Dans la cheminée. Catherine et Étienne s'attardèrent,
taudis que les haveurs glissaient jusqu'en bas. C'était une rencontre,
la petite Lydie, arrêtée au milieu d'une voie pour les laisser
passer, et qui leur racontait une disparition de la Mouquette, prise d'un
tel saignement de nez que depuis une heure elle était allée
se tremper la figure quelque part, on ne savait pas où. Puis, quand
ils la quittèrent, l'enfant poussa de nouveau sa berline, éreintée,
boueuse, raidissant ses bras et ses jambes d'insecte, pareille à une
maigre fourmi noire en lutte contre un fardeau trop lourd. Eux, dévalaient
sur le dos, aplatissaient leurs épaules, de peur de s'arracher la
peau du front ; et ils litaient si raide, le long de la roche polie
par tous les derrières des chantiers, qu'ils devaient de temps à autre,
se retenir aux bois, pour que leurs fesses ne prissent pas feu, disaient-ils
en plaisantant.
En bas, ils se trouvèrent seuls. Des étoiles rouges disparaissaient
au loin, à un coude de la galerie. Leur gaieté tomba, ils
se mirent en marche d'un pas lourd de fatigue, elle devant, lui derrière.
Les lampes charbonnaient, il la voyait à peine, noyée d'une
sorte de brouillard fumeux. [...]
Maintenant, autour d'eux, la vie souterraine grondait, avec le continuel
passage des porions, le va-et-vient des trains, emportés au trot
des chevaux. Sans cesse, des lampes étoilaient la nuit. Ils devaient
s'effacer contre la roche, laisser la voie à des ombres d'hommes
et de bêtes, dont ils recevaient l'haleine au visage. Jeanlin, courant
pieds nus derrière son train, leur cria une méchanceté qu'ils
n'entendirent pas, dans le tonnerre des roues. Ils allaient toujours, elle
silencieuse à présent, lui ne reconnaissant pas les carrefours
ni les rues du matin, s'imaginant qu'elle le perdait de plus en plus sous
la terre; et ce dont il souffrait surtout, c'était du froid, un
froid grandissant qui l'avait pris au sortir de la taille, et qui le faisait
grelotter davantage, à mesure qu'il se rapprochait du puits. Entre
les muraillements étroits, la colonne d'air soufflait de nouveau
en tempête. Ils désespéraient d'arriver jamais, lorsque,
brusquement, ils se trouvèrent dans la salle de l'accrochage.
Chaval leur jeta un regard oblique, la bouche froncée de méfiance.
Les autres étaient là, en sueur, dans le courant glacé,
muets comme lui, ravalant des grondements de colère. Ils arrivaient
trop tôt, on refusait de les remonter avant une demi-heure, d'autant
plus qu'on faisait des manœuvres compliquées, pour la descente
d'un cheval. Les chargeurs emballaient encore des berlines, avec un bruit
assourdissant de ferrailles remuées, et les cages s'envolaient,
disparaissaient dans la pluie battante qui tombait du trou noir. En bas,
le bougnou, un puisard de dix mètres, empli de ce ruissellement,
exhalait lui aussi son humidité vaseuse. Des hommes tournaient sans
cesse autour du puits, tiraient les cordes des signaux, pesaient sur les
bras des leviers, au milieu de cette poussière d'eau dont leurs
vêtements se trempaient. La clarté rougeâtre des trois
lampes à feu libre, découpant de grandes ombres mouvantes,
donnait à cette salle souterraine un air de caverne scélérate,
quelque forge de bandits, voisine d'un torrent. [...]
Cependant, les manœuvres continuaient dans le puits, le marteau des signaux
avait tapé quatre coups, on descendait le cheval ; et c'était
toujours une émotion, car il arrivait parfais que la bête,
saisie d'une telle épouvante, débarquait morte. En haut,
lié dans un filet, il se débattait éperdument; puis,
dès qu'il sentait le sol manquer sous lui, il restait compte pétrifié,
il disparaissait, sans un frémissement de la peau, l'œil agrandi
et fixe. Celui-ci étant trop gros pour passer entre les guides,
on avait dû, en l'accrochant au-dessous de la cage, lui rabattre
et lui attacher la tète sur le flanc. La descente dura prés
de trois minutes, on ralentissait la machine par précaution. Aussi,
en bas, l'émotion grandissait-elle. Quoi donc ? Est-ce qu’on
allait le laisser en route, pendu dans le noir ? Enfin, il parut, avec son
immobilité de pierre, son œil fixe, dilaté de terreur. C'était
un cheval bai, de trois ans à peine, nommé Trompette.
– Attention ! criait le père Mouque, chargé de le recevoir.
Amenez-le, ne le détachez pas encore.
Bientôt, Trompette fut couché sur les dalles de fonte, comme
une masse. Il ne bougeait toujours pas, il semblait dans le cauchemar de
ce trou obscur, infini, de cette salle profonde, retentissante de vacarme.
On commençait à le délier, lorsque Bataille, dételé depuis
un instant, s'approcha, allongea le cou pour flairer ce compagnon, qui
tombait ainsi de la terre. Les ouvriers élargirent le cercle en
plaisantant. Eh bien ! quelle bonne odeur lui trouvait-il ? Mais Bataille
s'animait, sourd aux moqueries. Il lui trouvait sans doute la bonne odeur
du grand air, l'odeur oubliée du soleil dans les herbes. Et il éclata
tout à coup d'un hennissement sonore, d'une musique d'allégresse,
où il semblait y avoir l'attendrissement d'un sanglot. C'était
la bienvenue, la joie de ces choses anciennes dont une bouffée lui
arrivait, la mélancolie de ce prisonnier de plus qui ne remonterait
que mort.
– Ah ! cet animal de Bataille ! criaient les ouvriers égayés
par ces farces de leur favori. Le voilà qui cause avec le camarade.
Trompette, délié, ne bougeait toujours pas. Il demeurait
sur le flanc, comme s'il eût continué à sentir le filet
l'étreindre, garrotté par la peur. Enfin, on le mit debout
d'un coup de fouet, étourdi, les membres secoués d'un grand
frisson. Et le père Mouque emmena les deux bêtes qui fraternisaient.
Extrait de : Émile Zola, Germinal (1885), éd.
A.Wroma, "GF-Flammarion",
Ire partie, chap. V, p. 101-106.