Le voyage sur le Rhin


De tous les voyages de Victor Hugo, celui sur le Rhin est le seul à avoir donné lieu à une publication : publié une première fois en 1842, réédité en 1845 dans une version élargie, Le Rhin, lettres à un ami, est le fruit littéraire des trois voyages réalisés avec Juliette en 1838, 1839, 1840. Sous l’apparence d’un journal de voyageur, cet ouvrage est en fait une fiction épistolaire puisque sur les trois cent trois feuillets du manuscrit, la proportion de "vraies" lettres est faible : trois en 1838, deux en 1839, aucune en 1840 où l’essentiel des récits de voyage est constitué par des tranches de journal ou par des ajouts rédigés plus tard à Paris. Son élaboration se fait en plusieurs étapes qui sont autant "d’étages" de la fabrique littéraire de Victor Hugo : dans les carnets, primitivement dédiés à l’inscription des dépenses quotidiennes, notations rapides, recueil d’informations, relevés de noms de rues, d’épitaphes ou de graffitis voisinent avec de furtifs griffonnages au crayon à vocation souvent mnémotechnique, mais aussi parfois avec des notations plus élaborées. Dans les albums, les dessins plus travaillés sont repris à l’encre et les impressions du voyage donnent lieu à des esquisses littéraires. Enfin, Hugo confie au journal, en des pages d’une écriture serrée, le développement de ce qui ne figure pas dans ses lettres (Adèle lui ayant reproché l’absence d’intimité de sa correspondance et la longueur de ses descriptions littéraires).
   


   

 

Quant au manuscrit final, il ressemble parfois plus à une mise au net qu’à un premier jet tant y domine l’impression d’une coulée impérieuse du texte. Il est sans doute difficile de déterminer si la chaîne d’écriture comporte un maillon manquant ou si la maîtrise verbale et conceptuelle de Victor Hugo est à ce point éloignée de l’ordinaire. Quoi qu’il en soit, l’exploration de la genèse du Rhin révèle chez Hugo un rythme forcené d’écriture ; le voyage est pour lui un temps de travail intense et il semble que rien ne puisse interrompre en lui le flot de la création : "Voyageant le jour, ou visitant les édifices, ou étudiant dans les bibliothèques, je ne puis écrire que la nuit" (lettre à Adèle du 9 octobre 1840).

 

 

De la "chose vue" à la vision

  On peut également y observer la distance qui sépare d’un simple reportage ce récit où l’imaginaire ne cesse de s’entremêler au réel. Les "choses vues" y ont bien un effet déclencheur : "j’écris avec les mots que la chose me jette", mais elles y sont aussitôt dépassées en "visions".
   
 
   
 

En visite à Aix-la-Chapelle, Victor Hugo dessine au crayon le fauteuil de Charlemagne, repris à l’encre, qu'il légende ainsi : "36 empereurs/ couronnés Charles V l’avant-dernier/ Ferd. Ier le dernier/ coussin de velours rouge". Ces quelques mots deviennent dans le manuscrit du Rhin le noyau d’une dizaine de pages, tant il est vrai que ce récit qui, comme le dit Victor Hugo, "commence comme un ruisseau", "a un fleuve pour sujet" !
Rapidement amorcée dans le carnet, la description du fauteuil de Charlemagne se développe au fil du récit en un prodigieux spectacle imaginaire où le vivant saisit le mort.
   



Ce fauteuil, bas, large, à dossier arrondi formé de quatre lames de marbre blanc nues et sans sculptures, assemblées par des chevrons de fer, ayant pour siège une planche de chêne recouverte d'un coussin de velours rouge, est exhaussé sur six degrés, dont deux sont de granit et quatre de marbre blanc. Sur ce fauteuil, revêtu des quatorze plaques byzantines dont je vous parlais tout à l'heure, au haut d'une estrade de pierre à laquelle conduisaient ces quatre marches de marbre blanc, la couronne en tête, le globe dans une main et le sceptre dans l'autre, l'épée germanique au côté, le manteau de l'empire sur les épaules, la croix de Jésus-Christ au cou, les pieds plongeant au sarcophage d'Auguste, l’empereur Charlemagne était assis dans son tombeau. Il est resté dans cette ombre, sur ce trône et dans cette attitude, pendant trois cent cinquante-deux ans, de 814 à 1166.
Ce fut donc en 1166 que Frédéric Barberousse, voulant avoir un fauteuil pour son couronnement, entra dans ce tombeau, dont aucune tradition n'a conservé la forme monumentale, et auquel appartenaient les deux saintes portes de bronze adaptées aujourd'hui au portail. Barberousse était lui-même un prince illustre et un vaillant chevalier. Ce dut être un moment étrange et redoutable que celui où cet homme couronné se trouva face à face avec ce cadavre également couronné ; l’un, dans toute la majesté de l’empire ; l’autre dans toute la majesté de la mort. Le soldat vainquit l'ombre, le vivant déposséda le trépassé. La chapelle garda le squelette, Barberousse prit le fauteuil de marbre ; et de cette chaise où avait siégé le néant de Charlemagne, il fit le trône où est venue s'asseoir pendant quatre siècle la grandeur des empereurs.

Trente-six empereurs, en effet, y compris Barberousse, ont été sacrés et couronnés sur ce fauteuil dans le Hochmunster d'Aix-la-Chapelle. Ferdinand Ier fut le dernier ; Charles Quint, l'avant-dernier. Depuis, le couronnement des empereurs d'Allemagne s'est fait à Francfort.

Le Rhin, lettre neuvième

   

 

Par la magie d’un imparfait ("était assis") qui dure trois siècles et demi, la description minutieuse se transforme en large fresque historique où la mémoire prend son essor. Mais cette solennelle méditation impériale "retombe" brusquement à un niveau anecdotique : "Mon guide, qui me donnait tous les détails, est un ancien soldat […]. Cet homme qui parle aux passants de Charlemagne est plein de Napoléon. De là, à son insu même, je ne sais quelle grandeur dans ses paroles", grandeur qui crée un jeu de miroir entre l’anecdotique et le sublime. Enfin, une chose "entendue" vient tout aussi brusquement déplacer le texte vers un registre bouffon :

"Son ignorance militaire des choses ecclésiastiques m’avait fait sourire plus d’une fois pendant le cours de cette visite, notamment dans le chœur lorsqu’il me montrait les stalles en me disant avec gravité : voici les places des chamoines. – Ne pensez-vous pas que cela doive s’écrire chats-moines ?"