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miniatures et peintures indiennes

Les dieux pluriels, le serpent Reste

Note sur la mythologie hindoue
par Charles Malamoud

Les dieux, qui sont trois mille et trois et trois cents et trois, ne sont en réalité que trente-trois, ou plutôt trois, ou plutôt deux, ou plutôt un et demi, en fait un.

Des dieux innombrables

Peut-on faire le catalogue des divinités de l’hindouisme ? Peut-on explorer les textes des épopées et des Purâna (et les images qui les illustrent) avec l’espoir d’y trouver des indications analogues à celles que nous offrent le Veda et les textes qui s’y rattachent directement (les Vedânga) sur le nombre des dieux, la manière dont ils se groupent, les caractères propres à chacun d’eux ?
Dans l’hymne X 125 du Rig-Veda (le "Veda des strophes"), la déesse Parole fait son propre éloge : "Je vais avec les Rudra, avec les Vasu, les Âditya, avec Tous les Dieux. Je porte Mitra et Varuna, Indra et Agni et les deux Ashvin, je porte le soma, et Tvashtar et Pûshan et Bhaga..." Cette liste est très instructive mais elle ne permet pas d’aboutir à un chiffre précis, en premier lieu parce qu’elle n’est pas exhaustive : des dieux importants comme Yama, Aryaman, Brihaspati n’y figurent pas, non plus que les troupes divines, les Ribhu et les Marut ; et bien entendu, ces troupes, de même que le groupe appelé Tous les dieux (Vishve Devâs) sont des collectifs, le nombre des individus qui les composent n’est pas connu et n’entre pas en ligne de compte ; les jumeaux Ashvin, qui ne se distinguent pas l’un de l’autre et agissent toujours ensemble, valent-ils pour un ou pour deux ?
D’autres passages du Veda avancent cependant un chiffre : il y a trente-trois dieux, répartis en trois groupes de onze, les divinités qui résident dans le ciel, celles qui vivent sur la terre, celles qui ont les eaux pour habitat (ainsi Rig-Veda I 39, 11), sans que les questions qui se posent à propos de la liste de la déesse Parole soient résolues ni même abordées. Mais il est remarquable que dans des parties plus récentes du Veda, les "Traités du sacrifice", en prose (les Brâhmana), une autre répartition soit enseignée : il y a huit Vasu, onze Rudra, douze Âditya, plus le ciel et la terre, donc trente-trois dieux, auxquels s’ajoute un trente-quatrième, le dieu Prajâpati, qui existe par lui-même mais aussi englobe en quelque sorte les autres dieux, qu’il a créés. Ce "plus un" est au-delà de l’ensemble qu’il contient (Catapatha-Brâhmana IV 5, 7, 1-2 ; voir aussi V 1, 2, 13 et V 3, 4, 23). Un autre passage, plus spéculatif (XI 6, 3-10 repris dans Brihad Âranyaka Upanishad III 9), enseigne que les dieux, qui en apparence sont nombreux (trois mille et trois et trois cents et trois), ne sont en réalité que trente-trois, ou plutôt trois, ou plutôt deux, ou plutôt un et demi (!), en fait un.

Des textes innombrables

Quelle est la situation dans l’hindouisme post-védique auquel se rattachent les images des albums de divinités, en provenance de l'Inde du Sud, conservés à la Bibliothèque nationale de France ? Le foisonnement des personnes divines, l’exubérance des motifs mythiques qui ne cessent de se ramifier et de se croiser donne le vertige.
Le corpus védique est certes très vaste, mais ses contours sont bien définis. S’il nous est difficile de dénombrer les dieux du Veda, du moins savons-nous quels sont les textes qu’il faut prendre en compte. Les textes qui relèvent de l’hindouisme, en revanche, sont un océan sans limites. À l’énorme masse du Mahâbhârata, s’ajoutent l’épopée plus concise mais tout de même considérable du Râmâyana et les versions de ces poèmes dans les langues indiennes autres que le sanscrit originel, les amples récits cosmogoniques que sont les Purâna ("Les Antiques"), en nombre indéterminé, les Mâhâtmya innombrables eux aussi qui glorifient la divinité à laquelle on rend culte dans tel temple, tel sanctuaire particulier. C’est par ces textes que nous connaissons ce qu’on appelle l’hindouisme classique ou épico-puranique (selon l’expression de Madeleine Biardeau) mais on ne saurait en séparer l’ensemble, immense lui aussi, des écrits qui se rattachent au tantrisme. Les incertitudes rencontrées à ce sujet dans le Veda se retrouvent, multipliées à l’infini, dans les textes de l’hindouisme.
 

Éléments pour une hiérarchie

Une hiérarchie toutefois se dessine : il y a la masse des dieux, qui admet d’être résumée par des chiffres comme sept fois six mille ou trente-trois mille plus trois mille trois cents plus trente-trois ; la liste, de composition variable, des trente-trois dieux védiques (parfois réduite à trente) ; puis, plus haut dans l’échelle de la puissance, un groupe de lokapâla, "protecteurs des mondes", huit dieux védiques diversement distribués dans les différents points cardinaux (avec une affectation constante du dieu de la mort, Yama, au Sud) ; enfin, tout au sommet, la trimûrti, "triple forme", ou trinité des trois dieux suprêmes, chacun étant une figure de l’Absolu, chacun ayant des titres pour être supérieur aux deux autres : Brahmâ, Vishnu, Shiva.
En fait les hindous se divisent en dévots de Vishnu et dévots de Shiva, suivant qu’ils accordent la suprématie (appuyée sur des mythes très vigoureux, abondamment illustrés, et une théologie fort complexe) à l’un ou à l’autre de ces dieux, Brahmâ étant plus passif. Mais en dépit de ces rivalités, est affirmée une distribution des tâches cosmiques entre les trois membres de la trimûrti : schématiquement, pour rester dans les approximations usuelles, Brahmâ est le créateur, Vishnu symbolise la permanence de l’être, Shiva est le destructeur et surtout celui qui prend en charge la violence inhérente aux processus rituels et vitaux.
 
À propos de la transcription des mots sanscrits
Les voyelles longues sont notées ici par l'accent circonflexe, le r voyelle par ri ; u note le son ou ; on ne tient pas compte de la distinction entre consonnes cérébrales et consonnes dentales ; les sifflantes palatale et cérébrale sont uniformément notées sh.
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