Les réponses de Victor Hugo


Ces arguments en faveur de la peine de mort, Victor Hugo les connaît bien. Il les lit dans des ouvrages, des brochures, des journaux ; il les entend dans toutes les assemblées législatives où il siège au gré de la succession des régimes politiques ; ils le suivent dans son exil à Guernesey lors de l'affaire Tapner ; ils resurgissent à l'encontre de chaque condamné qu'il tente de sauver de la potence, de la guillotine, du peloton d'exécution.
Inlassablement, il s'indigne de voir perdurer ces mêmes idées, et déploie contre elles une logique implacable et une éloquence qui ne laissent pas indifférent.

La peine de mort est inefficace
La révolution de 1848 instaure en France la IIe République. Victor Hugo, élu député à la nouvelle Assemblée constituante, cherche à faire voter l'abolition de la peine de mort. Dans un discours qu'il n'aura finalement pas l'occasion de prononcer, il réfute un à un les arguments des partisans (majoritaires) du maintien de la peine capitale dans la nouvelle Constitution.
   


"Voyez, examinez, réfléchissez. Vous tenez à l'exemple. Pourquoi ? pour ce qu'il enseigne. Que voulez-vous enseigner avec votre exemple ? Qu'il ne faut pas tuer. Et comment enseignez-vous qu'il ne faut pas tuer ? en tuant."
   
Discours du 15 septembre 1848 à l'Assemblée constituante

"Voyons, qu'ils donnent leurs raisons.
Ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de mort nécessaire. D'abord – parce qu'il importe de retrancher de la communauté sociale un membre qui lui a déjà nui et qui pourrait lui nuire encore. – S'il ne s'agissait que de cela, la prison perpétuelle suffirait. À quoi bon la mort ? Vous objectez qu'on peut s'échapper d'une prison ? faites mieux votre ronde. Si vous ne croyez pas à la solidité des barreaux de fer, comment osez-vous avoir des ménageries ?
Pas de bourreau où le geôlier suffit."
   
Préface du Dernier Jour d'un condamné, 1832

"J'ai examiné la peine de mort par ses deux côtés, action directe, action indirecte. Qu'en reste-t-il ? Rien qu'une chose horrible et inutile, rien qu'une voie de fait sanglante qui s'appelle crime quand c'est l'individu qui l'accomplit, et qui s'appelle justice (ô douleur !) quand c'est la société qui la commet. Sachez ceci, qui que vous soyez, législateurs ou juges, aux yeux de Dieu, aux yeux de la conscience, ce qui est crime pour l'individu est crime pour la société."
   

Discours du 15 septembre 1848 à l'Assemblée constituante

 
Pour Hugo, répondre à un meurtre par une exécution, ce n'est pas réparer un crime mais ajouter le sang au sang. Pour lutter contre la violence qui la menace, la société devrait se placer au-dessus des règles de la vengeance primitive.
Enfin, Hugo, sans être pratiquant, est attaché aux valeurs chrétiennes. Pour lui, l'État devrait donner l'exemple de la charité, du respect de la vie humaine comme don de Dieu (la France n'est devenue un État laïc qu'avec les lois de 1905 sur la séparation des Églises et de l'État)
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Contre la "loi du talion"
1851 : Charles, le fils du poète, comparaît en cour d'assises pour "outrage aux lois". Rédacteur du journal L'Événement, il a fait paraître un article protestant contre une exécution. Victor Hugo plaide lui-même pour la défense de son fils devant le tribunal, et choisit de s'attaquer au principe même de la peine capitale.
   


"[...] pour ces pénalités qui osent être irréparables, sachant qu'elles peuvent être aveugles ; pour ces pénalités qui trempent leur doigt dans le sang humain pour écrire ce commandement : "Tu ne tueras pas !" ; pour ces pénalités impies qui font douter de l'humanité quand elles frappent le coupable, et qui font douter de Dieu quand elles frappent l'innocent ! Non ! non ! non ! nous n'en sommes pas là ! non !"
"Oui, je le déclare, ce reste des pénalités sauvages, cette vieille et inintelligente loi du talion, cette loi du sang pour le sang, je l'ai combattue toute ma vie – toute ma vie, messieurs les jurés ! –, et, tant qu'il me restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai de tous mes efforts comme écrivain, de tous mes actes et de tous mes votes comme législateur, je le déclare (M. Victor Hugo étend le bras et montre le christ qui est au fond de la salle, au-dessus du tribunal.) devant cette, victime de la peine de mort qui est là, qui nous regarde et qui nous entend !"
   
Plaidoirie au procès de Charles Hugo, 1851

"Mais, reprend-on, il faut que la société se venge, que la société punisse. – Ni l'un, ni l'autre. Se venger est de l'individu, punir est de Dieu.
La société est entre deux. Le châtiment est au-dessus d'elle, la vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui sied. Elle ne doit pas "punir pour se venger" ; elle doit corriger pour améliorer."
   
Préface du Dernier Jour d'un condamné, 1832


En 1854, Hugo exhorte les habitants de l'île de Guernesey, où il vit en exil, à faire gracier le meurtrier Tapner.

  
"Non ! plus de supplice ! nous, hommes de ce grand siècle, nous n'en voulons plus. Nous n'en voulons pas plus pour le coupable que pour le non-coupable. Je le répète, le crime se rachète par le remords et non par un coup de hache ou un nœud coulant ; le sang se lave avec les larmes et non avec le sang. Non ! ne donnons plus de besogne au bourreau."
   
Lettre aux habitants de Guernesey, 1854