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miniatures et peintures indiennes

Les dieux pluriels, le serpent Reste

Note sur la mythologie hindoue
par Charles Malamoud

Figures de la pluralité

Le polythéisme hindou se caractérise certes par le fait que les divinités y sont nombreuses et même innombrables, mais aussi par plusieurs autres traits de pluralité. Le monde divin n’est pas constitué seulement de dieux et de déesses.
Il y a des personnages de statut inférieur, ou différent, qui sont les compagnons, les partenaires ou les adversaires des dieux : les démons Asura, ambigus, rivaux des dieux, parfois leurs alliés ; les démons Rakshas, toujours dangereusement hostiles ; les Gandharva, musiciens célestes ; certains Pères, hommes qui accèdent au statut d’ancêtre après leur mort ; et surtout les Rishi, "voyants", hommes qui, grâce à leur ferveur ascétique, ont acquis pour leur parole des pouvoirs irrésistibles et qui ont eu la révélation du Veda et en ont transmis le texte.
Les dieux eux-mêmes ont des personnalités multiples. La puissance de chacun d’eux se déploie sur plusieurs plans et se structure en autant de divinités distinctes. En sorte que la mythologie globale d’un dieu, et plus généralement la cosmologie qui lui est afférente, est la collection des récits qui mettent en lumière les rapports entre ces figures.

Vishnu et ses avatars

L’exemple le plus frappant est celui de Vishnu et de ses avatars, notamment Râma et Krishna : l’un et l’autre de ces héros divins sont des émanations de Vishnu, ils sont Vishnu descendu sur terre pour se mêler aux hommes à des moments déterminés du devenir (on n’ose dire l’histoire) du cosmos, ce qui n’empêche pas que dans l’humanité présente il y ait des dévots de Râma, qui concentrent leur ferveur religieuse sur les textes et les pratiques cultuelles qui ont Râma pour objet, et des dévots de Krishna qui ont leurs propres références et traditions. Mais les uns et les autres savent que Râma et Krishna, de même que les autres avatars, sont des formes de Vishnu, et que Vishnu n’est pas seulement la somme de ses avatars, qu’il existe aussi par lui-même, comme le proclament les textes et comme le montre abondamment l’iconographie. Krishna lui-même se démultiplie en autant de Krishna simultanés qu’il y a de gopî, de "vachères" qu’il veut charmer, donnant à chacune l’impression qu’il est là tout entier pour elle seule.
 

Le cycle des quatre yuga

La pluralité de Vishnu est inséparable d’une innovation majeure de l’hindouisme par rapport au védisme : le temps hindou est lui-même pluriel, c’est-à-dire qu’il est découpé en périodes cosmiques qui se combinent en cycles. Le temps qui est le cadre des épopées, qui est aussi celui dans lequel prennent place les avatars de Vishnu, comporte quatre âges successifs (yuga), de moins en moins parfaits et de durée décroissante : la dégradation du dharma, c’est-à-dire du bon ordre social et cosmique assuré par la piété des hommes et leur zèle à accomplir leur devoir, est illustrée par l’image du taureau qui perd successivement une de ses pattes ; dans l’âge de misère qui est le nôtre il n’en a plus qu’une.
La série des quatre yuga forme un mahâyuga. Quand un mahâyuga se termine, un autre commence. Deux mille mahâyuga forment un jour et une nuit de Brahmâ. À l’intérieur d’un même mahâyuga, le passage d’un yuga au yuga suivant est marqué par des cataclysmes annoncés par des crises qui témoignent du désordre qui s’installe. Les deux épopées ont pour trame des crises de ce type : aussi bien la tradition des Purâna interprète-t-elle le Râmâyana comme le récit des événements qui vont aboutir à la fin du deuxième âge, et le Mahâbhârata comme l’enchaînement des fautes et des malheurs qui préparent la fin du troisième yuga et le passage au quatrième qui est celui où nous sommes.
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