Résumé de l'épisode :
Vingt années se sont écoulées depuis le départ d'Ulysse pour Troie. Vingt années d'absence, sans aucune nouvelle, qui ont aiguisé l'appétit d'une centaine de prétendants au trône vacant d'Ithaque. Pénélope a promis de choisir un mari parmi eux une fois achevé le linceul de son beau-père. Mais elle ruse pour se dérober et la nuit défait la toile qu'elle tisse le jour. Dans l'attente, les prétendants, installés au palais, banquètent et pillent ses biens.
Sous les traits de Mentès, un ami de la famille, la déesse Athéna accompagne le jeune Télémaque à la recherche de son père. Cependant, Ulysse est reconduit à Ithaque par les Phéaciens. Avec l'aide d'Athéna, il dissimule son identité sous les traits d'un mendiant et se présente au palais où il triomphe des épreuves que Pénélope impose aux prétendants. Ulysse se venge en les massacrant tous avec l'aide de son fils Télémaque et de serviteurs restés fidèles. Dans une ultime épreuve, Ulysse se fait reconnaître par sa femme et reprend possession de son palais.


Extrait de l'épisode : Le massacre des prétendants
"L’ingénieux Ulysse, quand il eut soupesé et examiné le grand arc comme un homme qui connaît bien la cithare et le chant avec aisance tend une corde sur la clef neuve, ayant fixé à chaque bout le boyau de mouton tordu, ainsi Ulysse sans la moindre peine tendit l’arc. De la main droite il prit la corde, l’essaya :
elle rendit un beau son, pareil au cri de l’hirondelle. Le coup fut rude pour les prétendants et leur couleur à tous changea. Zeus tonna fort, ce fut un signe clair. Alors Ulysse l’endurant se réjouit que le fils de Cronos le Tortueux eût fait ce signe.
Il prit la flèche aiguë qui était auprès sur la table, hors du carquois ; dans le creux du carquois étaient les autres dont peu après les Achéens allaient goûter.
La posant sur le manche, il tira la corde et l’encoche sans même se lever de son siège, il lança le trait en visant droit ; il ne manqua pas une hache depuis le premier trou, et ressortit à l’autre bout, le trait chargé de bronze. Il dit alors à Télémaque :
"Télémaque, celui qui est assis dans ta demeure ne te fait honte ; je n’ai pas manqué le but, je n’ai pas eu de peine à tendre l’arc : ma force est toujours là, en dépit des affronts, des insultes des prétendants! C’est l’heure, maintenant, d’apprêter encor leur souper tant qu’il fait jour, et de leur ménager d’autres plaisirs, la cithare et le chant : c’est l’ornement de tout festin !
Il dit, et fit un signe des sourcils. Mit son épée aiguë Télémaque, fils bien-aimé du noble Ulysse. Il prit sa lance en main et se dressa non loin de lui à côté de son siège, armé du bronze flamboyant.
Alors l’Ingénieux se dépouilla de ses haillons, bondit sur le grand seuil, tenant son arc et son carquois rempli de flèches, répandit les rapides traits à ses pieds devant lui, et dit aux prétendants : "Voici finie cette épreuve pénible! Maintenant c’est une autre cible, encore intacte, que j’espère toucher, si Apollon m’en accorde la gloire! Il dit, et sur Antinoos lança l’amère flèche. Celui-ci s’apprêtait à lever une belle coupe à deux anses, en or, il l’avait déjà dans les mains dans l’intention de boire; son cœur était loin de songer à la mort. Qui pouvait penser que parmi ces convives, seul devant tant de gens, un homme, même vigoureux ferait venir sur lui la mort mauvaise au noir génie ? Ulysse tira et le frappa de sa flèche à la gorge, la pointe traversa de part en part la tendre nuque. Il bascula, la coupe lui tomba des mains, frappé d’un trait, un flot épais jaillit, par ses narines, de sang humain ; d’un mouvement brusque du pied il renversa la table, les mets se répandirent par terre, le pain, les viandes rôties furent souillées. Les prétendants tempêtèrent par la demeure en voyant tomber l’homme, ils se levèrent des fauteuils, courant par la demeure, et leurs regards erraient partout sur les solides murs : ils ne leur présentaient ni bouclier ni forte lance. Ils querellaient Ulysse avec des mots pleins de colère :
"Etranger, tu fis mal de tirer sur les gens, car ce sera ton dernier jeu : pour toi, la brusque mort est sûre, car tu viens de tuer un homme qui était le meilleur des jeunes gens d’Ithaque ; et les vautours ici te mangeront."
Ainsi parlait chacun, croyant qu’Ulysse avait tué cet homme sans le vouloir ; ces enfants ne devinaient pas que pour eux l’heure de la mort était fixée."

Homère, Odyssée, chants XXI, 404 à XXII, 33.
Traduction par Philippe Jaccottet.
La Découverte, 1982

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