Le maître du récit
Ulysse n’est pas un poète : nous ne le voyons jamais
prendre la lyre ; le poète, c’est Achille, qui chante,
sur le rivage de la mer, la gloire des héros. Ulysse ne comprend
pas le don de la poésie. Quand, au chant VIII, il loue les poèmes
de Démodocos, l’aède des Phéaciens, il confond
la révélation de la mémoire, que les Muses
confient à l’aède, avec la présence lors
des événements ou avec la tradition reçue. Il oublie
que seule la révélation des Muses est dotée de
signification, alors que l’expérience du poète n’a
pas de poids. Quant à la tradition, au témoignage indirect,
aux "paroles dites à un autre", ce sont de vaines sonorités,
comme l’affirme le chant II de l’
Iliade. Lorsqu’il
raconte ses voyages, Ulysse ne connaît jamais l’inspiration
des Muses, pas plus qu’il n’a la certitude absolue de ce
qui se produit. Il ignore ce que font les dieux : il ignore s’ils
agissent ou sont absents ; et, s’ils agissent, lequel d’entre
eux façonne les événements.

Le monde sur lequel Ulysse règne comme un souverain tout-puissant
est celui du récit, aussi compliqué, illimité que
le tracé de ses voyages sur la carte du monde. Personne dans
l’
Odyssée, où tous trompent, font semblant
et racontent, ne possède ses qualités de narrateur ;
personne n’a cette mémoire si constante, cet esprit équivoque
comme le destin, inextricable comme les nœuds de Circé,
coloré comme l’esprit d’Hermès, multiforme
comme Protée, aussi menteur que les bonimenteurs de rue. Agamemnon,
puis les Sirènes, l’appellent "celui qui connaît
beaucoup d’histoires". En quelques vers mémorables,
l’
Iliade avait défini les lois de la poésie ;
l’
Odyssée glose ces vers, révélant
pour la première fois dans la littérature occidentale
les lois de l’art de raconter. Alors que la poésie est
inspirée par les Muses, le récit jaillit de l’expérience
du narrateur, qui peut réunir à son tour, dans sa propre
voix, les témoignages des autres. À la cour des Phéaciens
triomphe ainsi, pour la première fois en Occident, le récit
autobiographique.