arrêt sur

Gérard Genette, Palimpsestes

   
 
Gérard Genette est un des grands critiques français contemporains. Fondateur de la narratologie, il s’intéresse notamment aux relations d’intertexualité entretenus par les textes littéraires. Il crée le terme d’hypertexualité, qui désigne "toute relation reliant un texte B (hypertexte) à un texte antérieur A (hypotexte), à l’exclusion du commentaire".
 
[…] l'Odyssée est bien [...] une œuvre hypertextuelle, et, symbolique, la première en date que nous puissions pleinement recevoir et apprécier comme telle. Son caractère second est inscrit dans son sujet même, qui est une sorte d'épilogue partiel de l'Iliade, d’où ces renvois et allusions constants, qui supposent clairement que le lecteur de l'une doit avoir déjà lu l'autre. Ulysse lui-même est constamment dans une situation seconde : on parle sans cesse de lui devant lui sans le reconnaître, et chez les Phéaciens il peut entendre ses propres exploits chantés par Démodokos, ou bien il raconte lui-même ses aventures, si bien qu'une grande part de l'œuvre (récits chez Alkinoos) est comme rétrospective à l'égard d'elle-même : en fait, l'essentiel de ce qui traite des aventures d'Ulysse proprement dites, le reste en étant plutôt comme l'épilogue : retour et vengeance finale. Et ce récit à la structure complexe et comme tournoyante pose quelques problèmes de jointure : nous ayons deux récits du séjour chez Calypso, du départ et de la tempête (au chant V par Homère, au chant XII par Ulysse), et nous ayons failli en avoir un troisième au chant. XII, à la fin du récit d'Ulysse; cette insistance rend l'épisode omniprésent, et provoque d'avance sa reprise par Fénelon — comme le voyage de Télémaque, qui amorce lui aussi un redoublement de l'action. Ajoutons-y les diverses occasions où Ulysse déguisé raconte des aventures imaginaires et se mentionne lui-même comme un autre qu'il aurait connu. Et les épisodes annoncés par prophétie (Protée, Tirésias, Circé), et donc encore racontés deux fois – d'où une certaine confusion narrative qui trouble et disloque notre mémoire du récit ("où se trouve tel épisode?"), et qui fait un peu plus qu'autoriser les reprises ironiques, soupçonneuses, volontairement vertigineuses d'un Giraudoux, d'un Joyce, d'un Giono, d'un John Barth. L’Odyssée n'est pas pour rien la cible favorite de l'écriture hypertextuelle.

Extrait de : Gérard Genette, Palimpsestes. La littérature au second degré (1982), "Points-Essais", p. 246-247. © Le Seuil.
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