendre malade par le regard. Puis sa signification s’élargit. Il y avait l’enchantement de la poésie, qu’au début de l’Odyssée Pénélope refuse ; celui des récits d’Ulysse, que les Phéaciens écoutent dans un profond silence ; celui du chant des Sirènes, qui mène à la mort ; celui des paroles de Calypso, qui tente de séduire Ulysse pour qu’il oublie Ithaque ; le charme érotique d’Aphrodite ; celui de Circé, qui transforme les hommes en porcs ; le pouvoir d’Hermès, qui éveille et endort ; la force d’incantation grâce à laquelle les Dieux confondent le cœur et l’esprit des hommes ; et les espérances qui trompent Perséphone ravie par Hadès.
Les hommes aussi bien que les dieux peuvent connaître l’art du thelgein ; et parmi ces hommes, Ulysse surtout, chez qui cet art provient de son aïeul et archétype, Hermès. Celui que frappe l’enchantement perd tout contrôle : possédé, ensorcelé, réduit au silence, il oublie sa vie passée ; il n’est plus qu’une chose, un animal ; ou bien il est emporté vers la mort. Peut-être l’art du thelgein vient-il de Zeus, le grand enchanteur, bien que le terme ne soit jamais employé à son propos. On ressent une curieuse impression. Chaque fois que quelqu’un enchante, ou est enchanté, on distingue le regard d’Hermès, qui agite en silence sa baguette.

Sous le charme d'Ulysse

Peut-être Ulysse descend-il directement d’Hermès, comme le dit Hésiode. En tout cas, Hermès est l’archétype d’Ulysse : les qualités que celui-ci possède sont presque toutes hermétiques. Ses principaux qualificatifs sont les mêmes : polutropos et poikilomêtês. Son esprit a des formes multiples ; il se tourne de tous côtés ; paré de couleurs diverses, il est scintillant et changeant, plein de charmes et de séductions, mystérieux, compliqué, inextricable. Il aime le voyage, la fuite, la curiosité, la métamorphose, la magie, la comédie, la ruse, la tromperie, le travail d’artisan, les frontières – comme Hermès. Il ne possède ni la grâce ni la légèreté enfantine du dieu : il n’a pas sa délicieuse irresponsabilité, il ne rit pas volontiers. Il est grave. Son existence est trop douloureuse, trop compliquée pour qu’il puisse sourire des lèvres et du cœur.



Le seigneur des métamorphoses

Ulysse est le seigneur des métamorphoses : comme les dieux, il se masque, se transforme. Tantôt il se déguise en serviteur pour découvrir les secrets de Troie ; tantôt il se fait mendiant, ou œuvre d’art entre les mains d’Athéna, ou bien encore héros épique, ou interprète des rêves. Nul n’est plus mobile que lui. Même ses cheveux sont changeants, tantôt blonds, tantôt sombres comme l’hyacinthe. Il aime dissimuler son nom, car l’être se révèle à travers le nom : il le cache à Polyphème, aux Phéaciens, et lorsqu’il revient à Ithaque. Télémaque lui-même, Pénélope, Hermès, Calypso, n’aiment guère le prononcer. Eumée attend quelques dizaines de vers avant de le dévoiler. Quant à Homère, s’il livre aussitôt le nom d’Achille, il laisse passer vingt et un vers de l’Odyssée avant de rappeler le nom d’Ulysse, comme si ce nom était tabou.

Le maître du récit

Ulysse n’est pas un poète : nous ne le voyons jamais prendre la lyre ; le poète, c’est Achille, qui chante, sur le rivage de la mer, la gloire des héros. Ulysse ne comprend pas le don de la poésie. Quand, au chant VIII, il loue les poèmes de Démodocos, l’aède des Phéaciens, il confond la révélation de la mémoire, que les Muses confient à l’aède, avec la présence lors des événements ou avec la tradition reçue. Il oublie que seule la révélation des Muses est dotée de signification, alors que l’expérience du poète n’a pas de poids. Quant à la tradition, au témoignage indirect, aux "paroles dites à un autre", ce sont de vaines sonorités, comme l’affirme le chant II de l’Iliade. Lorsqu’il raconte ses voyages, Ulysse ne connaît jamais l’inspiration des Muses, pas plus qu’il n’a la certitude absolue de ce qui se produit. Il ignore ce que font les dieux : il ignore s’ils agissent ou sont absents ; et, s’ils agissent, lequel d’entre eux façonne les événements.



Le monde sur lequel Ulysse règne comme un souverain tout-puissant est celui du récit, aussi compliqué, illimité que le tracé de ses voyages sur la carte du monde. Personne dans l’Odyssée, où tous trompent, font semblant et racontent, ne possède ses qualités de narrateur ; personne n’a cette mémoire si constante, cet esprit équivoque comme le destin, inextricable comme les nœuds de Circé, coloré comme l’esprit d’Hermès, multiforme comme Protée, aussi menteur que les bonimenteurs de rue. Agamemnon, puis les Sirènes, l’appellent "celui qui connaît beaucoup d’histoires". En quelques vers mémorables, l’Iliade avait défini les lois de la poésie ; l’Odyssée glose ces vers, révélant pour la première fois dans la littérature occidentale les lois de l’art de raconter. Alors que la poésie est inspirée par les Muses, le récit jaillit de l’expérience du narrateur, qui peut réunir à son tour, dans sa propre voix, les témoignages des autres. À la cour des Phéaciens triomphe ainsi, pour la première fois en Occident, le récit autobiographique.

Histoires vraies et histoires fausses

Hésiode affirmait que les Muses savent dire "bien des mensonges semblables à la vérité", mais "savent aussi chanter des choses vraies". Dans l’Odyssée, la théorie du récit est, sous cet aspect, identique à celle de la poésie proclamée par Hésiode. Il y a des histoires fausses, comme celles que, revenu à Ithaque, Ulysse raconte à Eumée, aux prétendants, à Pénélope. Mais il y a aussi des récits véridiques. Les voyages, dans les chants IX à XII de l’Odyssée, se sont déroulés comme Ulysse les raconte. Qu’il soit un grand menteur n’exclut pas que, comme les Muses, il puisse narrer "des choses vraies". Bien qu’il ne soit pas protégé par les Muses, le récit obéit à des lois semblables à celles de la poésie. Ulysse narrateur est tel un aède, dit Alcinoos, et Eumée dit la même chose à Ithaque. Il y a dans ses récits la connaissance, l’esprit, la forme ; et, surtout, l’obéissance à l’ordre fixé par le destin. Si le "second Homère", qui déteste répéter des choses connues, évite de narrer ce que l’Iliade a déjà raconté, Ulysse possède la même conscience d’artisan. Il ne répète pas ce qu’il a déjà dit une fois. Tout, dans l’Odyssée, doit être "nouveau" : aussi bien le poème de l’aède que les histoires qui y sont insérées.

L'art du mensonge

Lorsqu’il parle avec Eumée, les prétendants ou Pénélope, Ulysse, s’abandonnant au plaisir du romanesque, raconte d’énormes mensonges. Il est le premier à comprendre ce que les romanciers ont appris de lui : le mensonge exige, de la part de celui qui le cultive, la science d’un artisan plein de scrupules – ordre, cohérence, vraisemblance, analogie, construction. Mentir est un art plus ardu que celui de narrer des choses vraies. Le récit concentre : il est elliptique, dense, mystérieux ; il omet plus encore que le poème, qui souvent aime à s’étendre. Et puis, il se prête à bien des jeux. Une histoire est évoquée au cours de la narration ; dans cette première histoire, une autre vient s’insérer ; la voix de Protée se cache sous celle de Ménélas, celle de Circé sous celle d’Ulysse, selon le principe des "boîtes chinoises" qui plaisait tant aux auteurs des Mille et Une Nuits.
   

L'enchantement du récit

Ulysse raconte en deux lieux : à la cour des Phéaciens et à Ithaque, dans la cabane d’Eumée et au palais royal. Il y avait là-bas les chiens et les éphèbes d’or et d’argent forgés par Héphaïstos, les murs de bronze et "comme une clarté de soleil et de lune" ; voici maintenant l’enclos des porcs, les étables des truies, de vrais chiens de garde, et la chair des porcs qui grésille sur le feu. C’était, là-bas, le siège des récits fantastiques dont se sont inspirés les contes les plus célèbres des Mille et Une Nuits, et Potocki, Hoffmann et Poe. C’est ici celui du récit d’aventures dont procèdent les romans hellénistiques, ou ceux d’Alexandre Dumas et de Robert-Louis Stevenson.



Quel que soit son caractère, le récit est source de joie. Il fait oublier la souffrance : selon Hélène, il apporte la paix suprême, l’oubli bienheureux du sommeil. Le récit d’Ulysse aux Phéaciens, puis à Eumée, suscite en revanche l’enchantement et la fascination (thelgein) qui éloignent le sommeil. Comme Schéhérazade, Ulysse raconte la nuit : une nuit "incommensurable", qui excède les limites fixées par les dieux ; un comble, au-delà de toutes les règles, de toutes les normes, de tous les temps. Les Phéaciens forment un parfait auditoire. Ils ne ressentent pas la douleur, ne pleurent pas : ils restent fascinés par le charme verbal d’Ulysse, immobiles, en silence ; et ils aimeraient passer la nuit, toutes les nuits peut-être, à écouter les aventures de l’étranger.

Ulysse et les femmes

Me voici parvenu à la moitié de cet essai, et je n’ai toujours pas abordé le sujet annoncé : Ulysse et les femmes. La raison en est simple. Ulysse n’est pas un séducteur : il ne charme pas les femmes ; dans ses amours, point de fascination. C’est le contraire qui se produit.
Presque au début de l’Odyssée, Athéna raconte que Calypso charme Ulysse avec "de douces et flatteuses paroles", afin qu’il oublie Ithaque : l’art de Calypso mêle érotisme et sorcellerie. Circé, elle aussi, tente de charmer Ulysse pour le changer en porc ; mais Hermès, le dieu de la fascination et de la magie, l’en empêche grâce à l’herbe môly, et mue en magie blanche la magie noire de Circé.

   

Pénélope enveloppée dans l'ombre

Quand Ulysse revoit Pénélope, il révèle les limites de son monde. Avec ses ruses, et le drap funéraire de Laërte, son chef-d’œuvre d’artisan, Pénélope semble être le double d’Ulysse. Mais Pénélope dort dans les moments les plus graves de sa vie ; et elle rêve. Elle vit enveloppée dans l’ombre, dans la douceur, dans le mœlleux, la quiétude et l’incertitude de l’inconscient comme aucun autre personnage de l’Odyssée. Pour Ulysse, le sommeil est au contraire une expérience terrible, "semblable à la mort" : il subit les assauts des dieux, des crises profondes, le passage d’un temps, d’un espace à un autre temps et à un autre espace. Il ne rêve jamais, il est seulement un interprète des rêves. Quand il reconquiert son trône et son épouse, sa conscience, sa ruse, sa multiplicité, sa fascination narrative se révèlent incapables de comprendre les valeurs symboliques du monde de Pénélope. C’est le plus grand échec d’Ulysse.
Quand Euryclée l’informe du massacre des prétendants, Pénélope descend dans le mégaron du palais. Elle franchit le seuil et demeure longuement assise en silence, face à son mari. Tantôt elle reconnaît son visage, tantôt ne le reconnaît pas, ainsi couvert de haillons et souillé de sang ; à la fin, l’émotion, la stupeur, la méfiance, l’incertitude, l’espoir, la joie, la terreur de la joie, les vingt années de séparation – tous les sentiments que Pénélope se cache à elle-même comme à ses lecteurs – l’empêchent de le regarder en face. Ulysse aussi se tait et fixe le sol. Il attend d’être reconnu par sa femme; il ne parvient pas à la regarder, à lui parler, à l’aider à dominer la tension qui la pétrifie.
Enfin, Pénélope prononce les paroles décisives :
Si vraiment
Il est Ulysse, de retour chez lui, assurément tous deux
Nous nous reconnaîtrons fort bien : car nous aussi
Nous avons des signes que nous connaissons seuls, ignorés des étrangers.
Euryclée avait proclamé que la blessure d’Ulysse à la cuisse était "un signe très clair" ; pour Pénélope, ce n’est qu’un signe commun, que n’importe quel dieu peut imiter. Elle ne se fie même pas à ses propres yeux : qui lui assure que le mendiant avec lequel elle avait parlé la veille n’est pas un double divin de son mari ? Le monde est une forêt enchevêtrée, mystérieuse et inextricable, et les yeux n’offrent aucune certitude et aucune lumière pour s’orienter.

Pénélope et l'art des symboles

Pénélope ne croit qu’à une forme de connaissance : celle des signes secrets, "ignorés des étrangers", fondés sur sa mémoire et celle d’Ulysse. Si les yeux peuvent tromper, les "signes secrets" sont "solidement enracinés dans le sol" : stables, ni changés ni changeants. Aussi donnent-ils fondement et cohérence à l’existence, si incertaine et fluctuante, et Pénélope ne se fie qu’à eux. Quand Pénélope parle de signes, Ulysse sourit : son unique sourire, dans l’Odyssée. On dirait qu’il approuve le langage de sa femme; et que, bientôt, il va parler ou nous montrer l’un de ces signes. Or un fait singulier se produit. Ulysse, si intelligent, si attentif, si subtil, ne comprend pas que sa femme lui demande de révéler un élément de leur langage secret. Il suffira, pense-t-il, qu’il se lave et revête son habit royal pour que sa femme le reconnaisse. C’est aller au devant de la désillusion la plus amère. Ulysse comprend admirablement la réalité quotidienne ; et il interprète les rêves. Mais quand il s’agit de lire les signes secrets (nous dirions : les symboles), Pénélope est beaucoup plus subtile que son mari. Peut-être est-ce là un art proprement féminin.
Quand Ulysse revient, frotté d’huile et vêtu comme un souverain, Pénélope continue à se taire : elle ne le reconnaît pas (ne veut pas le reconnaître). Ulysse lui dit : "femme incompréhensible" : il ne comprend pas pourquoi, maintenant, Pénélope ne l’embrasse pas. Il ne comprend pas que sa femme désire un signe. Pénélope répond par les mêmes mots : "homme incompréhensible". Dans ce mendiant transformé par la grâce divine, elle reconnaît son mari et, pour la première fois, le tutoie. Mais le témoignage des yeux ne lui suffit pas : les yeux peuvent tromper, l’étranger peut être un dieu. Elle veut un signe : son signe. Et comme Ulysse ne lui apporte pas de preuve, elle s’adresse à Euryclée et lui dit de dresser au-dehors le solide lit conjugal.



Ulysse est bouleversé. Ce lit compact, solidement planté dans le sol, avec ses racines qui plongent dans la terre, immobile, inamovible, soustrait à tout changement, est le centre de sa vie, et du poème. Ce lit renferme tous les aspects de son existence : son rapport religieux avec Athéna; la constance de son caractère ; son mariage avec Pénélope, la fécondité de sa femme, la maison agrandie autour de lui, son pouvoir royal. En lui se fondent nature et culture : les racines encore vivantes et le talent de ses mains d’artisan. Il est le grand signe secret dont lui seul, Pénélope et une servante ont connaissance. Si Ogygie était "l’ombilic" du monde mythique, le lit d’olivier est l’ombilic de la réalité, qu’Ulysse avait préférée au mythe. Vingt ans durant, il avait désiré son lit d’olivier ; il avait souffert pour lui ; et maintenant, de retour chez lui, les prétendants tués, il lui faut découvrir que le centre n’est plus, que quelqu’un a coupé l’olivier à la base, pour l’emporter ailleurs.
Il souffre, il proteste, et enfin décrit son lit aux incrustations précieuses. Les genoux et le cœur de Pénélope se dérobent, comme dans l’amour, le sommeil et la mort. Elle pleure, jette ses bras autour du cou d’Ulysse, l’embrasse et lui dit :
"Ulysse, ne sois pas courroucé contre moi…
Ne sois pas, maintenant, courroucé, si je ne t’ai pas dit, en te voyant, combien je t’aime."
Désormais, tout est consommé. Athéna prolonge la nuit, si bien que la rencontre finale se produit hors du temps. Hors du temps, tous deux regardent en arrière dans le temps, et ce qui avait été souffrance et douleur devient, pour tous deux, la joie du récit partagé.
Le lendemain, Ulysse se rend sur la colline où habite son père, devenu pareil à la cendre du foyer. À la fin, Ulysse parvient à se faire reconnaître de Laërte en lui rappelant les poiriers, les pommiers, les figuiers, la vigne que son père lui avait donnés dans son enfance. C’est le signe secret qui rapproche le père et le fils, comme le lit d’olivier avait réuni Ulysse et Pénélope. À la fin de l’Odyssée, "l’homme multiforme et aux couleurs multiples" révèle qu’il est seulement l’élève de Pénélope, la reine des symboles.
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